‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 75 sur 319 · Avez-vous donc cru, vous, devoir obéir · texte numérisé non relu

Avez-vous donc cru, vous, devoir obéir

» IsaT., VI, 5. — « Ps. cXL, 4. — > Ps. xviir, 13, 14. — * Pf. xiv, 4, 5. — » Prov., î, 10.

à quelqu'un, contre ces témoignages de la Vérité et d'autres innombrables, qui sont pareils à ceux-ci? 0 perversité haïssable! La vertu d'obéissance, qui combat toujours pour la vérité, s'arme contre elle. Que je trouve heureuse la désobéissance du frère Henri qui, promptement désabusé de son erreur, revint sur ses pas, et n'eut point à connaître une telle obéissance. Combien sont plus excellents et plus doux, les fruits qu'il a récoltés de son insubordination, et qu'il savoure à présent dans la paix d'une bonne conscience. Tandis que d'autres de ses compagnons accablent le cœur de leurs frères sous le poids de leurs scandales, il est, au milieu de ces frères, irréprochable et fidèle à son vœu comme à sa Règle. Si le choix m'était donné, je préférerais de beaucoup cette désobéissance tranquille et l'état de sa conscience, à l'obéissance empressée des autres, avec leurs scandales. A mon avis, celui qui désobéit ainsi à son abbé, mais non à la charité, et qui garde l'unité dans le lien de la paix, fait mieux que celui qui, en obéissant à un seul homme, le préfère au corps tout entier. J'ajouterai même hardiment qu'il vaut mieux risquer l'obéissance qu'on doit à un homme, que d'exposer tous les autres biens de la piété et les engagements de la profession.

15. En effet, deux préceptes principaux, pour ne pas parler des autres, sont recommandés à l'observation de ceux qui vivent dans un monastère : c'est la soumission à l'abbé et la stabilité dans la résidence; et il faut les observer de façon qu'ils ne puissent se nuire ni se former obstacle l'un à l'autre. Ainsi, par exemple, soyez stable dans le lieu où vous êtes, sans refuser de vous soumettre à votre abbé; et de même obéissez-lui sans perdre votre stabilité. Si la conduite d'un homme qui dédaigne de se soumettre aux ordres de son abbé vous paraît détestable, bien que cet homme demeure fidèle à sa résidence, trouverez-vous étonnant que nous blâmions une obéissance qui a été pour vous une cause ou un prétexte d'abandonner votre monastère, surtout quand dans la profession religieuse on promet la stabilité sans même faire mention de l'obéissance qu'on doit rendre à l'abbé?

16. Vous me demanderez peut-être : Que faites-vous donc de votre propre stabilité, vous qui l'avez fixée à Cîteaux et qui habitez maintenant ailleui^s? A quoi je réponds : A la vérité Je suis un moine de Cîteaux, j'y ai fait profession et j'ai été envoyé par mon abbé dans la

résidence que j'habite ai^ourd'hui; mais j'ai été envoyé pacifiquement, sans scandale, sans dissension, conformément à l'usage et selon les règles habituelles. Tant que je persévère dans la paix et dans la concorde avec lesquelles j'ai été envoyé , tant que je me maintiens dans l'unité, que je ne préfère pas le particulier au général, que je demeure soumis et tranquille dans l'état où j'ai été placé, je le dis en toute sûreté de conscience, je tiens fidèlement ce que j'ai promis. Comment, en effet, puis-je violer le vœu de stabilité, moi qui ne romps pas le lien de l'amour et qui ne quitte pas le fondement de la paix? Si le corps s'absente par obéissance, la communauté des sentiments et l'identité parfaite de la vie retiennent l'esprit toujours présent. Mais du jour où je commencerais, ce dont Dieu me préserve, à vivre sous d'autres lois, à prendre d'autres mœurs, à m'assujettira des observances différentes, à inventer des nouveautés, à suivre des coutumes étrangères, je deviendrais transgresseur de ma profession et j'aurais la certitude de ne plus garder la stabilité promise. Je dis donc qu'il faut obéir en tout à son abbé, mais sous la réserve des vœux. Or, en vous engageant selon la règle de Saint-Benoît, là où vous avez promis l'obéissance, vous avez aussi promis la stabilité; que si vous avez été obéissant, mais que vous n'ayez pas été stable, en péchant sur un point vous êtes devenu coupable sur tous, et si vous êtes coupable sur tous, vous Têtes sur l'obéissance elle-même.

17. Voyez-vous donc le poids de votre obéissance? Comment peut-elle excuser la transgression de la stabilité, puisqu'elle ne peut pas se défendre elle-même? De plus, il est manifeste que chacun fait une profession solennelle et régulière en présence de l'abbé. Ce n'est donc qu'en sa présence et non pas selon sa volonté que se fait cette profession. Il est là pour en témoigner et non pour la dicter; pour nous aider à l'accomplir et non à la violer; pour être le vengeur et non l'auteur de la prévarication. Quoi donc 1 remettrai-je entre les mains de mon abbé, ce que de ma propre bouche j'ai promis sans réserve devant Dieu et devant ses saints, alors que je lis dans la Règle * que si j'agis contrairement à ma promesse. Dieu doiit je me ris me condamnera? Si mon abbé, si même un ange du ciel me commande le contraire, je renoncerai sans hésiter à une obéissance qui me rendrait transgresseur de mon propre vœu et qui me ferait parjurer le nom

1 Reg. S. Ben., c. 58.

de mon Dieu. Car selon le témoignage véritable de rÉcriture, je sais que c'est par ma bouche que je serai condamné * ou justifié, et que la bouche qui ment tue l'âme '. Je sais qu'on chante au Seigneur avec vérité : Vous perdrez tous ceux qui profèrent le mensonge *; et je sais encore : Que chacun portera son fardeau *, et rendra" compte de sa popre conduite *. Autrement comment pourrais-je, le mensonge au front, chanter en la présence du Seigneur et des anges cette parole du psaume : Je m'acquitterai envers vous des vœux que mes lèvres ont prononcés •. Enfin, que mon abbé voie ce qu'il doit faire de cet article de la Règle adressé spécialement à lui, c( qu'il conserve la présente Règle en toutes choses; » qu'il voie ce qu'elle commande à tous sans en excepter personne, « que tous suivent en toutes choses l'autorité de la Règle et que personne n'ait la témérité de s'en écarter '. » C'est ainsi que je suis décidé à suivre mon maître partout et toujours sans m'écarter de l'autorité de la Règle, qu'en sa présence même j'ai juré et résolu de garder.

18. Prévenons en peu de mots l'objection qui semble pouvoir surgir contre nous d'un certain côté, et terminons ainsi une lettre déjà trop longue. Je paraîtrai peut-être parler autrement que je n'agis. Si en effet je condamne ceux qui abandonnent leur monastère, nonseulement avec le consentement, mais même sur l'ordre de leur abbé, on peut me demander comment je reçois et je retiens ceux qui, après avoir rompu leur vœu de stabilité et méprisé le commandement des anciens, viennent des autres monastères dans notre Ordre. La réponse est courte, mais dangereuse. Je crains, en effet, que ce que je vais dire ne déplaise à quelques personnes. Mais je croirais avoir plusà craindre si, taisant la vérité, je ne pouvais plus chanter sincèrement ce verset : Je n'ai point caché votre justice dans mon cœur ; j'ai publié votre vérité et le salut qui vient de vous*. Nous avons donc reçu ces religieux, parce que nous ne pensons pas qu'il soit mal à eux d'aller où ils peuvent, pour rendre au Seigneur présent partout les vœux qu'ils n'ont pu tenir dans les lieux où ils les ont formés, et pour compenser par une exacte observance de tous les autres préceptes de la Règle l'infraction qu'ils ont faite à l'égard de la stabilité seulement. Si cela déplaît et qu'on murmure contre un homme qui cherche son salut, l'auteur du salut répondra pour lui:

* Luc, XIX, 22.— • Sag., i, 11.— • Ps. v, 7. VI, 5. — * Rom., XIV, 12. — « Ps. Lxv, 13, 14.- Ben., ch. 64, 3. — • Ps. xxxix, il.

— * Galat., -' Reg. S.

Votre œil est-il mauvais parce que cet homme est bon K Qui que vous soyez, qui enviez le salut d'autrui, épargnez au moins le vôtre. Ne savezvous pas que c'est par l'envie du diable que la mort est entrée dans l'univers *? Ainsi prenez garde à vous-même. Car si partout où est l'envie, est la mort, vous ne pouvez pas à la fois être envieux et avoir la vie. Pourquoi inquiétez-vous votre frère, parce qu'il s'efforce de ne pas rendre inutiles les vœux qui sont sortis de ses lèvres? Si cet homme cherche un lieu où il puisse tenir ce qu'il a promis à Dieu, que perdezvous? Peut-être s'il vous devait quelqu'argent, le contraindriez-vous de parcourir ]a terre et la mer pour trouver de quoi vous rendre jusqu'à la dernière obole. Que vous a donc fait Dieu, pour ne pas vouloir qu'il reçoive, lui aussi, de son débiteur, ce que ce dernier lui doit? Bien plus, vous ne portez envie qu'à un seul, et vous les rendez tous deux vos ennemis, car vous voulez priver le maître du service de son esclave et l'esclave de la grâce de son maître. Que n'imitez-vous plutôt celui-là en payant vous-même ce que vous devez?

Pensez-vous que votre dette ne vous sera pas redemandée, et au contraire, n'irriterez-vous pas Dieu davantage par votre impiété en disant dans votre cœur : Il ne la redemandera pas ?

19. Quoi, direz-vous, condamnez-vous donc tous ceux qui ne font pas ainsi ? Non, mais écoutez ce que je pense d'eux et ne m'accusez pas sans raison. Pourquoi voulez-vous me rendre odieux à ces milliers de saints qui, s'étant engagés sous notre profession, quoique avec des usages différents, vivent néanmoins saintement ou sont morts en bienheureux? Je n'ignore pas que Dieu s'est réservé sept mille hommes qui n'avaient pas fléchi les genoux devant Baal •. Ecoutez donc, envieux; calomniateur, écoutez. Je vous ai dit pourquoi je croyais devoir admettre ceux" qui des autres monastères viennent dans les nôtres. Ai-je pour cela condamné ceux qui n'y viennent pas? J'excuse les uns, je n'accuse pas les autres. 11 n'y a que les envieux que je ne veux ni ne puis excuser. Eux exceptés, si quelqu'un désire passer à la pureté de la Règle et qu'il ne l'ose à cause du scandale, ou qu'il ne le puisse pour quelque faiblesse de santé, je crois qu'il ne pèche pas, pourvu qu'il s'attache à vivre avec tempérance, avec justice, avec piété dans sa résidence. Car s'il est contraint par les usages du monastère à vivre moins sévèrement que la Règle ne semble l'avoir établi, il en sera peut-

» Matth., XX, 15. — « Sag., u, 24. — » Dl Rois, xix.

être excusé ou par cette charité qui Tempêche, pour éviter le scandale, de passer à mieux, selon cette parole : La charité couvre la multitude des péchés *, ou par cette humilité avec laquelle, ayant la conscience de sa propre faiblesse, il se trouve imparfait, car c'est d'elle qu'il est écrit : Dieu donne la grâce aux humbles *.

20. Je vous ai parlé longuement, mon très-s cher, quoique vous n'en ayez pas besoin ; car vous avez l'esprit prompt à comprendre ce qu'on dit et la volonté empressée de choisir les conseils utiles ; aussi, bien que je m'adresse spécialement à vous, je n'aurais pas cru néanmoins pour vous en devoir tant écrire. Mais ces choses sont pour ceux à qui Dieu prévoit qu'elles seront nécessaires. Pour vous, je vous avertis en peu de mots et en toute confiance, en vertu de notre intimité d'autrefois, pour que par vos délais vous ne teniez pas plus longtemps en suspens sur les affreux dangers de votre âme des cœurs qui vous désirent. Voilà entre vos mains, si je ne me trompe, la vie et la mort de vous et de ceux qui sont avec vous. Car nous croyons qu'ils feront tout ce que vous ferez ou voudrez. Sinon, dites-leur ouvertement qu'ils ne doivent pas mépriser cette sentence que tous nos abbés ont justement prononcée contre vous : Ceux qui reviendront vivront, ceux qui resteront mourront '.

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