‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 62 sur 319 · CHAPITRE QUINZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUINZIÈME

Dernière maladie de saint Bernard. — Son dernier miracle

Dès le commencement de cette fatale année Ji52, saint Bernard vit reparaître toutes ses infirmités; et de longs évanouissements présageaient sa fin prochaine. Néanmoins, toujours calme et souriant, son esprit plein de vigueur dominait ses membres affaiblis, et les obligeait à se prêter encore, dans l'intérieur du monastère, aux fonctions sacrées. 11 s'efforçait, malgré son épuisement, de célébrer chaque jour le saint sacrifice, disant à ceux qui Tassistaient et le soutenaient à l'autel, que nulle action n'était plus efficace en ce dernier passage, que de s'ofTrir soi-même en holocauste, en union avec l'adorable Victime immolée pour le salut des hommes.

Ses paroles, plus rares, mais plus pénétrantes, semblaient imprégnées de la douce chaleur qui consumait son âme; et souvent, après la célébration des divins mystères, le feu du ciel l'embrasait si ardemment, que nul ne pouvait l'approcher sans ressentir en soi-même des élans de ferveur. Les religieux, ses enfants bienaimés, compatissaient tristement à ses douleurs, et le retenaient par toute la véhémence de leurs prières, par tous les liens de leur tendresse. Jour et nuit, la communauté à genoux demandait à Dieu, avec larmes, la conservation d'un père si aimé; à chaque lueur d'amélioration, l'espérance éclatait en actions de grâces.

Mais le Saint réunit autour de lui sa grande famille, et, d'une voix touchante, il conjura qu'on le laissât mourir. « Pourquoi, leur dit-il, « pourquoi retenez-vous ici-bas un homme a misérable? Vos supplications l'emportent sur a mes désirs. Usez envers moi de charité, je «f vous prie, et laissez-moi m'en aller à Dieu * . »

Surmontant son extrême faiblesse, il voulut

1 Annal, Cist., t. II, p. 214 et seq.

écrire à l'un de ses amis les plus chers ; et d'une main défaillante il traça ces lignes à l'abbé de Bonneval. C'est sa dernière lettre; il faut la lire :

« J'ai reçu, lui dit-il, avec bien de la recona naissance, les marques d'affection que vous « m'avez envoyées; mais rien ne peut plus me a réjouir. Quelle joie peut goûter un homme a abimé de maladies? Je n'ai plus un moment « de relâche, excepte quand je me passe entiècf rement de nourriture. Je puis dire, comme a Job, que le sommeil s'est retiré de moi, pour «r que l'assoupissement des sens ne m'empêche « pas de sentir mes souffrances. Mon estomac « ne tolère plus aucun aliment, et il souffre a aussi quand je le laisse tout à fait sans noura riture. Mes pieds sont enflés comme ceux a d'un hydropique. Et, pour ne rien cacher à a un cœur dont l'amitié s'intéresse à tout, je 0 vous avouerai, peut-être avec un peu d'im- « prudence, que, parmi ces maux continuels, a mon intérieur ne se laisse point abattre; a l'esprit est prompt dans une chair infirme.

« Priez Notre-Seigneur, qui ne veut pas la a mort des pécheurs, de me garder à la sortiea de ce monde, et de ne point différer cettej a sortie ; car il est temps de partir. Aidez de vos) a prières un homme dénué de mérites, afim a qu'à ce moment redoutable, le tentateur nei a me surprenne pas.'Dans l'extrémité où je me «c trouve, j'ai souhaité pourtant de vous écrire a de ma propre main , pour vous montrer «combien je vous aime; et qu'en reconnais- « sant l'écriture, vous reconnaissiez aussi le a cœur; mais j'aurais été plus consolé de vous a parler que de vous écrire *. »

Bernard reçut, six semaines avant sa mort, la douloureuse nouvelle de la mort du pape

* Cor., V, 1. — « Epist. cccx.

VIE APOSTOLIQUE

Eugène. Ce saint Pontife, après ayoir gouverné l'Église universelle durant l'espace de huit ans et demi, avec la prudence et la fermeté d'un apôtre, mourut paisiblement le 8 juillet de l'année 1153. Il avait dompté, par les seules armes de la douceur, les plus implacables ennemis du Saint-Siège ; et sous son pontificat, traversé par tant de crises politiques et religieuses, la suprématie de saint Pierre reprit sur les affaires du monde toute son influence vivifiante ; justifiant ainsi, par ces triomphes pacifiques, cette parole de Jésus-Christ: Bienheureux ceux qui sont doux^ car ik posséderont la terre.

Le cardinal-évéque d'Ostie consola le saint Abbé de Clairvaux par une lettre dont voici les dernières lignes :

a Nous qui connaissions parfaitement ce a grand Pontife, nous sommes persuadés qu'il oa été enlevé jusqu'au troisième ciel, sans a toutefois nous laisser orphelins; car il intera cédera pour nous auprès de ce Dieu qui l'a a rendu participant de sa gloire. Quant à vous, a qui êtes la tête de la corporation d'où il avait « été tiré pour être placé sur le trône aposto- « lique, ne laissez pas cependant de prier pour a lui et de le recommander à Dieu, afin qu'il a lui accorde une rémission entière, et qu'il ce augmente au ciel sa félicité et sa couronne ^ b

L'annaliste de Citeaux témoigne que, bien qu'Eugène III n'ait point été canonisé selon les formes rigoureuses de l'Église, on peut le regarder, à cause de l'accord unanimedes peuples, comme un élu et comme un bienheureux. La mort inopinée de ce Pape, que saint Bernard aimait d'un amour si tendre et si dévoué, déchira son cœur et fit couler ses larmes. Il ne voulut recevoir aucuneconsolation, et semblait devenir de jour en jour plus étranger à ce qui se passait autour de lui. Godefroy, le pieux évêque de Langres, étant venu le voir, pour le consulter sur une affaire importante, s'étonna du peu d'attention que lui prêtait le serviteur de Dieu. Celui-ci devina sa pensée : « Ne m'en voulez pas, lui dit-il ; je ne suis plus de ce monde. » En effet, il ne s'appliquait qu'à dénouer les derniers fils qui l'attachaient à la vie terrestre; tous les rayons de son âme se concentraient en Dieu, conune au foyer attractif de son amour; et d'avance, sur les ailes des plus fervents soupirs, il s'élevait aux régions immortelles.

Cependant un prodige dut couronner la vie de ce grand honune.

» Episl. ccccxxxvii, édil. nov. R. Penab. — Voyex la vie d Eugène lil dans VHist. de l'ordre de CU., vol. YI.

Il était étendu sur sa couche, raconte un biographe contemporain*, et se disposait à clore virilement sa carrière terrestre^ quand l'archevêque de Trêves vint le trouver à Clairvaux, le suppliant et le conjurant de secourir la province de Metz, où se passaient des scènes lamentables. Les bourgeois et les nobles, depuis longtemps en mésintelligence, se livraient ime guerre acharnée : le sang coulait à grands flots ; déjà plus de deux mille insurgés avaient péri dans la lutte, et l'anxiété était au comble. L'archevêque de Trêves, en sa qualité de métropolitain du pays de Metz, était accouru avec la chaleureuse sollicitude du bon pasteur, pour séparer les combattants et empêcher de plus grands maux. Mais sa voix avait été méconnue, sa médiation repoussée ; et le prélat, déplorant son insuffisance, ne vit plus qu'une seule ressource : c'était d'appeler l'abbé de Clairvaux sur le champ de bataille.

Au récit de ces malheurs, que l'archevêque déplorait avec larmes, Bernard se sent profondément ému ; un zèle surnaturel le ranime ; et ses os semblent se raffermir au dedans de lui-même ; car, dit le chroniqueur. Dieu tenait cette âme sainte entre ses mains, et en faisait tout ce qu'il voulait.

Il se lève donc de son lit de mort, et part pour Metz I

Les deux armées étaient campées sur les deux rives de la Moselle ; d'un côté les bourgeois, ne respirant que haine et vengeance ; de l'autre, les seigneurs et leurs soldats, ivres d'une première victoire, et prêts à recommencer le combat. Tout à coup, l'homme de paix, soutenu par quelques moine3 vénérables, se présente au milieu de la mêlée. Il est faible, il ne peut se faire entendre, il n'est pas même écouté ; mais il va d'un camp à l'autre, s'adresse tour à tour à différents chefs, cherche à calmer les passions en effervescence ; mais sans entrevoir humainement aucune chance de succès. Sa présence n'a d'autre effet que de suspendre momentanément le choc des armes.

Le Saint ne se décourage pas ; il tranquillise l'inquiétude des religieux qui l'accompagnent : a Ne vous mettez point en peine, leur dit-il ; car, nonobstant les difficultés qui s'accumulent, vous verrez, avec la grâce de Dieu, le bon ordre se rétablir. »

En effet, au point du jour ', il reçoit une députation des principaux habitants de la ville,

^ ... Lectulo decnbans, cursum tIUb vihliier consunmuH ret, etc. (Gandfr., Vita S. Bern., lib. V, p. 1167.) * Jam médium nociiâ transierat, etc. (Gaudfir., lib. V, cap. i.)

déclarant qu'ils acceptaient sa médiation. Dès le matin, il convoque les plus considérables des deux partis dans une petite île, sur la rivière ^ où viennent aborder de nombreuses nacelles, amenant les chefs des diversestroupes. Bernard écoute leurs griefs et les apaise ; il triomphe des esprits les plus obstinés ; les belligérants s'émeuvent et déposent les armes ; les cœurs s'ouvrent ; bientôt le baiser de paix circule à * '•avers tous les rangs l

Une guérison miraculeuse signala cette mémorable journée. Il arriva, par l'ordre de la Providence, dit un biographe, qu'une pauvre femme, tourmentée depuis huit ans d'une cruelle maladie, vint se prosterner devant le serviteur de Dieu pour lui demander sa bénédiction. Cette femme était sans cesse agitée de tremblements convulsifs, et son aspect causait autant d*horreur que de pitié. Bernard se recueille; il fait le signe de la croix; et à l'instant même, sous les yeux d'une multitude de spectateurs, les agitations de la malheureuse disparaissent, et la santé lui est rendue *.

Le bruit de ce miracle achève de captiver les sympathies. Les assistants, eu foule, même ceux qui jusqu'alors s'étaient montrés intraitables, se frappent la poitrine et bénissent à haute voix les œuvres de la puissance de Dieu. Cette scène édifiante se prolongea près d'une heure, pendant laquelle, ajoute l'historien, des larmes de componction, d'attendrissement et de reconnaissance coulèrent sans discontinuer *.

Or l'homme de Dieu, environné d'un immense concours de peuples, et visiblement

* Orante Dei £amulo, sab oculis omnium paulatim coacussioae scdata, perfeciam adepta ^i prolinus sospitatcm. (Gaudfr., p. 1168.)

« ... Ut perculientes peclora sua, per horam fcre dimidiam cum lacrymis acclamarent. (Gaudfr., lib. V, p. il69.)

accablé par l'affluence de ceux qui se jetaient à ses pieds, pour lui témoigner leur respect, faillit perdre, comme naguère en Allemagne, le peu de souffle qui animait sa frêle existence. // fut moult en hasard d'étouffer ; en sorte que les religieux l'emportèrent sur leurs épaules; et, l'ayant déposé dans une barque, ils quittèrent en toute hâte le rivage. Les seigneurs et les magistrats ne tardèrent point à le rejoindre : « Nous devons, lui dirent-ils, écouter avec docilité celui que nous voyons être aimé et exaucé de Dieu; et nous observerons ses recommandations, puisque Jésus-Christ, à sa prière, a fait de si grandes choses en notre présence. » Hais Bernard, n'acceptant aucune louange, leur répondit : « Ce n'est pas pour « moi, c'est pour vous que Dieu a fait ces «choses *. »

Le Saint rentra ensuite à Metz, dans la maison épiscopale, où, par son ascendant et son heureuse médiation, le traité de paix fut conclu et signé.

Cette œuvre était terminée I

Ce fut la dernière, ô digne apôtre de Jésus- Christ, que vous accomplîtes en ce monde ! Ce fut le dernier fleuron que le Dieu d'amour attacha à votre précieuse couronne. Vous pûtes dire désormais, avec le patriarche Siméon : c( Maintenant, ô mon Dieu, renvoyez en paix votre serviteur. »

Comme le nautonnier, au retour d'une laborieuse navigation, baisse et replie ses voiles, à la vue du port où il va jeter son ancre ; ainsi le disciple de Jésus, après avoir achevé sa course, revint humblement au saint asile de Clairvaux, où, s'élendant sur son lit de douleur, dernière station du pèlerinage de la terre, il attendit avec tranquillité l'heure du repos.

^ Non propter mCpinquit, sed propter vos fecit. {Jtid.)

VIE APOSTOUQUE.

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