A GUI6ES S PRIEUR, ET AUX RELIGIEUX DE LA GRANDE-CHARTREUSE
Saint Bernard traite longuement et avec piété de la véritable et sincère charité, de ses lois, de ses marques, de ses effets, de ses degrés, de sa perfection réservée au cieU
Au plus vénérable des pères et aux plus chers des amis> à Guiges, prieur de la Chartreuse, et aux autres Saints qui sont avec lui, le frère Bernard, de Glairvaux : le salut éternel.
i . J'ai reçu avec d'autant plus de joie la lettre de votre sainteté, que je la désirais plus ardemment, et depuis plus longtemps. Je l'ai lue, et à mesure que j'en prononçais les paroles, je sentais dans ma poitrine comme autant d'étincelles qui ont fini par embraser mon cœur d'un feu semblable à celui que le Seigneur a envoyé sur la terre *. Oh 1 quel doit être le feu qui brûle dans vos méditations, pour que de telles étincelles s'en échappent I Votre salutation si ardente, et qui m'a communiqué son ardeur, m'a été, je l'avoue, et m'est encore si agréable, qu'elle me semblait venir, non d'un homme, mais de Celui qui envoyait le salut à Jacob. Je ne me regarde pas comme salué dans le chemin, en passant, par raison d'habitude et selon l'usage ; mais je sens que cette bénédiction, si douce et si inattendue, sort des entrailles même de la charité. Soyez bénis du Seigneur, vous qui avez pris soin de me prévenir par des bénédictions d'une telle douceur, et qui avez donné ainsi à votre enfant, en lui écrivant les premiers, la hardiesse de vous répondre. Depuis longtemps, en effet, je songeais à le faire, mais je ne l'osais pas. Je craignais de troubler, par des lettres importunes, le saint repos dont vous jouissez dans le Seigneur; d'interrompre, même pour quelques instants, ce silence sacré et perpétuel que vous gardez loin du monde, ce doux entretien avec Dieu; de distraire enfin,
^ Gniges était dn diocèse de Valence en Dauphiné, né de pa* rents nobles, très-instruit dans les lettres divines et humaines, et doué d'une éloquence admirable. Il fut le cinquième prieur général de la Grande-Chartreuse depuis saint Bruno, et à la prière de Tévèque de Grenoble il en mit par écrit les usages. Il mourut en odeur de sainteté le 27 juillet 1137, Âgé d'environ 54 ans, après en avoir passé 30 dans Tordre des Chartreux, e^ 27 en qualité de prieur. Il a écrit, outre le recueil des usages et des statuts de son Ordre, une histoire de la vie de saint Hugues, évèque de Grenoble, et quelques lettres. Il a donné également un recueil des lettres de saint Jérôme. Enfin on lui at^ tribue le Traité aux frères du Mont-Dieu, un traité de la con* templation attribué aussi à saint Bernard, et quelques autres écrits dont Forigine n'est pas bien éclaircie*
* Luc, XII, 49.
SI
par mes paroles,, ces oreilles recueillies et absorbées par de célestes concerts. Je redoutais d'être à charge à Moïse sur la montagne, à Élic dans le désert, ou à Samuel dans le Temple, si j'essayais de rappeler, pour quelques moments, des hommes abtmés dans leurs divines méditations. Parlez^ Seigneur^ crie Samuel, parce que votre serviteur écoute *; et moi, je prétendrais être écouté? Oui, j'avais peur que si je persistais à troubler David quand il s'éloigne, s'enfuit et demeure dans la solitude, il ne s'excusât, et ne me dît avec indignation : Laissez-moi, je ne vous écouterai pas à cette •heure, j'aime mieux prêter l'oreille à des entretiens plus doux. J'écouterai ce que dit au dedans de moi k Seigneur Dieu^ parce qu'il annon- 4iera la paix pour son peuple, pour ses saints, et pour ceux qui se convertissent en rentrant au fond de leur cœur *. Ou encore : Retirez-vous de moi, méchants, et j'approfondirai les commandements de mon Dieu •. Quoi donc ? Serais-je assez téméraire pour oser réveiller, avant qu'elle le veuille, l'épouse qui repose tendrement entre les bras de son époux! Ne croirais-je pas l'entendre me dire aussitôt : Ne m'importunez pas, ie suis à mon bien-aimé, il est à moi^et il se nourrit au milieu des lis ^*
2. Mais ce que je crains de faire, la charité l'ose ; elle frappe en toute confiance à la porte d'un ami ; car elle suppose qu'elle n'éprouvera .pas de refus, elle qui se sait la mère de toutes les amitiés. Si délicieux que soit votre repos, elle ne redoute pas de le troubler un peu pour ses propres intérêts. C'est elle, oui, c'est elle qui, lorsqu'elle le veut, vous emporte en Dieu, et c'est elle encore qui, si elle le veut, retient vos transports pour nous; en sorte que vous ne jugez point indigne de vous, non seulement de supporter nos paroles, mais encore de nous engager tendrement à rompre le silence. J'aime (Votre bonté, j'admire votre condescendance, je loueetje vénère la pureté qui vous fait glorifier le Seigneur avec tant d'allégresse pour les progrès que vous croyez voir en nous. Je me glorifie amplement aussi moi-même d'un si grand témoignage, et je me délecte à cette familiarité aussi douceque gratuite des serviteurs de Dieu. Voilà ma gloire, voilà uia joie, voilà les délices de mon cœur: c'est que je n'ai point levé en vain les yeux vers les montagnes, car il m'est venu de là un secours considérable. Ces montagnes ont fait couler sur nous la douceur et elles la feront couler encore, je l'espère, jusqu'à
« I Rois, m, iO.— * Ps. Lxxxiv. 9. — »P8. cxvin, il5. — ♦ Gant., II, 16.
ce que le froment abonde dans nos vallées. Ce sera désormais pour moi un jour de fête dont je garderai un éternel souvenir, que celui où j'ai mérité de voir et de recevoir l'homme à qui je dois d'avoir été accueilli dans vos cœurs. Vous m'y aviez admis déjà, sans doute, comme votre lettre le montre, mais maintensint, je le vois, j'y suis d'une façon plus intimé et plus étroite, depuis que cet homme vous a rapporté de moi des choses qu'il a crues, bien qu'il ne les ait pas vérifiées. Religieux et sincère, il se fût gardé de parler autrement qu'il ne pensait. J'éprouve sur moi-même la vérité de ce qu'a dit le Sauveur : Celui qui accueille un juste comme tel^ recevra la récompense du juste ^ . Je puis dire, en effet, que j'ai reçu la récompense du juste, moi qui, par cela seul que j'ai accueilli un juste, passe pour l'être moi-même. Que si l'on y a même ajouté quelque chose, ce juste a parlé ainsi d'après sa propre pureté plus que d'après la vérité des faits. Vous l'avez entendu, vous l'avez cru, vous vous êtes réjouis, vous m'avez écrit et vous ne m'avez pas peu rempli d'allégresse, non-seulement parce que je trouvais grâce, et si largement, auprès de votre sainteté, mais encore parce que la pureté de vos cœurs se manifestait si vivement envers nous. En peu de mots vous m'avez clairement découvert l'esprit qui vous anime.
3. Je me réjouis donc et pour vous et pour moi; je me réjouis de mon propre avantage et de votre sincérité. C'est là, en effet, la charité sincère et véritable, qu'il faut considérer comme partant d'un cœur pur, d'une bonne conscience et d'une foi sans feinte, que celle qui nous fait aimer le bien du prochain comme le nôtre. Celui qui n'aime que son bien ou qui l'aime plus que le bien d'autrui est convaincu de ne pas l'aimer purement, puisqu'il ne l'aime pas pour ce bien lui-même, mais pour soi. Un tel homme ne peut pas obéir au prophète qui dit : Louez le Seigneur, parce qu'il est bon*. Peutêtre il le loue parce qu'il se ressent de sa bonté, mais non pour cette bonté elle-même. Qu'il sache donc que c'est à lui que s'adresse le reproche du même prophète : Il vous louera quand vous lui aurez fait du bien '.L'un loue le Seigneur, parce que le Seigneur est puissant; l'autre le loue, parce que le Seigneur est bon à son égard; un autre enfin, simplement parce que le Seigneur est bon. Le premier est un esclave et craint pour soi; le second est un mercenaire et désire pour soi; le troisième est un fils et rend honneur à son père. Ainsi celui qui craint
* Matth., X, 41. — > Ps, cxvn, 1.— « Ps. xlviii, 19.
et cehii qui désira agissent tous deux pour euxmêmes; il n'y a que la charité qui est dans le . fils qui ne cherche pas ses intérêts. C'est pour- . quoi je crois que c'est d'elle qu'il a été dit : La loi du Seigneur est sans tache, eUe convertit les âmes ^, comme si elle était la seule qui puisse détacher le cœur de l'amour de soi-même et du .monde, et le tourner vers Dieu. Ni la crainte, ni l'amour-propre ne convertissent l'âme. Ils changent pour quelque temps le visage et les actes, jamais le cœur. L'esclave fait quelquefois aussi l'oeuvre de Dieu; mais comme ce n'est pas spontanément, il est convaincu de persévérer dans son insensibilité. Le mercenaire la fait aussi , mais comme ce n'est pas gratuitement, il montre que sa propre cupidité le conduit. Or, où est le sentiment propre, est l'égoîsme; où est l'égoïsme, est l'isolement; où est l'isolement, sont ordinairement la souillure et la corruption. Laissons donc à l'esclave sa crainte qui lui sert de loi et le réprime ; laissons au mercenaire sa cupidité qui le retient, alors même qu'elle le tente par ses attraits et ses charmes. Rien de tout cela n'est sans tache et ne peut convertir les âmes. Un'y aque la charité qui les convertisse,parce qu'elle les rend libres. 4. Je la dis sans tache, parce qu'elle a coutume de ne rien garder pour elle. Lorsque quelqu'un n'a rien en propre, tout ce qu'il possède appartient à Dieu, or ce qui est à Dieu ne peut être impur. La loi immaculée du Seigneur est donc la charité qui ne cherche pas son utilité propre, mais celle du plus grand nombre. Elle est appelée la loi du Seigneur, soit parce qu'il vit d'elle, soit parce que personne ne peut la posséder sans l'avoir reçue de lui. Et qu'on ne trouve pas absurde ce que j'ai dit : que Dieu vit d'une loi, puisque je ne parle pas d'une autre loi que de la charité. Qu'est-ce donc en effet qui conserve dans cette Trinité souveraine et bienheureuse cette unité, inçGTable et suprême, sinon la charité? La charité est donc une loi; elle est la loi du Seigneur, puisqu'elle retient en quelque façon la Trinité dans l'unité et la resserre dans les liens de la paix. Que personne cependant ne s'imagine que je prenne ici la charité pour quelque qualité ou quelqu'accident : autrement je dirais, et loin de moi une telle pensée, qu'il y a en Dieu quelque chose qui n'est pas Dieu ; la charité est la substance divine elle-même, et cela n'est ni insolite, ni nouveau, car saint Jean dit que Dieu est charité^. On dit donc avec, raison que la charité est à la fois un don de
* Ps. XVIII, 8. — * I Jean, w, 16.
Dieu et Dieu lui-même. Ainsi la Charité donne .la charité; la Charité substantielle donne ^a. charité accidentelle. Quand on parle de celle qui donne, on nomme la substance; quand on dit qu'elle est donnée, on désigne la qualité. Elle est la loi éternelle qui a créé et qui gouverne l'univers. C'est par elle que toutes choses ont été faites avec poids, mesure, et nombre, et rien n'est laissé sans loi, puisque la loi de toutes choses n'est pas elle-même sans loi. Cependant elle n'en a pas d'autre qu'elle même, et sans s'être créée par cette loi, c'est par elle qu'elle se gouverne.
5. Au reste l'esclave et le mercenaire ont une loi qu'ils n'ont pas reçue du Seigneur, mais qu'ils se soqt faite à eux-mêmes, l'un en n'aimant pas Dieu, l'autre en aimant quelque chose plus que Dieu. Ils ont, dis-je, non pas la loi du Seigneur, mais la leur qui pourtant est soumise à celle du Seigneur. Ils ont pu sans doute se faire chacun sa loi, mais ils n'ont pas pu la soustraire à l'ordre incommutable de la loi éternelle. Je dis qu'ils se sont fait à chacun sa loi, quand ils ont préféré leur volonté propre à la loi éternelle et commune, dans le pervers dessein d'imiter le Créateur. Comme celui-ci est à lui-même sa propre loi et se trouve indépendant de toute autorité, ils désiraient se gouverner aussi eux-mêmes et se faire une loi de leur propre volonté, joug pesant et insup-' portable qui s'étend, hélas I sur tous les enfants d'Adam et qui abaisse et courbe nos têtes au point que notre vie touche à l'enfer. Malheureux que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort ^ ? J'en suis tellement accablé, que si le Seigneur né m'eût aidé, peu s'en eût fallu que mon âme ne fût plongée dans l'enfer *. C'est sous la pesanteur de ce fardeau que gémissait celui qui disait : Pourquoi m'avez-vous mis en butte à vos traits, pourquoi suis-je devenu a charge à moi-même * ? Quand il dit : Je suis devenu à charge à moi-même, il montre qu'il est à lui-même sa propre loi et que nul autre que lui n'a causé son malheur. Mais quand, parlant à Dieu, il a dit d'abord : Vous m'avez mis en butte à vos traits, il fait voir qu'il n'a pu se soustraire à la loi de Dieu. Car c'est un 'effet de la loi éternelle et juste de Dieu, que celui qui n'a pas voulu se plier au doux empire du Seigneur, soit par châtiment asservi à son propre cœur, et que celui qui a secoué volontairement le joug suave et le fardeau léger de la charité, souffre malgré lui le poids insupportable de sa volonté propre.
" •* nom., vu, 24. — *Pff. Lxxxxni, f7. — > Job., v», SsO.
6. Ainsi la loi éternelle par un admirable procédé a fait de celui qui la fuit un adversaire que cependant elle retient dans la soumission. Il n'échappe point à la loi de justice qui le traite selon ses mérites, et cependant il ne demeure point avec Dieu dans sa lumière, dans son repos et dans sa gloire ; soumis à la puissance, il est soustrait à la félicité. Seigneur mon Dieu, pourquoi n'ôtez-vous pas mon péché et n'enlevez-YOus pas mon iniquité, aûn qu'ayant rejeté le lourd fardeau de ma volonté propre, je respire sous le faix léger de la charité; que je ne sois plus retenu par une crainte servile, ni attiré par une cupidité mercenaire, mais que je sois conduit par votre esprit, l'esprit de liberté qui conduit vos fils ; que cet esprit rende de moi le témoignage que je suis aussi du nombre de vos enfants, puisque la même loi s'étend sur vous et sur moi ; qu'enfin je sois dans ce monde, comme vous y êtes ? Ceux qui font ce que dit l'Apôtre / Ne soyez redevables de rien à personne, sinon de l'amour que vousvousdevez les uns aux autres ^^ sont certainement dans ce monde comme Dieu lui-même y est. Ils ne sont ni des esclaves, ni des mercenaires, mais des enfants. Ainsi les enfants euxmêmes ne sont pas sans loi, à moins qu'on n'en juge autrement à cause de ce qui est écrit : // na pas été mis de loi sur les justes '. Mais il faut savoir qu'autre est la loi publiée dans la crainte par l'esprit de servitude, autre la loi donnée dans la douceur par l'esprit de liberté. Les enfants ne sont pas contraints d'être sous celle-là; mais ils ne sont point privés de celle-ci. Voulez-vous savoir qu'il n'a point été donné de loi aux justes ? Vous n'avez pas reçu^ est-il dit , l'esprit de servitude pour être encore dans la crainte. Voulez- vous savoir qu'ils ne sont pas pourtant sans la loi de charité : Mais vous avez reçu^ syoute l'Apôtre, l'esprit d'adoption des enfants •. Enfin écoutez le juste confessant sur lui-même, et qu'il n'est pas sous la loi, et qu'il n'est pas pourtant sans loi : A ceux qui étaient sous la loi, ditril, j'ai paru y être moi-même, quoique je n'y fusse plus; à ceux qui étaient sans loi j'ai semblé être sans loi moi-même^ bien que je ne fusse pas affranchi de la loi de Dieu, mais soumis à la loi du Christ ^. C'est pourquoi il n'est pas exact de dire : Les justes n'ont pas de loi ou les justes sont sans loi; mais : Un a pas été mis de loi sur les justes ; c'està-dire, elle ne leur a pas été imposée contre leur gré, mais elle a été donnée à leur liberté, d'autant plus généreusement qu'elle a été
* Rom., XIII, 8. — * I Tim., i, 9. — • Rom., vui, 15.— ^ I Cor., IX, 21*
doucement inspirée. De là encore le Seigneur dit admirablement : Prenez mon joug sur vous *, comme s'il disait : Je ne vous l'impose pas malgré vous, mais prenez-le si vous voulez, autrement vous ne trouverez pas le repos, mais la peine pour vos âmes.
7. La charité est donc une loi bonne et suave qui, non-seulement est douce et légère à porter, mais encore rend faciles et supportables les lois des esclaves et des mercenaires ; sans les détruire, elle fait qu'elles soient accomplies suivant la parole du Seigneur : Je ne suis pas venu abolir la loi, mais l'accomplir ^ Elle adoucit l'une, elle règle l'autre, elle les allège toutes deux. Jamais il n'y aura de charité sans crainte, mais cette crainte sera pure ; jamais sans désirs, mais ces désirs seront réglés. La charité accomplit donc la loi de l'esclave, quand elle y verse l'onction ; elle accomplit la loi du mercenaire, quand elle en règle les désirs. Or l'onction jointe à la crainte ne l'anéantit pas, mais la purifie. La peine seule est supprimée, cette peine sans laquelle la crainte n'aurait pu exister tant qu'elle était servile , et alors une crainte chaste et filiale demeure dans la suite des siècles *. Car, quand nous lisons qu'une charité parfaite bannit la crainte ', il faut, d'après cette façon de parler qui met souvent la cause pour l'effet, entendre par cette crainte la peine inséparable de la crainte servile, comme nous l'avons dit. La cupidité est ensuite réglée convenablement par la charité qui survient ; car alors on repousse entièrement le mal, on préfère les plus grands biens aux moindres et on ne désire les moindres que par rapport aux plus grands. Quand par la grâce de Dieu on a complètement atteint ce résultat, on n'aime plus le corps et tous les biens du corps que pour l'âme, l'âme que pour Dieu, et Dieu que pour lui-même.
8. Cependant comme nous sommes charnels et que nous naissons de la concupiscence de la chair, il est nécessaire que nos désirs ou notre amour commencent par la chair, et si cet amour est dirigé dans un ordre régulier, il s'élève par degrés sous la conduite de la grâce et se consomme enfin dans l'esprit. Car ce n'est pas ce qui est spirituel, mais ce qui est animal qui commence; le spirituel vient ensuite, et il est nécessaire que nous portions d'abord l'image de l'homme terrestre et en second lieu celle de l'homme céleste *. L'homme s'aime donc premièremant pour lui, car il est chair et ne
» Malth., XI, 29. — « Malth., v, 17. — « Ps. XVUI, 10.— » 1 Jean, iv, 18.«- » I Cor.' xv, 46, 49.
peut rien goûter que lui-même. Puis, lorsqu'il Toit que par lui il ne peut pas subsister, il commence à chercher Dieu par la foi et à Taimer comme un bien qui lui est nécessaire. Dans ce second degré, il aime Dieu, mais pour soi et non pour Dieu. Puis, lorsqu'à l'occasion de ses propres besoins il a commencé à l'adorer, à lui rendre ses hommages et à recourir fréquemment à lui par la méditation, par la lec« ture, par la prière, par l'obéissance. Dieu par cette sorte de familiarité se révèle insensiblement et peu à peu, et conséquemment il s'adoucit pour lui. Alors, quand l'homme a goûté combien le Seigneur est doux, il passe au troisième degré où il aime Dieu, non plus pour soi, mais pour Dieu même. On s'arrête à ce degré, et je ne sais si, dans cette vie, quelqu'un est parvenu parfaitement au quatrième, où l'homme ne s'aime plus que pour Dieu. Si quelques-uns en ont fait l'expérience, qu'ils en rendent témoignage. Pour moi, je l'avoue, cela me parait impossible. Hais il en sera certainement ainsi quand le serviteur bon et fidèle aura été introduit dans la joie de son Seigneur et enivré de l'abondance de la maison de Dieu. Car alors par une transformation merveilleuse, «'oubliant lui-même comme dans l'ivresse et n'existant plus pour lui, il se plongera tout entier en Dieu, et, s'y attachant, ne fera plus qu'un même esprit avec lui.
9. C'est, je crois, ce que pensait le Prophète, lorsqu'il disait : /e pénétrerai dans les puissances du Seigneur; Seigneur, je ne me ^uviendrai que de votre justice *. Sans doute, il savait qu*en pénétrant dans les grandeurs spirituelles du Seigneur, il serait dépouillé de toutes les infirmités de la chair, en sorte qu'il n'aurait plus à penser à elle, et que, devenu tout spirituel, il se souviendrait seulement de la justice de Dieu. Alors, tous les membres du Christ pourront dire d'eux-mêmes ce que saint Paul disait de leur Chef : Si nous avons connu le Christ selon la chair, aujourd'hui nous ne le connaissons plus ainsi ^. Là personne ne se connaît selon la chair, parce que la chair et le sang ne posséderont pas le royaume de Dieu • ; non que la substance de la chair ne doive pas s'y trouver; mais tous ses besoins cesseront; l'amour charnel sera absorbé dans l'amour spirituel, et les affections humaines, qui à présent sont languissantes, trouveront à se transformer en puissances divines. Alors le filet de la charité qui, traîné aujourd'hui à travers cette grande et vaste mer, ne cesse de prendre des poissons de toute sorte,
* Ps. Lxx, 16. — * U Cor., V, 16. — » I Cor., xv, 50.
sera amené au rivage; les mauvais seront rejetés, les bons seuls seront gardés. Car en cette vie, les rets de la charité renferment, dans leurs larges plis, toute espèce de poissons; s'accommodant à tous, et traversant les biens et les maux de tous les hommes, se les appropriant en quelque façon, elle a coutume non seulement de se réjouir avec ceux qui sont dans la joie, mais encore de pleurer avec ceux qui pleurent. Mais, dès qu'elle parviendra au rivage, rejetant loin d'elle comme de mauvais poissons tout ce qu'elle souffre de pénible, elle ne retiendra que ce qui pourra plaire et réjouir. Est-ce qu'à ce moment, par exemple, Paul sera faible avec les faibles, ou brûlera pour ceux qui se scandalisent, puisqu'il n'y aura plus ni scandale, ni faiblesse? Pleurera-t-il sur ceux qui n'auront pas fait pénitence, là où il est certain que personne n'aura plus à faire pénitence, puisque personne ne péchera plus? Loin de nous la pensée que ceux qui sont destinés aux flammes étemelles, avec le diable et ses anges, puissent flaire gémir l'Apôtre , et lui faire verser des larmes, dans cette cité qu'un fleuve réjouit ^ et dont le Seigneur aime les portes plus que toutes les tentes de Jacob *. Quoique sous ces tentes on se réjouisse encore quelquefois de la victoire, cependant on supporte les fatigues du combat, et le plus souvent la vie est en péril. Mais nulle adversité et nulle tristesse ne sont admises dans cette cité, notre patrie, et c'est d'elle que l'on chante : Tous ceux qui t'habitent sont dans la joie '. Et encore : Une joie étemelle sera avec eux ^. Enfin, comment se ressouvenir de la miséricorde, là où on ne se souviendra que de la justice de Dieu? Puisqu'il n'y aura plus de lieu pour la misère, ni de temps pour la miséricorde, on ne pourra plus avoir le sentiment de la compassion.
iO. Je me sens pressé d'un désir insatiable de continuer à m'entretenir longtemps encore avec vous, mes très-chers et bien-aimés frères ; mais trois raisons m'invitent à finir. Premièrement, je redoute, par-dessus tout, de vous être importun ; en second lieu, j'ai honte de mon bavardage ; en troisième lieu, je suis accablé d'affaires domestiques. Je vous en prie, en terminant, ayez pitié de moi; si le bien que vous ne connaissez de moi que par ouï-dire vous a réjouis, que mes maux très-réels vous inspirent de la compassion ; celui qui vous a parlé de moi a vu peut-être quelques petites choses, et, d'après elles, a jugé les grandes ; votre sincé-
» Ps. XLV, 5. — « Ps. IXXXYI, 2. — • Ps. Lxxxvr, 7 ^ ^ Isaîe. ULi, 7.
rite a cru aisément ce qu'elle avait du plaisir à entendre. Je vous félicite de cette charité qui croit tout S mais je suis confondu, à cause de la Vérité qui voit tout. Je veux que, sur moimême, vous ajoutiez plus de foi à mon témoignage qu'à celai d'un autre, qui n'aperçoit que la surface. Car personne nesait ce qui est dans l'homme, sinon son propre esprit qui réside en lui *. Je vous déclare donc que je ne parle pas de moi-même par conjecture, mais d'après mon propre sentiment. Je ne suis pas ce qu'on pense, ni ce qu'on dit ; et, si je le confesse, c'est avec d'autant plus d'assurance, que mon expérience est certaine ; aussi n'est-il rien que je désire autant obtenir par vos prières, que de devenir tel que votre lettre me représente.
même, donnez-moi votre pitié, non parce que je l'ai mérité, mais parce que j'en ai besoin Ayez de la compassion pour moi, vous qui en avez obtenu du Seigneur au point de le servir sans crainte et délivrés des tumultes du monde. Heureux ceux que, durant les mauvais jours, il a cachés dans son tabernacle et qui espèrent à l'ombre de ses ailes, jusqu'à ce que l'iniquité passe. Pour moi, infortuné, pauvre et nu, homme né pour le travail, petit oiseau sans plumes, presque en tout temps hors de son nid et exposé aux vents et à la tempête, je suis agité et troublé comme si j'étais ivre, et toute ma conscience est dans l'angoisse. Ayez donc pitié de moi, quoique je ne mérite rien, mais parce que je suis ainsi éprouvé.
LETTRE Xn.
AUX MÊIIBS.
n 86 recommande à leurs prières.
A son tendre pore et très -révérend seigneur, à GuigeSj prieur des Chartreux, et aux saints religieux qui sont avec lui, le frère Bernard, de Clairvaux : le peu qu'il est.
Passer près de votre pays et ne pas pousser jusque chez vous pour contempler votre visage et pour y méditer sur mes iniquités et mes besoins, je pourrai peut-être m'en justifier vis-à-vis de vous, mais non pas vis-àvis de moi-même, je l'avoue. Je m'irrite contre mes occupations qui sont cause, non que je l'aie négligé, mais que je ne l'aie pas pu. l'ai souvent pareille chose à souffrir, et c'est pourquoi je m'impatiente souvent ; puissé-je être digne que tout saint prenne part à ma peine, car autrement je serai doublement malheureux, si je n'inspire pas même de pitié. Je vous montre qu'il y a en moi place pour votre compassion fraternelle, mais non titre à l'obtenir. Ayez pitié de moi, non que j'en sois digne, mais parce que je suis indigent et pauvre. La justice recherche le mérite; la miséricorde considère la misère. La vraie compassion ne juge pas, elle secourt ; elle ne s'appuie pas sur le raisonnement, elle se contente d'un prétexte. On n'attend pas la raison, quand on est entraîné par le cœur. Samuel pleurait Saûl et s'abandonnait à la pitié sans réfléchir *. David versait sur son fils parricide des larmes compatissantes, quoiqu'elles dussent être inutiles*. Et vous, de
1 1 Cor., XIII, 7. — • I Cor., ii, 1!. — » I Rois, xv, 35.— « 11 Rois, xvui, 33.
LETTRE Xffl,
(Écrite ran 1126.)
▲U SEIGNBim PAPB HOIIORIVS ^
D le prie de confirmer Télection d'Albéric à révèché de
ChâloDs.
Au souverain pontife Honorios, un frère, moine par sa profession, pécheur par sa vie : sa per* sonne, si peu que ce soit.
On dit que la prière du pauvre a plus de pouvoir auprès de vous que le regard des grands. L'opinion si sainte que j'ai de votre bonté singulière fait que malgré la hauteur de votre rang, je -ne crains pas de vous parler, surtout pour vous dire ce que m'inspire la charité. Il s'agit, seigneur, de l'église de Châlons dont je' ne puis ni je ne dois, autant qu'il dépend de moi, dissimuler le péril. Nous en sommes voisins, et nous voyons en effet le danger ; déjà nous sentons qu'il est imminent ; la tranquillité de cette église est sur le point d'être gravement troublée, si l'on ne peut obtenir de votre piété qu'elle approuvé l'élection de maître Albéric *, cet homme illustre sur
^Barooins n^porte cette lettre à Tannée 1129, comme les trois suivantes. Mais, comme le remarque très-bien Manriqoei dans ses Annales, elle doit appartenir à l'année 1126. A la suppression du nom de Bernard dans la suscription, et au contexte de la lettre, on voit qu'elle est la première qui ait été écrite à Houorius, dont saint Bernard ne se croyait pas alors connu. Or il y a d'autres lettres au même Pape (let. 47 et 49) qui sont placées par Baronius lui-même aux années 1127 et 1128; celle-ci doit donc leur être antérieure, et il faut la placer dans l'année 1126 durant laquelle eurent lieu la mort d*Ébaie, évëqne de Cbilons, et l'élection d'Albéric pour lui succéder, ainsi que l'établissent les Actes de cette église.
* Cet Albéric, dit Albéric de Beims, fut un homme éminent 8'non par sa naissance, au moins par sa science et par son
lequel les vœux et les voix unanimes tant du clergé que du peuple se sont accordés et s'accordent encore. Si sur cette afTaîre on nous interroge et qu'on tienne compte de notre avis, nous savons que cet homme a été jusqu'ici de foi et de doctrine saines, et qu'il est également éclairé dans les choses divines et dans les choses humaines. Nous espérons qu'il sera dans la maison de Dieu, si toutefois c'est Dieu qui Ta choisi, un vase d'honneur, utile nonseulement à cette église, mais encore à toute l'Église de France. Maintenant c'est à votre discernement à juger si l'on a raison de vous demander une dispense dont on peut attendre de tels avantages.
a^ETTRE XIV.
(Écrite Yen Tan 1126.)
àJO PAFK HOnOAIUS,
Il recommande an SouTerain-Pontife Taffiure de Téglise de
Dijon.
Au Souverain-Pontife Honorius, le frère Bernard, dit abbé de Glairvaux : le salut et ce que peut la prière d'un pécheur.
Celui que nous redoutons en vous sait avec quelle crainte je vous écris. Mais ce qui m'enhardit à le faire, c'est la Charité, ma souveraine, qui règne aussi sur vous. J'ai été prié et je me suis chargé de vous solliciter pour l'église de Dijon * ; mais j'hésite presque sur ce que je dois vous demander de préférence. Car de même qu'il est injuste de recourir aux présents ou aux prières pour tenter quelque chose contre la justice, de même il est inutile
mérite. Condisciple d'Abeilard sous Anselme de Laon, il devint ensuite son adversaire, et ce fut surtout à son instigation qu'Abeilard l^t contraint de livrer aux flammes son livre de la Trinité. Albéric, après avoir dirigé les écoles de Reims, fut élu évoque de Chàloos à la mort d'Ëbale. La recommandation de saint Bernard pour la ratification de cette élection fut-elle efficace ? Les uns TafBrment, les autres le nient. H parait plus probable que Télection ne fut pas ratifiée ; car, au concile de Troyes, Tan 1127 ou 1128, Albéric de Reims ne figure pas comme évèque de Châlons, mais parmi les personnages d'uti rang inférieur. Enfin il est certain que ce môme Albéric, à la mort d'UIgrin, lui succéda sur le siège de Bourges, comme l'établit Ducbène dans ses notes sur Abeilard.
1 Saint Bernard appelle ainsi le monastère des moines de saint Bénigne de Dijon dont l'église était la première de la ville. 11 était très attaché à ces religieux dans l'église desquels son père et sa mère avaient été enterrés. Leurs dépouilles furent plus tard transportées à Glairvaux.
de travailler beaucoup pour elle auprès de quelqu'un qui l'aime. Cependant, quoique nous ne sachions pas ce que vous devons vous demander,» nous avons confiance que votre bienveillance ne pourra pas rester inactive, surtout dans une affaire qui concerne des religieux. J'ignore, à la vérité, ce qu'un examen attentif et la prudence de Votre Sainteté pourront découvrir, mais je parle de ce que j'entends, et de ce que j'ai souvent entendu dire : on prétend en effet que l'église de Dijon a la possession ancienne et incontestée de ce que les religieux de Luxeuil lui disputent aujourd'hui. Aussi les plus anciennes gens de ce pays voient-ils avec étonnement et indignation cette demande qu'ils repoussent comme une chicane nouvelle ^