‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 304 sur 319 · LETTRE CCCIV · texte numérisé non relu

LETTRE CCCIV

(Écrite l'an 1153.) AU MÊUE.

n se réjouit que le roi prenne intérêt à sa santé ; il lui recommande Robert, qui était cousin du roi.

La lettre que vous avez daigné m'adresser

* Ps. XLIX, 18.

s Cet évéque est peut-être Jean de Saint-Malo, auparavant moine de Clteaux, et auquel sont adressées plusieurs lettres de Pierre de Celles.

réjouît mon âme; que i)ieu, en vue duquel vous avez agi, vous remplisse de joie à son tour. Qui suis-je, moi, et quelle est la maison de mon père, pour que votre royale Majesté s'inquiète de ma mort ou de ma vie? Cependant puisque vous m'avez considéré au point de vouloir être informé de mon état, sachez que je me trouve un peu mieux ^ ; autant que je puis en juger, j'ai échappé pour quelque temps au danger de la mort, quoique cependant je sois faible, et bien faible. Au reste, je désire que vous sachiez que le seigneur * Robert, votre cousin, a daigné nous visiter avec beaucoup de dévouement, pendant notre maladie. Par les choses qu'il nous a dites, il nous a laissé dans la joie et nous a donné de lui de meilleures espérances. Aimez-le : si ses actes répondent à ses paroles, vous vous complairez en lui ; et si vous le jugez à propos, faites-lui savoir que vous voyez avec plaisir qu'il ait promis de se rendre désormais aux conseils des 'gens de bien et aux nôtres. Je n'avais pas de cachet sous la main; mais, à la lecture de cette lettre, vous reconnaîtrez ma plume, car c'est moi-même qui l'ai écrite.

LETTRE CCCV.

(Écrite Tan 1153.) AU SEIGNEUR PAPE EUGÈNE.

L*évêque de Beauvais n*a pas pu, pour de justes raisons, faire le voyage de Rome; c'est pourquoi il remet toute son af&ure s la sagesse du Pape.

L'évêque de Beauvais, votre flls ', que j'appellerais aussi le nôtre, si cela ne sentait la présomption, se rendait devant vous, comme il y avait été invité, et il y allait avec joie, confiant dans la justice de sa cause, et ne doutant pas de votre paternelle protection. Mais je m'y suis opposé, et ce n'est pas sans peine que j'ai pu l'arrêter, tant il désirait contempler votre visage. Si j'ai voulu le retenir, j'avais pour cela de nombreuses raisons ; la principale, c'est que je ne connaissais pas vos intentions. De plus, sans compter beaucoup d'autres inconvénients qui me semblaient s'y opposer, cet évêque et le roi son frère ne marchent pas dans le même esprit, et il n'eût pas été très-sûr pour le premier de s'absenter longtemps de son diocèse» Ne me demandez pas lequel des deux a tort, ce n'est pas à moi d'accuser personne. Il me suf-

» Voyez la lettre 307, n<» 2.

* Voyez les lettres 222, 224, 376.

> Henri, frère de Louis le Jeune ; il en est question dans la ettre 307 ; il était religieux à Clairvaux

fit d'excuser Tévêque. Nous l'avons vu rendre toutes les marques d'humilité et de déférence qu'il a pu, et cela sans succès. Cependant quelles que soient ses craintes et quoi qu'il puisse arriver, sachez qu'il partira, dès qu'il saura que tel est votre bon plaisir. Sa personne et sa cause sont entre vos mains. Or il vit et se conduit dans le poste qui lui est confié, de façon à ne pas se croire indigne d*une telle protec-

■tion. C'est pourquoi il a envoyé cet homme à sa place, sachant qu'il l'adressait à un père. iVoulez-vous connaître lesinstructions qu'il lui a données ? Ne rien faire de ce qui lui avait été prescrit, mais tout remettre à votre décision à laquelle lui-même s'abandonne tout entier. Car il a le ferme espoir que non-seulement vous jugerez sa cause, mais que- vous l'aiderez, que vous le protégerez, que vous le soutiendrez. Si vous voulez confier cette afiraire au seigneur archevêque de Reims, nous avons conflance qu'avec l'aide de Dieu elle pourra recevoir une prompte solution, pourvu que la ressource de l'appel soit enlevée aux deux parties.

LETTRE CCCVI.

(Écrite l'an 1151.)

AU SEIGNEUR D'OSTIE POUR L'ÉLECTION DE TUROLD^ ABBÉ DE TROIS-FONTAINES .

<I1 se justifie des accusations portées contre lui, par Huc^ies; évèqne d'Ostie, qui supportait avec peine la nomination de Turold comme abbé de Trois-Fontaines; car Tévèque en désignait un autre à ce poste, à savoir Nicolas. Il défend l'élection de Robert comme abbé d'un nouveau monastère.

i. Malheur au monde, à cause desscandalesM Quoi 1 c'est moi qui vous scandalisç, c'est moi qui suis pour vous un sujet de scandale? Qui croirait que cela pût arriver, à moins d'ignorer notre conformité de sentiments, notre charité mutuelle, l'unanimité avec laquelle nous marchions dans la maison du Seigneur ? 0 chan-

i Hugues était auparavant abbé de Trois-Foutaines, en Champagne; voyez les lettres 273 et 274. Devenu cardinal, il conserva la haute direction du monastère de Trois-Fontaines. Turold, qui lui succéda en ce monastère, avait été lui-même abbé du monastère de Fontaines, en Angleterre, où il avait succédé à Maurice ; il avait administré ce monastère pendant deux ans, agissant souvent contrairement aux conseils et aux ordres de son archevêque. De là des conflits à la suite des ,ueb Turold, sur Tordre de saint Bernard, donna sa démission et revint à Rievalle d'abord, puis ensuite à Clairvaux. Son archevêque était l'archevêque d'York, Ht-nri Murdach, anglais, qui lui-même avait été moine à Clairvaux et abbé de Fontaines. La lettre 106 lui est adressée.

* Matlh., xvjir, 7.

gement soudain et que je déplore I Celui qui me soutenait se dispose maintenant à m'opprimer ; celui qui me défendait m'effraie par ses menaces, me poursuit de ses injures, m'accuse de prévarication. Après le crime énorme et singulier de nos premiers parents, on leur demanda un aveu * ; on attendit que les Ninivites fissent pénitence'; les habitants deSodome" furent punis, non pas sur des témoignages, mais sur la constatation de leur crime*. On en a agi avec moi tout autrement et avec bien plus de dédain. Je n'ai point été jugé digne d'être mis à même de me défendre, d'être invité à donner mes excuses, d'être interrogé sur ma propre cause, ni de recevoir la permission de répondre. J'ai été jugé sans avoir été appelé, condamné, sans avoir été convaincu.

2. Et maintenant, daignez écouter, si vous le voulez bien, ma justification ; elle est juste, bien que peut-être elle ne vous paraîtra point suffisante. Vous auriez voulu qu'on mît à votre place le frère Nicolas; je m'en souviens, je l'avoue. Nous en convînmes ensemble et j'ai cru que cela se ferait, c'est pourquoi j'ai parlé. S'il n'en a point été ainsi, c'est par nécessité et non par artifice. L'afTaire a amené un dissentiment, que dis-je? un dissentiment; il y a eu plutôt unanimité, car tous se sont trouvés si bien d'accord pour se séparer de notre avis commun, qu'il n'y a pas eu même un moine ou un convers, qui, à l'exception de deux ou trois de votre parti, ait voulu se rendre à notre opinion. Nous avons cependant eu recours à plusieurs arguments pour tenter, soit par flatterie, soit par intimidation, d'arriver à ce résultat; mais ils ont résisté avec autant d'obstination que d'unanimité. Nous aurions pu leur faire violence; mais que Dieu m'épargne comme nous avons épargné cet homme, en évitant que timide, faible de caractère, ennemi des charges comme vous le connaissez, il demeurât dans un si grand embarras. Car, sans parler des affaires du dehors dont vous avez, vous aussi, fait l'expérience, tout paraissait être au-dessus de ses forces. C'est pourquoi l'enlevant avec ses religieux, nous l'avons chargé d'un fardeau qu'il portera d'autant plus facilement que nos religieux le porteront avec lui. 11 s'agit d'un monastère nouvellement fondé avec quelquesuns de nos frères ; ce lieu est rapproché de nous, et nous pourrons, sans difficulté, le visiter souvent. Quant au choix d'un abbé pour le monastère, nous n'avons rien osé décider à ce sujet, sans avoir votre assentiment ; nous vou-

* Gea., m. — * Jon., lU. — ' Gen.. xix.

LETTRES DE SAUfT BERNARD.

lions y mettre le frfere Robert ; il nous semblait que nous n'avions sous la main personne qui y fût plus propre, mais il nous a été répondu que TOUS ariez jugé à propos de l'exclure. Que dirai-je de plus ? ils ont alors choisi un homme qui, comme nous l'ayons appris, déplaît à Votre Sainteté.

3. J'en sais la cause. Vous publiez partout, dit'On, que c'est un malhonnête homme, qui a été chassé, à cause de sa mauvaise réputation, du premier monastère qu'il dirigeait auparavant. Cela peut avoir eu lieu ; mais pour moi, autant qu'il m'en souvienne, je n'ai jusqu'ici rien entendu dire de semblable de lui; j'en atteste Dieu et ses anges. L'archevêque luimême, lorsqu'il s'efforçait de l'écarter partout moyen, ne nous a rien fait savoir d'analogue, ni par lettre, ni par messager. Seraisge donc le protecteur d'un homme infàmeoumalhonnête?

Si vous croyez cela de moi, prenez garde que cette honte n'enveloppe également Votre Excellence, puisque vous avez jusqu'ici soigneusement entretenu avec lui une intimité et des relations amicales connues de tout le monde. Que dites-vous également de l'archevêque? Qu'en pensez-vous? Eûtril été, lui aussi, le premier à mettre en avant pour un poste qu'il avait occupé, un homme qu'il aurait connu pour tel. Car, comment aurait-il pu ignorer ces choses, puisqu'il connaissait l'homme depuis longtemps? Pour moi, je ne pourrais pas avoir le plus léger soupçon de cette nature sur un homme aussi attaché à l'honnêteté. Sans doute, celui qui Ta nommé, est aussi celui qui l'a destitué ; je ne le nie pas ; pourquoi l'a-t-il fait, cela le regarde. Mais on sait que cette mesure a déplu à beaucoup de personnes qui n'ont vu dans cette destitution rien de conforme à la raison, à l'ordre et aux usages. Seulement, l'archevêque Ta voulu, et pour ne pas le contrister, nous avons donné le conseil au religieux de se retirer en paix et de laisser le champ libre à la colère.

4. Je ne dis qu'une chose ; depuis qu'il est entré chez nous, tout le monde lui rend ce témoignage, qu'on n'a rien trouvé en lui qui fût un obstacle à son élection . Il a vécu sans donner lieu à aucune plainte. Ce n'est point un homme qui manque de littérature, de science, d'amabilité, de grâces dans ses paroles ou dans sa physionomie. Le peu de temps qu'il a passé avec nous, vous semble suspect ; à nous aussi, îe l'avoue. Peut-être fera-t-il bien, peut-être mal. Je tremble pour tout ce que je fais, et je n'^n comprends pas la portée. Or, si je n'ai pas

de sécurité, je ne puis pas vous en donner. C'est fait ; ce qui est fait ne peut pas ne pas l'être. Si j'avais été prophète, je n'aurais pas agi certainement de façon à blesser un ami, à troubler un saint, à scandaliser un évêque* Que voulez-vous que je fasse ? Voici conunent tout s'est passé, et par quelle nécessité il en a été ainsi.

5. Telle est mon excuse ; si elle vous sufQt, enlevons le scandale du milieu de nous; sinon, je me soumets au jugement que vous aurez décidé. Car il est grave pour moi de détruire si vite ce que j'ai édifié ; à moins qu'une raison majeure ne survienne ; ce que le cours des temps, par hasard, peut amener. Si vous voulez le destituer , vous en avez le pouvoir. Je n'y mets pas obstacle, je ne résiste pas au torrent. Je n'ai point agi injustement. Si je parais avoir agi sans sagesse, vous pouvez porter remède à mon imprudence, et même me punir, si vous le jugez à propos. Cependant, je vous le déclare, si on veut agir charitablement et chrétiennement envers moi, le juste qui aura cette intention me reprendra et me corrigera avec miséricorde, il ne me diffamera pas avec colère auprès des autres. Vous avez là ma justification dans cette lettre, si vous ne dédaignez pas de la lire. Car, ayant appris votre indignation par d'autres et non par vous-même, j'ai eu la prudence de ne pas m'irriter à mon tour; mais je me suis empressé de me plaindre de vous à vous-même par écrit. Du reste que Dieu soit béni de m'avoir retiré avant ma mort une consolation qu'il m'avait donnée, et où je trouvais peut-être trop de plaisir; je veux parlei de vos bonnes grâces et de celles de mon seigneur, afin que j'apprisse par ma propre expérience» à ne pas placer nion espérance dans les honunes.

LETTRE CCCVn.

(Écrite l'an 1153.)

AU MÊME

Il défend auprès de loi réyèqne de Beanvais coalre des bruits fichenx; il lui apprend que sa santé est extrêmement éprouvée et il lui raconte ce qui est arrivé à Tévèque de Lyon,

1. J'écris cette lettre à la hâte, et par conséquent avec moins de plaisir; mais le voyageur, impatient de partir, me presse. Chose étonnante et fort agréable, le frère G. Fulcher, qui m'apportait la lettre de mon seigneur avec la vôtre, et l'étranger qui vous porte celle-ci sont arrivés

presque au même moment, sans doute par un effet de la divine ProYidence, afln que j'eusse quelqu'un par qui je pusse vous répondre sans retard; ce qui ne pouvait certes arriver trop tôt au gré de mes désirs. Voilà pourquoi j'ai, au milieu de ma maladie, écrit moi-même, n'ayant à ce moment personne sous la main. Je vous réponds d'abord au sujet du seigneur de Beauvais ', dont vous avez commencé par m'entretenir. Il est son maître; il n'est plus sous mon autorité; sa vie et sa conduite se passent désormais dans sa ville. S'il agit parfois autrement qu'il n'est permis ou convenable de le faire, je puis le déplorer, mais je ne puis pas le corriger comme je le voudrais. Cependant, relativement à ce qui vous a été rapporté de ses courses vagabondes, nous ne nous sommes pas aperçu jusqu'ici qu'il s'y fût livré avec excès, et nous n'avons rien appris à ce sujet. Il n'est pas non plus venu à notre connaissance que le frère Robert, depuis qu'il s'est rendu auprès de lui, eût commis ou persuadé à Tévêque de commettre quelque action honteuse et grave; et il serait étonnant que ce qui a pu arriver jusqu'à vous nous eût échappé. Cependant, je travaillerai à son rappel comme vous le désirez, dès que je trouverai une occasion de le faire honnêtement. Je l'aurais déjà fait, si je l'avais pu sans blesser l'évêque, et si je n'avais pas craint qu'on lui donnât un successeur encore moins utile. Pendant le carême, l'évêque luimême est venu chez nous; il était disposé à se rendre à la Cour pour un appel, et il s'y serait ;*endu, si nous ne l'en eussions détourné. Le motif pour lequel nous l'en avons dissuadé, c'est qu'il ne nous semblait pas qu'il fût par ses conseillers ou par son entourage dans un état qui convint à la personne d'un jeune évêque. Cependant son intention est de partir quand l'occasion sera favorable. 11 est votre fils ; traitez-le avec miséricorde, afin que ses adversaires ne l'emportent pas sur lui. J'aurais voulu que vous lui eussiez écrit plutôt qu'à nous, et que vous l'eussiez averti fraternellement de ce que vous avez entendu dire de lui.

2. J'ai appris que vous vous inquiétiez de l'état de ma santé. Ce que vous avez entendu dire est vrai; j'ai été malade jusqu'à la mort, puis j'en suis revenu, mais non pour longtemps, je le sens; car je suis bien plus faible qu'on ne pourrait croire. Toutefois je parle sans préjudice de la divine Providence , qui peut ressusciter les morts. Que ceci soit une réponse, non seulement pour vous, mais pour mon seigneur;

1 Henri, fils de Louis le Gros et frèie de Louis le Jeuue.

je désire et je demande que vous joignant à l'évêque de Frascati *, vous lui rendiez avec tout l'empressement possible, les plus abondantes actions de grâces pour la bonté si grande et la tendre sollicitude qu'il me témoigne.

3. En ce qui concerne le seigneur de Lyon*, écoutez ce qui est vrai et ce dont vous pouvez être certain. Ce prélat s'est mis en route avec beaucoup d'argent et une honorable escorte, comme il convenait à un archevêque aussi éminent; et voilà que presque au départ il est tombé dans une embuscade d'ennemis. Que devait-il faire de sa résolution ? Il ne pouvait plus continuer, et renoncer à ses desseins lui semblait plus pénible que toute espèce de captivité. Il renvoya quelques-uns de ses compagnons, dispersa les autres. Il se débarrassa de la plus grande partie de son argent, et ne garda qu'une faible somme qui lui permit d'achever son voyage avec un petit nombre de personnes. Que dirai-je de plus? Il continua avec trois ou quatre domestiques, et, caché lui-même sous l'habit de l'un d'eux, suivant la grand'route avec la foule des pèlerins, il arriva comme un simple pèlerin à Saint-Gilles •. Comme il y tomba malade, il se rendit jusqu'à Montpellier. Il est demeuré là quelque temps, et il y a dépensé, en frais de médecin, ce qu'il avait et ce qu'il n'avait pas.

LETTRE CCCVIII.

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