‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 63 sur 319 · CHAPITRE SEIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEIZIÈME

Mort de saint Bernard

Il est moins aisé de raconter la mort que d'écrire la vie. La vie se manifeste à la lumière de ce monde; mais la mort s'accomplit dans le mystère ; elle ne laisse voir que des spectacles de défaillances, des luttes convulsives, des dépouilles flétries.

C'est au milieu de ces phénomènes, au moment où le corps se glace, se décompose et se corrompt, que l'âme, purifiée dans le sang de l'Agneau, se recueille et prend son essor. Les tristes témoins de l'agonie n'aperçoivent point les horizons qui s'ouvrent de l'autre côté du tombeau; un voile impénétrable cache aux regards corporels la splendeur du soleil divin. Us contemplent avec effroi un souffle qui expire, une lampe qui s'éteint, un fleuve qui s'écoule ; et pour eux tout est fini 1 Mais l'âme fidèle, dit l'Ecriture, est inaccessible aux tourments de la mort; elle est dans la main de Dieu, et elle repose dans la paix ^

Assistons à cette dernière scène de l'histoire du grand serviteur de Dieu.

Bernard, comme un fruit mûr et parfait, ne semble plus tenir à l'arbre de l'humanité terrestre, que par un fil que la plus légère secousse va rompre. Cependant ses facultés ne sont point affaiblies; sa raison brille, ferme, pure et lucide. Les dons les plus beaux que l'on puisse admirer dans un homme, la sainteté, la sérénité, l'invincible ascendant sur luimême, tous ces dons subsistent en lui. Il a reçu les onctions sacrées; il écoute la voix de Dieu qui lui parle dans la solitude de son cœur; ou bien, quand, oubliant ses propres souffrances, il compatit à celles de ses frères, il les console, il les réchauffe et les inonde de sublimes espérances.

Pénétrons en esprit dans le silencieux cloître de Clairvauxl Nous nous mêlons aux disciples consternés qui entourent la couche de leur

^ Jostorooi aninuB in mana Dei sunt, et non tanget illns lormentoffi mortis. Visi suntoculisinsipieniium mori\: illi autea sont in pace. (Sap., m.)

père, les yeux baignés de larmes, fixant avec une sainte terreur les derniers reflets de ce flambeau qui les avait guidés sur la route du ciel.

Comment dépeindre leur douleur?

Rangés autour de lui, ils le regardent avec anxiété, lui parlent sans paroles; ils prient avec larmes ; ils espèrent encore ; ils espèrent contre toute espérance; car tel est l'aveuglement de l'amour I La tendresse filiale ne comprend pas la possibilité de certaines séparations : elle s'aveugle sur la tombe ouverte d'un père ou d'une mère, comme la mère s'aveugle sur le berceau d'un enfant. On dirait que les cœurs, enlacés les uns dans les autres, par une affection pure, ne peuvent ni vivre ni mourir les uns sans les autres. Aucun raisonnement, aucune sainte pensée, pas même la foi chrétienne, n'est capable de détruire cette dernière illusion, tant elle a de racines dans les vérités éternelles I Les apôtres mêmes ne surent s'en défendre; l'amour encore charnel et humain qu'ils portaient au divin Maître voilait leur esprit; et jamais ils ne comprirent l'annonce de sa mort, a Nous avons tristement a expérimenté par nous-mêmes, écrit l'un des a religieux de Clairvaux, ce que l'Évangile a nous enseigne des saints apôtres, lesquels, a quand Notre-Seigneur leur prédisait sa pasa sion et sa mort, ne savaient ce qu'il disait, a et ne comprenaient point sa parole ; le cœur a pouvant difficilement croire ce qui le blesse (i et lui cause une invincible horreur K »

Ainsi les pieux cénobites conservaient, et jusqu'au dernier moment, une vaine espérance qui leur cachait la trop réelle appréhension de perdre leur père. Celui-ci, compatissant jusqu'au fond de ses entrailles*^ s'efforçait de modérer leur peine et de fortifier leur courage. // leur prodiguait les plus douces consolations ', les

* Gaudfr.,lib. V, cap. ii, p. 1170.

* Compassionis et misericordiie visceribas afllaens. (/(/., n® 9.) s Dulcissimis eos consolationibus refovebat. (/c/., îb,)

exhortant à s'abandonner ayee confiance à la bonté divine, à aimer la yolonté de Dieu, à persévérer dans la céleste charité. 11 leur promit que, même en partant, il ne les délaisserait point, et qu'il aurait soin d'eux après sa mort. Puis, avec une suavité que nulle expression ne saurait rendre, il leur recommanda de s'aimer les uns les autres, d'avancer dans les saintes voies de la perfection, et de rester fidèles à leur règle, dans la crainte et dans l'amour de Dieu....

Enfin, tout pénétré de l'esprit apostolique, il leur répéta les paroles solennelles de saint Paul : « Mes frères, nous vous supplions et vous conjurons, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de vivre pour Dieu, selon que vous l'avez appris de nous, afin que le Seigneur vous comble de plus en plus de ses grâces..., car la volonté de Dieu est que vous soyez saints ^ »

Alors il fit approcher de sa couche le supérieur général de l'ordre de Citeaux, le vénérable abbé Gozevin, ainsi que plusieurs autres abbés et prélats qui étaient venus à Clairvaux IK)ur lui rendre les derniers devoirs.

Gozevin fondait en larmes; car, bien qu'il fût élevé au-dessus de saint Bernard dans la hiérarchie monastique, il l'aimait d'un amour filial, et le reconnaissait hautement comme son maître et père. Le Saint les remercia tous; ot d'une voix émue leur dit un dernier adieu...

Cette scène déchira le cœur des pauvres uioines.

a Oh 1 père charitable, père bien-aimé, s'é- »:rièrent-ils en sanglotant, vous voulez donc :ibandonner votre famille? Ayez pitié de nous ([ui sommes vos enfants; ayez pitié de ceux que vous avez nourris de votre sein maternel, que vous avez élevés, formés, guidés, comme une tendre mère! Que vont devenir les fruits de vos travaux ? Que vont devenir les enfants que vous avez tant aimés*?... »

Ces exclamations attendrirent le serviteur de Dieu, et il pleura...

a Je ne sais, leur dit-il en levant vers le ciel un regard plein d'une angélique douceur, je ne sais auquel des deux il faut me rendre, ou à l'amour de mes enfants, qui me presse de rester ici-bas, ou à l'amour de mon Dieu, qui m'attire en-Haut'... »

< I Theas., iv, i, 3.

* Numqaid compateris nobis, qoos taoto pietatis affecta Dialernls îactasiioberibus? etc., etc. (Gaudfr., p. 1179, n« 13.)

* Tune Tero ipse flcns cum flentibus, et coiwnbinos oculos in ccelum porrigcns, etc. (Gaudfr., 1179.)

Il dit : et ce fut son dernier soupir I

Les chants funèbres, accompagnés du glas de la mort, entonnés par sept cents moines, inteiTompirent le silence du désert, et annoncèrent au monde la mort de saint Bernard.

C'était le vingtième jour du mois d'août 1153, vers neuf heures du matin. Le Saint était âgé de soixante-trois ans. Depuis quarante ans il s'était consacré à Jésus-Christ, dans le cloître, et depuis trente-huit ans il exerçait la dignité d'abbé. 11 laissa cent soixante monastères, qu'il avait fondés dans diverses contrées de TEurope et de l'Asie. Et dans la suite des temps, y compris les maisons détruites en Angleterre et dans les royaumes du Nord, on compta jusqu'à huit cents abbayes issues et dépendantes de Clairvaux I Cette source féconde ne s'est jamais épuisée : elle coule encore de nos jours : les Cisterciens, les Bernardins, les Trappistes, perpétuent, sous diverses formes, la vie de leur Patriarche, et fertilisent de leurs mâles vertus les champs de l'Église.

On n'entreprendra pas de rapporter quels furent les gémissements des religieux, quand ils se virent privés de leur père. Chacun d eux alla donner le baiser d'adieu àce visage si doux et si calme, que ni les souffrances, ni les émotions de la dernière heure, ni la mort ellemême, n'avaient pu dépouiller d'un céleste sourire. Us regardaient en haut, comme s'ils avaient vu l'âme de saint Bernard, sous la figure d'une colombe, s'élever vers le ciel.

a 0 père bien-aimé I char d'Israël 1 s'écria l'un de ces moines qu'oppressaient à la fois la douleur, le respect, l'admiration et l'amour ; ô mon père l Vous, le port des naufragés, le bouclier des opprimés, l'œil des aveugles, le soutien de ceux qui chancellent ! Vous étiez, 6 père aimable, le modèle de la perfection, le miroir de la sainteté, le type de la vertu chrétienne 1 Vous, la gloire d'Israël, la joie de Jérusalem, la merveille du siècle et l'ornement du monde I Olivier fécond, vigne abondante, cèdre à mille branches, platane magnifique 1 Vous êtes le vase d'élection, le vase d'honneur de la maison de Dieu ; le chandelier saint, orné de pierreries; la colonne haute et inébranlable de la sainte Église 1 Trompette éclatante de la bouche de Dieu, organe harmonieux de l'Esprit- Saint, vous charmiez les âmes pieuses, vous affermissiez les âmes chancelantes, vous frappiez les impies 1 De votre langue et de votre main s'échappait un baume bienfaisant qui

VIE APOSTOLIQUE

guérissait toutes les plaies. Votre démarche était humble, votre visage modeste, votre aspect plein de majesté... Heureux le Saint, aimé de Dieu et des hommes, dont la vie et la mort ont été précieuses devant le Seigneur ! Il a passé à travers les tempêtes de ce monde ; et maintenant il habite le port tranquille de Jérusalem. Il a passé du travail au repos, de Tespérance à la récompense, des promesses à la couronne. Se la foi à la lumière, du pèlerinage à la patrie, du temps à réterniié, du monde à Dieu ! Heureux passage ! et triste exil pour ceux qui restent dans la vallée, et qui pleurent dans le désert t.. . »

Ainsi soupiraient les moines, ainsi s'exhalaient leurs regrets et leur amour...

Et nous aussi, qui écrivons ces lignes, nous mêlons nos larmes aux larmes de ces religieux I

Qu'allons-nous devenir? Nous perdons, en terminant ce travail, le cher objet qui, durant plusieurs années de souffrance, occupait nos pensées, consolait nos loisirs, dulcifiait bien des amertumes ! Nous nous étions habitué, par la force d'une illusion volontaire, à vivre avec notre Saint, à l'accompagner partout, à faire nos délices de sa parole; à nous glorifier de ses œuvres, de ses mérites, de ses triomphes, comme si nous étions l'un de ses enfants, comme si nous avions le bonheur de compter parmi ses disciples! £t maintenant, voilà la mort, l'inévitable mort, qui arrête notre plume et met fin à cet ouvrage...

Cher et bien-aimé Bernard, recevez mes adieux ! Bénissez ce livre, et celui qui l'a écrit. Hélas I qu'avons-nous fait? N'était-ce point une téméraire entreprise de raconter l'histoire de votre vie ? N'avons-nous point obscurci votre gloire et décoloré vos œuvres? Je le crains; car il n'est pas possible de comprendre icT-bas

les grandes choses que le Seigneur accomplit dans ceux qui le servent, qui vivent de sa vie, et qui demeurent dans son amour !

Que l'esprit de Dieu daigne suppléer à l'insuffisance de notre essai? Qu'il daigne produire dans les âmes de nos lecteurs un de ces mouvements de grâce que Dieu opérait par la parole et les prières, et au seul nom de saint Bernard I Qu'il ranime en eux les goûts et les désirs du ciel, la sève de la vertu, les saintes joies de la paix et de la piété; et surtout la charité, la charité fraternelle, la divine charité, sans laquelle la vie n'a point de charmes; sans laquelle nous ne sommes point frères, ni les enfants du même Père 1

Puissions-nous obtenir ces précieuses grâces par l'intercession de notre grand et puissant saint Bernard I Nous les implorons, du fond de notre cœur, pour tous ceux qui liront ces pages ; et particulièrement pour vous, lecteur bienveillant, qui, après avoir fermé le livre, voudrez bien, à votre tour, accorder une prière au trop indigne écrivain et aux âmes qui lui sont unies en Dieu, dans le cœur de Notre-Dame de Sion.

« Or, le trépas de l'abbé de Clairvaux arriva a en la même année où le bienheureux Pape a Eugène, qui avait été l'un de ses enfants, « passa de cette lumière, ou plutôt des ténèbres « de ce monde à la vraie lumière ; sous le «pontificat de son successeur, Anastase IV, « chef de l'Église romaine ; l'illustre Frédéric « occupant le trône de l'empire germanique ; c( le très-pieux roi Louis VII, fils de Louis le « Gros, régnant heureusement en France ; Jb- « sus-Christ, Fils de Dieu, tenant la principauté « souveraine de l'Église universelle et de toutes « les créatures visibles et invisibles, l'an de son a Incarnation , onze cent cinquante-trois. » (Gawd/r., cap. v.)

IPSI GLORIA IN SiCGULAl

CHiPITRE DIX-SEPTIÊMB

Canonisation de saint Bernard. — Épitaphes.

Par une exception inouïe, le Saint abbé de Clairvaux fut solennellement canonisé vingtet-un ans après sa mort.

•Le pape Innocent III, en Tannée 1201, voulut dicter lui-même l'office du saint Confesseur. Mais, dans TÉglise catholique, les souvenirs ne s'altèrent pas; les sentiments se transmettent d'âge en âge; les siècles n'afTaiblissent ni la gloire des Saints ni la reconnaissance des fidèles. Déjà à la Messe de canonisation, célébrée par Alexandre III en Tbonneur de saint Bernard, ce Pontife lui décerna le titre de Docteur. Le pape Pie VIII, d'heureuse mémoire, confirma solennellement ce titre, et voulut que l'office de la fête de saint Bernard fût celui des Docteurs de l'Église.

Voici les lettres apostoliques relatives à la canonisation :

Alexandre, évoque^ serviteur des serviteurs de Dieu, à tous ses vénérables frères, les Archevêques et Évoques, à ses fils bieu-aimés les Abbés et autres Prélats des églises de France, salut et bénédiction apostolique.

Lorsque naguère nous nous rendîmes à Paris, nous avons entendu de grands et vénérables personnages nous parler de la canonisation de l'abbé de Clairvaux, Bernard, de sainte mémoire. Ils nous priaient avec instance de réaliser promptement ce vœu dans le concile qui allait se célébrer à Tours. Nous nous occupâmes dès lors de cette affaire avec un vif intérêt, et nous reçûmes incontinent une multitude de suppliques qui nous exprimaient les mêmes vœux. Mais ne pouvant convenablement répondre à toutes ces demandes, nous fûmes obligé , pour ne point choquer les uns , de différer, même pour Bernard, ce que nous ne pûmes accorder à tous.

Cependant les nouvelles instances et les pieuses sollicitations des moines de Clairvaux et d'autres excellents pei*sonnages ont rappelé

à notre mémoire la vie sainte et vénérable du bienheureux Abbé qui, prévenu et doué d'une grâce particulière, a non-seulement manifesté dans sa propre conduite une sainteté éminente, mais encore a brillé dans toute l'Église de Dieu par la lumière de sa foi et de sa doctrine. Quelle est en efTet la contrée, dans la chrétienté, qui ignore les fruits qu'U a produits dans la maison du Seigneur, par sa parole et son exemple, lui qui a propagé jusqu'aux nations étrangères et barbares les préceptes de la religion, a fondé parmi elles des monastères, et rappelé à la droiture de la vie chrétienne une multitude infinie de pécheurs marchant dans la voie large du siècle?

Mais c'est surtout la sainte Église romaine, à laquelle nous présidons par la volonté de Dieu, qu'il a soutenue au milieu des orages d'une longue persécution, avec un zèle si ardent, une sagesse si parfaite, que nous, aussi bien que tous les fils de l'Église romaine, nous devons, plus que les autres, vénérer sa mémoire par une perpétuelle dévotion. Nous avons aussi la confiance que les afflictions corporelles, par lesquelles il a crucifié le monde en lui et s'est crucifié lui-même au monde, l'ont fait participer au mérite des martyrs.

Aj[ftès avoir consciencieusement pesé ces considérations, et les avoir exposées dans l'assemblée de nos frères, nous confiant dans la miséricorde du Seigneur, pour lequel Bernard a combattu avec tant de fidélité et de persévérance, nous appuyant encore sur l'autorité des bienheureux apôtres Pierre et Paul, et connaissant les mérites du bienheureux confesseur Bernard, nous avons ordonné, par l'autorité du Siège apostolique, qu'il fût inscrit dans le catalogue des samts, et que dès à présent sa fête fût publiquement célébrée.

Vous donc, qui avez l'habitude de suivre pieusement les prescriptions du Siège apostolique, et de glorifier le Seigneur dans ses saints,

CHAPITRES COMPLÉMENTAIRES

célébrez de telle sorte sur la terre la vie de saint Bernard, que vous receviez, avec l'aide de ses mérites, la récompense au ciel.

Donné à Anagni, le i3 des calendes de février. (Ann. 1174.)

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