AU MOINE ADAM
Saint Bernard exhorte Adam à rentrer enfin dans son monastère, puisque son abbé est mort; il lui montre qu'en pareilles circonstances il n'est aucunement lié par l'obéissance; enfin il lui apprend pourquoi lui, Bernard, reçoit des religieux des autres Ordres.
i. Si VOUS demeuriez fidèle à la charité que j'ai vue ou cru voir autrefois en vous, vous sentiriez certainement le dommage qu'elle éprouve, quand les petits sont scandalisés. La charité, en effet, ne blesserait pas la charité, ou ne serait pas indifférente aux blessures qu'elle éprouve, car elle ne peut pas se renier elle-même, et elle n'est point intérieurement divisée. Au contraire, elle sait réunir ce qui est séparé, et elle ne sait pas séparer ce qui est uni. Si donc elle résidait en vous, comme je Tai dit, elle ne se tairait pas, elle ne se tiendrait pas en repos, elle ne dissimulerait pas; mais, agitée et gémissante, elle murmurerait sans doute, au fond de votre tendre cœur, cette parole : Qui est scandalisé sans que je brûle ' ? Car elle est compatissante, elle aime la paix, elle se plaît dans l'unité. Il n'y a qu'elle qui produise cette unité, qui la resserre, qui la consolide, qui la conserve, partout où on la voit maintenue dans les liens de la paix. Si donc vous avez pour ennemie cette mère si honorable de l'unité et de la paix, comment osez-vous vous flatter, je vous le demande, que votre sacrifice, quel qu'il soit, puisse être agréé du Seigneur, lorsque l'Apôtre pense que, sans elle, le martyre même n'est rien * ? Or, sur quel fondement croyezvous ne l'avoir pas pour ennemie, quand, brisant l'unité et rompant le lien de la paix, vous n'avez point épargné, et que vous n'épargnez point encore par cette conduite cruelle son chaste sein, ni ses enfants bien-aimés? Laissez donc là tous les présents que vous vous disposez à offrir, et allez auparavant vous réconcilier, non avec votre frère, mais avec la multitude de vos frères qui sont mécontents de vous.
> I Tim., vî, 17.
s Cette lettre fut écrite après le décès de l'abbé Arnold, qui mourut en Flandre le 3 janvier 1126.
• Il Cor., XI, 29. — * I Cor., iiil, 3.
C'est, en effet, le corps entier de vos frères qui s'élève contre votre petit nombre, et qui se plaint d'avoir été blessé par votre départ comme avec un glaive; ils sont comme celle qui, dans son malheur, disait en gémissant : Les fils de ma mère ont combattu contre moi ^ Ils le disent avec raison, car c'est être contre eux, que de n'être point avec eux. Pensez-vous que la charité, leur tendre mère, puisse entendre sans gémir les gémissements si justes de ses fils ? Elle joint donc, elle aussi, ses larmes aux nôtres, en disant de vous : J'ai nourri et élevé des fils; mais eux, ils m'ont méprisée *. La charité, c'est Dieu même. Notre paix, c'est le Christ qui de deux peuples n'en a fait qu'un '. L'unité règne, au plus haut degré,dans la Trinité. Quelle part aura donc, dans le royaume du Christ et de Dieu, celui qu'on connaît pour avoir irrité la charité, l'unité et la paix?
2. Mais peut-être direz-vous : Notre abbé nous a emmené, il nous a ordonné de l'accompagner ; devions-nous désobéir ? Vous savez sans doute, si par hasard vous ne l'avez point oublié, ce dont nous étions convenus, lorsque vous m'eûtes un jour communiqué le dessein de ce scandaleux complot, et que nous l'eûmes soigneusement discuté dans notre entretien; si vous aviez persévéré dans cette résolution, on dirait aujourd'hui de vous, non sans raison : Heureux l'homme qui n'est point allé dans l'assemblée des impies *. Hais soit : vous avez dû, enfant, obéir à votre père ; disci()le, suivre votre mattre ; il aura été permis à un abbé de conduire ses moines où il lui plaisait, de leur enseigner ce qu'il voulait ; mais seulement pendant sa vie. Maintenant qu'il est mort, qui êtes-vous forcé d'écouter comme maître, ou de suivre comme guide, et jusqu'à quand tarderez-vous à réformer un si grand scandale ? Qui vous empêche aujourd'hui d'écouter, je ne dirai pas ma voix, mais celle de notre Dieu, qui vous rappelle avec bonté par la bouche de Jérémie ? Il vous dit en effet : Celui qui est tombé ne se relèoera-t-il pas, celui qui s'est écarté ne reviendra-t-il pas • ? Cet homme, en mourant, vous a-t-il défendu de tenter de vous relever après votre chute, et d'oser parler de retour après votre départ? Devez-vous nécessairement obéir ainsi à un mort, lui obéir contre la charité, lui obéir au péril même de votre propre salut? Je ne pense pas que vous souteniez que les liens qui attachent les religieux à leurs abbés soient plus forts, ni plus tenaces que ceux des époux entre
* Canl.,i, R. — «Isaïe,ï,2. — « Éphè».,u,14.— *Ps.r, 1. — » Jérém., VIII, 4.
eux, puisque c'est Dieu, et non pas l'homme, qui a consolidé l'union de ces derniers par un sacrement inviolable, selon cette parole du Sauveur : Que l'homme ne sépare pas ce que Dieu a uni *. Or, tandis que l'Apôtre assure qu'à la mort du mari la femme est déliée de son autorité, vous croyez, vous, que vous êtes obligé encore par la loi d'un abbé qui n'est plus, et cela contre une loi plus sainte, qui est la loi de la charité?
3. Je vous parle ainsi, non que je pense que vous ayez dû lui obéir sur ce point, même pendant sa vie, ni qu'on puisse appeler obéissance votre acquiescement à de tels ordres. Car la maxime à cet égard est générale : Le Seigneur mettra avec ceux qui commettent l'iniquité ceux qui se détournent dans des voies tortueuses'^. Mais de <;rainte qu'un abbé ne vienne à soutenir que Jl'obéissance même dans le mal échappe à cette ,malédiction, écoutez cette autre parole plus iclaire : Le fils ne portera pas l'iniquité du père, et ^lephe ne portera pas V iniquité du fils '. Il est donc évident par là qu'il ne faut pas obéir à ceux qui commandent le mal, surtout lorsque, en pairaissant obéir à l'homme dans l'exécution de jces ordres injustes, on se montre manifeste- Iment désobéissant envers Dieu qui défend tout acte criminel. Or, n'y aurait-il point une grande perversité de votre part à montrer de l'obéissance dans une chose où vous voyez que vous désobéissez au supérieur à cause de l'inférieur, c'est-à-dire, à Tauttrité divine à cause de l'autorité humaine ? Quoi donc ! ce que l'homme commande. Dieu le défend, et moi j'écouterais l'homme, et je serais sourd à la jVoix de Dieu ! Les Apôtres n'en agissaient pas ainsi, car ils criaient hautement: // vaut mieux obéira Dieu quaux hommes'*. C'est pour cela que le Seigneur reprend les Pharisiens dansl'Évangile: Pourquoi, dit-il, transgressez-vous le commandement de Dieu pour vos traditions"^? et dans Isaïe : '/& m'honorent sans sujet, puisqu'ils gardent les ^commandements et les opinions des hommes^. Il a
dit de même au premier homme : Parce que iu as obéi à la voix de ta femme plus qu'à la mienne, la terre sera maudite dans tes œuvres"^. Ainsi il est 'certain que faire le mal, quel que soit celui qui l'ordonne, ce n'est pas de l'obéissance, mais plutôt de la désobéissance.
4. Il faut remarquer sans doute qu'il y a un bien absolu et un mal absolu dans lesquels on ne doit aux hommes aucune obéissance, car
■ ' Èzéch., xvni, 20.
• Isil. XXIY, 13. —
« Mattl\ XIX, 6.
^ * Act., V, 2^.
' Gen., III, 17.
— • P.>. cxxiv, 5.
- 8 Matlh., XV, 3.
il ne faut ni s'abstenir de l'un quoiqu'ils le défendent, ni commettre l'autre quoiqu'ils l'ordonnent. Mais entre ces extrêmes, il y a des intermédiaires qui, en raison des modes, des lieux, des temps, des personnes, peuvent être bons ou mauvais; c'est pour ceux-ci que la loi de l'obéissance a été établie, comme elle l'a été pour l'arbre de la science du bien et du mal qui était au milieu du Paradis. Pour ces actes, il ne nous est certainement pas permis de préférer notre sentiment à la décision de nos maîtres, et l'on ne doit alors mépriser ni les ordres, ni les défenses des supérieurs. Voyons si, par hasard, la chose que nous reprenons en vous ne serait pas de cette nature, et si, en conséquence, elle n'aurait pas dû être blâmée. Pour mieux élucider ce point, je donnerai des exemples de la division que je viens de faire. La Foi, l'Espérance, la Charité et les autres vertus analogues sont des biens absolus, et comme il ne peut y avoir de mal à les commander ni à les pratiquer, il ne peut être bien de s'y soustraire ni de les défendre. Le vol, le sacrilège, l'adultère, et les autres actions de même espèce sont des maux absolus, et comme il ne peut être bien de les ordonner ni de les commettre, il ne peut y avoir de mal à les interdire ni à les éviter. Il n'y a pas de loi contre cela. Nulle défense ne peut prévaloir contre ces préceptes, nul commandement ne peut l'emporter sur ces défenses. Il y a ensuite des actions intermédiaires, qui sont connues pour n'être par elles-mêmes ni bonnes, ni mauvaises. On peut indifféremment les défendre ou les commander, et les subalternes ne font aucun mal en obéissant à de pareils ordres. Tels sont par exemple les jeûnes, lesveilles,lçslectures,etautresactionsdumême genre. Mais il faut savoir que ces actions indifférentes passent le plus souvent dans la classe des biens et des maux absolus. Ainsi il est permis de se marier ou de ne pas se marier, mais non pas de rompre le mariage déjà contracté ; ce qui était indifiérent avant le mariage, prend ensuite entre gens mariés l'autorité d'un bien absolu. De même il est indifférent pour un séculier de posséder des biens ou de n'en pas posséder, mais il n'est plus permis à un moine d'en possé/ier, c'est pour lui un mal absolu.
5. Voyez-vous maintenant, frère, à quel membre de cette division votre action appartient. Si elle doit être rangée au nombre des bien& absolus, elle est louable ; s'il faut la mettre au rang des maux absolus, elle est blâmable ; s'ilfaut, aucontraire,la placer parmi les actions
indifférentes, le voyage peut être excusé à cause de l'obéissance, mais sa prolongation est tout à fait inexcusable parce queFobéissance ne la prescrit pas. Car si Tabbé, avant de mourir, vous a commandé ce qu'il ne devait pas, maintenant qu'il est mort, vous ne devez plus lui obéir, la discussion précédente Ta clairement montré. Quoique la chose soit assez évidente par elle-même, cependant pour ceux qui cherchent encore des prétextes, quand les raisons leur manquent, je vais, avec tant d'évidence que Jusqu'à l'ombre du doute s'évanouira, démontrer en peu de mots que votre obéissance et l'abandon de votre monastère n'ont été un bien ni au point de vue absolu, ni au point de vue relatif, mais que cette conduite a été au contraire un mal absolu. Je ne parle plus du mort ; Dieu seul est maintenant son juge ; qu'Arnold se justifie ou succombe, cela regarde son maître. Je ne veux pas que Dieu s'indignant, et avec raison, nous dise : Ils m'ont tous retiré le jugement. Mais pour corriger ceux qui vivent, je discute, non ce que cet homme a fait, mais ce qu'il a ordonné : c'est-à-dire si son commandement devait avoir une telle autorité qu'il fallût l'exécuter, malgré le scandale d'un grand nombre. Je ne parle pas de ceux qui, simplement et sans rien soupçonner de mauvais, l'ont suivi dans ce criminel voyage, parce qu'ils croyaient qu'il avait pour l'entreprendre la permission de l'évèque de Langres et de l'abbé de Cîteaux, à la double autorité desquels il était soumis. 11 n'est pas invraisemblable que quelques-uns de ceux qui l'ont accompagné aient eu cette conviction ; notre réprimande ne les atteint pas, pourvu que, dès qu'ils seront éclairés, ils reviennent
sans délai.
6. Je parle donc seulement contre ceux, ou plutôt pour ceux qui, avec connaissance et réflexion, ont mis la main dans le feu, et qui, ayant conscience de la témérité de l'entreprise, ont suivi le téméraire, au mépris de la défense de l'Apôtre qui ordonne de se séparer de tout frère qui marche dans le dérèglement S au mépris de la voix même du Seigneur qui dit : Celui qui namassepas avec moi dissipe*. C'est vous, frères, c'est vous, dis-je,que désigne clairement et particulièrement ce reproche de Jérémie dont je me souviens avec douleur : Voici^ dit-il, le peuple qui na point écouté la voix de son Dieu^\ Car c'est là proprement la voix de Dieu désignant son ennemi par son véritable caractère et le montrant au doigt, pour ainsi dire, afin
* Il Thess., III, 6.— » Matih., \v, 30.—» Jérém., vii,28.
que les simples craignent de le suivre dans son impiété. Ce/wt, d\i-\\^quinestpasavecmoidissipe. C'est comme s'il disait : Reconnaissez que vous n'êtes plus avec moi en ce que vous suivez le dissipateur. Est-ce donc lorsque Dieu crie : Celui qui n amasse pas avec moi dissipe^ que vous devez suivre le dissipateur. Dieu vous invitant à amasser, deviez-vous de préférence obéir à l'homme qui vous invitait à dissiper. 11 méprisait ses maîtres, il exposait ses subordonnés, il troublait ses compagnons, et vous, qui voyiez le voleur, vous couriez avec lui 1 J'avais résolu de ne rien dire du mort, mais je suis forcé, je l'avoue, de manquer un peu à ma résolution,' car je ne puis condamner l'obéissance sans montrer que le commandement était condamnable. Or le commandement et la conduite de cet homme n'étant pas distincts, il m'a paru impossible d'approuver ni de blâmer l'un sans l'autre. Cependant il est clair qu'on ne devait pas obéir à un ordre de cette nature, puisque Dieu commandait le contraire. D'ailleurs les commandements des inférieurs ne doivent pas être préférés aux commandements des supérieurs, et les ordonnances privées sont sans préjudice des ordonnances générales; personne n'en doute, et c'est ce que nous voyons dans la Règle de saint Benoît.
7. Je pourrais citer comme preuve l'abbé de Cîteaux, qui se trouvant supérieur à Arnold, autant qu'un père l'est à son fils, un maître à ses disciples, un abbé au moine qui lui est confié, se plaint avec raison d'avoir été méprisé par vous à cause de lui. Je pourrais citer aussi l'évèque dont on n'a point attendu le consentement, et ce mépris est inexcusable, car c'est aux évêques et c'est d'eux que le Seigneur dit: Celui qui vous méprise me méprise \ Mais. comme on pourrait leur opposer et leur préférer à tous deux l'autorité plus imposante encore du Pontife romain, car on dit que vous étiez muni de sa permission que nous aurons à discuter en son lieu, nous produirons de préférence une autorité qu'on n'aura jamais le droit de combattre. C'est ce Pontife suprême, qui seul et par son propre sang est entré une fois dans le sanctuaire, et qui, nous ayant acquis la rédemption éternelle *, défend dans l'Évangile d'une voix formidable que personne ose scandaliser un de ses petits '. Le scandale d'un seul vous sera pardonné, si le mal n'est pas allé plus loin. Le pardon suivra facilement une faute dont ne sera pas résulté un grand dommage. Mais puisqu'il n'est pas douteux que
* Luc, X, 16. — « Hebr., ix, 12. — • Maltb., xvif», 6.
vous en ayez scandalisé plusieurs, il est clair que vous avez contre votre devoir d*honime préféré Tordre d'un homme à Tordre de Dieu. Or qui donc, sinon un insensé, oserait prétendre qu'une telle hardiesse est bonne ou peut le devenir, quelle que soit Tautorité de celui qui la commande. Si cela n'est point un bien et ne peut pas le devenir, c'est un mal absolu. D'où Ton conclut logiquement que votre voyage, entrepris au scandale d'un grand nombre, et par là même contre Tordre de Dieu, n'a été un bien ni absolu ni relatif, mais qu'il a été un mal absolu, puisqu'une action absolument bonne est toujours bonne, et qu'une action indifférente peut devenir bonne.
8. Comment donc Tordre de Tabbé ou la permission du Pape ont-ils pu rendre licite ce qui était un mal absolu, ainsi que nous l'avons invinciblement démontré, puisque plus haut nous avons établi que les actions absolument mauvaises ne pouvaient être ni ordonnées avec justice, ni accomplies conformément audevoir? S^oyez-vous combien cette obéissance à un homme est une vaine excuse, quand on est convaincu d'avoir désobéi à Dieu ? Je n'ai pas à craindre, je pense, que vous ayez recours à la réponse que fit le Seigneur quand, apprenant que les Pharisiens se scandalisaient à son sujet, il dit sans faire nul cas de leur scandale : Laissez-les, ce sont des aveugles qui conduisent des aveugles *. Vous ne penserez pas comme lui que vous n'ayez point à craindre nos scandales. Car vous voyez qu'il n'y a rien de semblable dans la situation présente. Si vous comparez les personnes, là ce sont des Pharisiens superbes qui se scandalisent, ici ce sont des pauvres du Christ; si vous examinez les motifs du scandale, là c'est la légèreté, ici c'est la vérité qui en est cause ; enfin si, comme cela a déjà été exposé plus haut, vous avez préféré non seulement des commandements divins à des commandements humains, mais encore des ordres privés à des ordres généraux, qu'il suffise pour vous condamner que la coutume et les règlements non seulement de notre Ordre entier, mais de tous les monastères, semblent protester contre votre nouveauté insolite et contre votre insolente présomption.
9. Pour vous, effrayés, non sans raison, et n'ayantpas assez de confiance dans votre propre cause, vous avez tâché d'apaiser par une permission apostolique les remords dévorants de vos consciences. Remède trop frivole, qui n'est autre que vouloir, à Texemple de nos
» Mallh., XV, 14.
premiers parents, couvrir d'une ceinture des consciences ulcérées, pour les cacher et non pour les guérir. Nous avons, dites-vous, demandé la permission apostolique, et nous lavons obtenue. Plût à Dieu que vous eussiez demandé, non une permission, mais un conseil, c'est-à-dire, non qu'il vous fût permis, mais s'il vous était permis de partir. Pourquoi demandiez-vous cette permission ? Était-ce pour rendre licite ce qui ne Test pas? Ainsi vous vouliez faire ce qui n'est pas permis. Or ce qui n'est pas permis est un mal. Votre intention était donc mauvaise, puisqu'elle tendait au mal. Mais peut-être direz-vous que ce qui n'était pas permis sans une autorisation le devenait avec cette autorisation. Nous avons plus haut déjà repoussé cette raison par un argument invincible. Car quand Dieu dit : Ne mépinsez pas un de ces petits qui croient en moi, il n'ajoute pas : A moins que vous n'en ayez la permission. Quand il dit : Celui qui scandalisera un seul de mes petits *, etc., il ne spécifie pas en ajoutant : Sans permission. Il est donc certain que tant qu'une vérité et une vérité nécessaire n'est pas en cause, nul scandale ne peut être ni licitement commis par qui que ce soit, ni justement commandé, ni honnêtement approuvé. Cependant vous avez cru qu'on pouvait demander la permission de faire ce mal. Mais dans quel but? Est-ce pour qu'une permission, augmentant votre sécurité, augmentât en même temps les périls de votre péché? Admirable précaution, prudence étonnante!
Us projettent le mal dans leur cœur, et ils ont pourtant l'habileté de ne pas le commettre sans permission. Us ont conçu la douleur, mais ils n'ont point enfanté Tiniquité, jusqu'à ce que le Pape ait donné son assentiment à leur inique projet. Quel avantage est sorti delà? En quoi ont-ils diminué leur péché ? Le mal a-t-il cessé ou s'est-il amoindri parce que le Pape y a consenti ? Mais qui niera que ce soit un mal que de donner au mal son assentiment? Cependant je ne croirai jamais que le Souverain-Pontife y eût consenti, s'il n'avait été surpris par le mensonge ou vaincu parTimportunité. Comment, en effet, aurait-il pu autrement vous accorder la permission de semer des scandales, de susciter des schismes, de contrister des amis, de troubler la paix de vos frères, de détruire l'unité, et par dessus tout cela de mépriser votre propre évêque ? Et cela pour quelle nécessité, je n'ai pas besoin de le dire, Tissue de l'affaire le montre assez. Car
^ Malth., iviii, 10, 6.
nous pleurons voire éloignement, nous ne voyons pas votre avancement.
iO. Ainsi consentir à un mal de cette nature et d'une telle gravité, y donner son adhésion, y consacrer ses soins, vous appelez cela de l'obéissance, de la modestie, de la mansuétude? Vous essayez de revêtir des noms de la vertu les pires de tous les vices? Croyez-vous pouvoir faire cet outrage à la vertu, sans le faire au Seigneur des vertus même? Vous voilez sous les noms^'obéissance,de douceur, de modestie, une vaine présomption, une honteuse légèreté, une dissension cruelle, et vous souillez ces mots sacrés des horreurs qu'ils servent à couvrir. Puissé-je pour moi ne jamais prétendre à une semblable obéissance ; que jamais je ne cherche à imiter cette humble ou plutôt cette humiliante modestie; loin de moi à jamais une mansuétude de cette nature. Car une pareille obéissance est pire que le plus grand dédain, et une telle modestie est immodeste au delà de toute mesure. Dirai-je qu'elle est au delà ou en deçà de la mesure? Peut-être serait-il plus vrai et plusexact de dire qu'elle esten deliors. Quelle est en effet une douceur qui exaspère tout le monde dès qu'on en parle?Cependant je veux qu'à présent vous la montriez vis-à-vis de moi. Puisque vous êtes si patient que vous vous laissez conduire sans résistance par le premier venu, même où il ne vous est pas permis d'aller, laissez-moi, je vous prie, en agir avec un peu plus d'abandon avec vous. Autrement j'aurais bien démérité de vous, si vous me jugez seul indigne de ce que vous n'avez coutume de refuser à personne.
4i. Je m'adresse donc à votre conscience. Est-ce volontairement ou malgré vous que vous êtes parti? Si c'est volontairement, ce n'est donc plus par obéissance. Si c'est malgré vous, le commandement vous a donc paru suspect, puisque l'obéissance vous a pesé. Or dès qu'il y a un doute, l'examen est nécessaire. Mais pour donner à vous-même ou aux autres la mesure de votre patience, vous vous êtes sans discussion laissé entraîner non-seulement contre votre volonté, mais encore contre votre conscience. Oh! qu'une telle patience est capable de la faire perdre 1 Je ne puis pas, je l'avoue, ne pas m'irriter contre cette patience, cause de discorde. Vousvoyiez la dissipation et vous la suiviez ; vous entendiez ce fauteur de scandales, et vous lui obéissiez. La vraie patience, c'est de faire ou de souffrir ce qui ne plaît pas, mais non pas ce qui est défendu. Il est étonnant que vous ayez écouté les sourdes
insinuations de cet homme, et que vous n'ayez pas entendu Dieu criant hautement comme un tonnerre parti du ciel : Malheur à celui par qui le scandale arrive * / Ce n'était pas seulement le Seigneur, mais son propre sang dont les éclats terribles frappaient les oreilles mêmes des plus sourds. C'était la voix de ce sang, de ce sang répandu pour nous. Versé pour rassembler les enfants dispersés de Dieu, il frémissait justement contre ceux qui les avaient dispersés. Lui qui ne sait que réunir, il hait ceux qui dispersent; sa voix est pleine de force et de véhémence, car elle a fait sortir les corps des tombeaux et les âmes de l'enfer. C'est là cette trompette qui a rassemblé la terre et les cieux, en pacifiant ce qui est sur la terre et ce qui est dans les cieux. Ce son s'est fait entendre sur toute la terre et il n'a pu vaincre votre surdité ! 11 résonne dans sa plénitude, dans sa magnificence, et que crie-t-il ? Que Dieu s'élève et que ses ennemis soient dispci^sés • / Et encore : Dispersez-les par votre puissance^ faites les décheoir^ Seigneur, mon protecteur*. C'est le sang du Christ, Adam mon frère, c'est le sang du Christ qui, comme une trompette, élève sa voix en faveur des fidèles rassemblés contre les impies qui les dispersent. Il menace ces dissipateurs de les disperser euxmêmes, puisqu'il a été répandu pour réunir ceux qui étaient dispersés. Et si vous n'écoutez pas sa voix, celui des flancs duquel ce sang a coulé l'entend. Comment, en effet, n'entendrait-il pas son propre sang, lui qui entendait lesangd'Abel*?
12. Mais que m'importe, direz-vous? Cela regarde l'homme à qui il ne m'était pas permis de résister. Le disciple n'est pas au-dessus du maître. Ce n'était pas pour lui donner des leçons, mais pour en recevoir de lui, que je m'attachais à ses côtés. Élève, je devais suivre et non précéder mon précepteur. Ah ! vous êtes le Paul de nos jours, simple comme lui, si toutefois votre abbé s'était montré pour vous un autre Antoine; en sorte que vous ayez pu obéir, sans hésitation ni délai à la parole la plus légère tombée de ses lèvres, sans qu'il vous fût nécessaire de la discuter. 0 moine très-obéissant, qui n'outrepassera pas même d'un iota le moindre mot de ses anciens ! Il ne considère pas quel est l'ordre qu'on lui donne; il lui suffit que cet ordre lui soit donné. Voilà une obéissance sans délai. S'il faut agir ainsi, on lit sans raison dans l'Écriture : Éprouvez tout^ et gardez ce qui est bien f. S'il faut agir ainsi, effaçons
i Mallh., xviii, 7. — « Ps. Lxvn, 2. — » Ps. Lvm, 12.— * Gcn.jiv, 10. — * Thcss., iv, 21.
désormais du livre de TÉvangile : Soyez prudents comme des serpents *, et contentons-nous de ce qui suit: Soyez simples comme des colombes. Je ne dis pas que les subordonnés doivent discuter les commandements de leurs supérieurs, dès qu'il ne s'y trouve rien de contraire aux lois divines. Mais j'affirme qu'il faut de la prudence, pour examiner s'il ne s'y trouve rien de contraire, et de la liberté, pour les mépriser alors sans faiblir. Vous ajoutez encore : Je n'ai rien à demander; à lui de voir ce qu'il a ordonné. Dites-moi, je vous prie, si, vous mettant une épée entre les mains, il vous avait ordonné de la lui enfoncer dans la gorge, y auriez -vous consenti ? S'il avait voulu que vous le jetassiez dans l'eau ou dans le feu, lui au riez-vous obéi? Ne vous aurait-on pas même imputé comme un homicide de ne l'en avoir pas empêché, si vous l'aviez pu? Prenez donc garde, et voyez si, sous prétexte d'obéissance, vous n'êtes pas tombé dans une faute plus grave. Vous n'ignorez pas qui a dit, car peut-être ne me croiriezvous pas là-dessus, qu'il vaudrait mieux, pour les auteurs des scandales, avoir été précipités au fond de la mer*? Pourquoi le Christ parlait-il de la sorte, sinon parce qu'il voulait dire que les tourments qui attendent ces hommes dans l'avenir sont si terribles, qu'à leur comparer la mort temporelle, elle ne paraît pas pénible, mais plutôt douce ? Pourquoi donc l'avez-vous aide à causer ce scandale? Car c'était l'aider, que de lui obéir et de le suivre. N'eût-il pas été plus utile pour lui, selon le précepte de la vérité que nous avons rapporté, de lui pendre au cou une meule de moulin, et de le jeter ainsi au fond de la mer? Quoi! vous, ce disciple plein d'obéFssance, qui n'avez pu souffrir que, pendant un seul moment, tant qu'il a vécu, cet homme, votre père et maître, s'éloignât de vous d'un travers de pied, comme on dit, au point que vous n'avez pas hésité à vous jeter après lui dans la fosse, non pas en aveugle, mais les yeux ouverts comme Balaam ; vous , dis-jc , vous avez cru que votre soumission ferait assez son bonheur, pour que vous dussiez lui rendre une obéissance plus cruelle que la mort ? Je vois maintenant, par expérience, la vérité de cette parole : Les ennemis de V homme sont les gens de sa maison *. Avec de tels sentiments, avec ce que votre conscience vous dit, ne gémissez-vous pas, si vous êtes sage? Ne tremblez-vous pas, si vous n'êtes pas insensé, puiscju'au jugement de la vérité, et non pas au mien, votre obéissance s'est trouvée pire qu'un homicide
« Matlh., x, IC. — « MaUh., xviii, 6. — « Midi, vu, 6.
13. Si vous le savez, comment ne tremblezvous pas ? Et si vous tremblez, comment ne vous hâtez-vous pas de vous corriger? Autrement, quelle conscience porterez-vous à ce tribunal terrible, où le juge n'a pas besoin de témoins, où la vérité sonde les intentions, où la discussion des fautes atteint jusqu'aux mystères du cœur, où le regard divin en examine les profondeurs les plus secrètes? Car, à l'éclat soudain de ce soleil de justice, les replis de 1 ame développés révéleront tout ce qu'elle renfermait de bien et de mal. Là, frère Adam, ceux qui font le mal et ceux qui l'approuvent, seront punis d'une peine égale. Les voleurs et leurs complices seront frappés de la même sentence. Les pécheurs qui flattent et ceux qui sont flattés subiront un jugement identique. Continuez donc à dire : Que m'importe, c'est son affaire. Touchez de la poix, et dites : Elle ne m'a point sali. Cachez du feu dans votre sein, et vantez-vous de n'en être pas brûlé. Vivez en commun, enfin, avec les adultères, et croyez que cela ne vous importe en rien. Isaïe n'en juge point ainsi ; car il se reproclie à lui-même, non seulement d'être impur, mais de vivre dans la compagnie de ceux qui le sont. Je suis, dit-il , un homme dont l:s lèvres sont souillées, et j'habite au milieu d'un peuple gui a les lèvres impures. Je dis qu'il se reprend, non d'habiter avec les méchants, mais de ne pas leur avoir reproché leurs péchés. Car il dit : Malheur à moi, parce que je me suis tu * / Comment donc aurait-il consenti à faire le mal, lui qui s'accuse de ne l'avoir pas repris dans les autres? Que dit encore David? Ne croyait-il pas qu'il pût être souillé par la contagion du péché d'autrui, quand il disait : Je n'imiterai pas les hommes qui commettent l'iniquité, et je ne prendrai pas part à ce qu'ils aiment *? Ensuite, il prie en ces termes : Purifiez-moi, Seigneur, de mes péchés secrets, et préservez votre serviteur de la corrup^ tion des étrangers •. C'est pour cela qu'il s'appliquait à éviter le commerce des méchants, dont il ne voulait pas partager l'injustice. Il dit en effet : Je ne me suis point assis dans l'assemblée de la vanité^ et je ne me mêlerai pas â ceux qui commettent l'iniquité. Le verset suivant s'accorde bien avec celui-ci : J'ai haî, dit-il, l'assemblée des méchants, et je ne m'assiérai pas avec les impies ^. Écoutez enfin le conseil du Sage : Mon fils, si les pécheurs te font des caresses, ne*te laisse point aller à eux •.