‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 102 sur 385 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

il déplore le lamentable désastre qui vient d'arriver; et il se défend contre les attaques DONT IL A ÉTÉ l'oBJET , POUR LA MALHEUREUSE ISSUE DE l'eXPÉDITION EN TERRE- SAINTE.

i . Je n'ai pas oublié la prorhesse par laquelle depuis quelque temps je me trouve engagé envers vous, très-excellent et très-saint Père ;' et je veux l'acquitter» dût-il être un peu tard. Je rougirais d'avoir ainsi différé, si je pouvais m'accuser moi-même d'oubli ou d'indifférence. Non, il n'en est pas ainsi; mais il est survenu, vous le savez, des conjonctures désastreuses, qui semblaient nous annoncer le terme, je ne dis pas de nos travaux, mais même de notre existence : nous avons vu le Seigneur, provoqué par nos infidélités, agir, pour ainsi dire, comme si, avant le temps

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j marqué, il eût déjà jugé la terre, avec justice assurément, mais sans se souvenir de sa miséricorde. Il n'a épargné ni son peuple ni son nom. N'entend-on pas les Gentils s'écrier : Oh donc est maintenant leur Dieu^î Comment s'en , étonner ? les enfants de l'Église, ceux que l'on qualifie du titre de chrétiens, ont succombé dans le désert, les uns moissonnés par le glaive, les autres consumés par la famine. L'esprit de jalousie et de discorde s* est répandu sur ks chefs; et le Seignenr les a fait s'égarer dans des lieux impraticables^ loin de leur véritable route ^. Tous leurs pas ont été marqués par des afflictions et des malheurs '. La peur^ la tristesse, le trouble ont assiégé les rois au fond de leurs palais ^. Hélas ! combien a été grande la confusion des ministres de la parole qui avaient annoncé la paix, qui avaient promis toutes sortes de biens ! Nous avions dit : Vous aurez la paix ; et la paix est loin de nous : nous avions promis le bonheur ; et l'on ne voit que tumulte et désordre : si bien que nous semblons avoir agi, dans cette occasion, avec imprudence et légèreté.

Ce fut avec ardeur, sans doute, que nous embrassâmes cette entreprise, non en nous livrant au hasard, mais en exécutant vos ordres, ou plutôt les ordres de Dieu, qui nous étaient dictés par vous. Comment donc se faitil que nous ayons jeûné, et qu'il n'ait pas jeté les yeux sur nous ; que nous ayons humilié nos cœurs, et qu'il n'en ait point tenu compte? Car rien de tout cela n'a détourné son courroux ; mais son bras menace encore nos têtes. Voyez, en même temps, avec quelle patience il continue d'entendre des voix sacrilèges, et les blasphèmes des Égyptiens qui lui imputent d'avoir conduit exprès ses enfants au désert pour les y faire périr • I Les jugemenU de Dieu sont toigours équitables •, qui pourrait en douter ? mais celui-ci présente un tel abime, que je crois pouvoir proclamer bienheureux quiconque n'en aura pas pris occasion de scandale.

2. Et toutefois, comment notre aveugle raison ose-t-elle blâmer ce qu'elle ne peut pas comprendre? Rappelons-nous que les jugements d'en-Haut sont éternels, si cela peut nous être une consolation. Un autre, en effet, a dit avant nous : Je me suis souvenu, Seigneur, de l'éternité de vos jugements, et j'ai été consolé'^. Je vais dire ici une chose que personne n'ignore, mais que personne ne parait savoir au-

* Ps. cxiii, 2. — « Ps. cvi, 40. — » Ps. xiir, 3. — * Ps. civ, 30. — » Exode, xxxii, 12. — « Ps. xviii, 10. — ' Ps. cx\ m, 52.

jourd'hui; car ainsi sont faits les cœurs des mortels : ce que nous savons quand nous n'avons que faire de le savoir, dès que nous en avons besoin nous ne le savons plus. Moïse, voulant retirer les Hébreux de la terre d'Egypte, leur promit une contrée plus fertile. Car quel autre moyen de se faire suivre par un peuple qui n'aimait oue les choses de la terre? 11 les fit sortir de l'Egypte ; mais, après les en avoir retirés, il ne les introduisit pas dans cette terre qu'il leur avait promise. Certes, on ne saurait imputera la témérité du chef ce triste événement, qu'il n'avait point prévu : il ne faisait rien que sur les ordres de Dieu, qu'avec la coopération de Dieu, qui confirmait la mission de Hoîse par de continuels prodiges. — Mais, dites-vous, ce peuple faisait preuve d'un entêtement détestable ; il ne cessait d'être en révolte contre Dieu, et contre Moïse son serviteur. Le châtiment fut mérité : c'étaient des incrédules et des rebelles. Les nôtres, au contraire, quel mal ont-ils fait? — Interrogezles eux-mêmes. Qu'est-il besoin que je vous dise ce qu'eux-mêmes vous avoueraient? Je ne dirai, moi, qu'une chose : Comment auraient-ils atteint leur but, ces Hébreux qui, pendant leur marche, retournaient sans cesse en arrière ? Mais les nôtres aussi, quand leur arriva-t-il, dans le cours du chemin, de ne pas revenir par le cœur en Egypte ? Que si les enfants d'Israël tombèrent et périrent pour leur iniquité, faut-il s'étonner que les Chrétiens, coupables des mêmes crimes, aient subi les mêmes châtiments ? Osera-t-on dire que le malheur des Israélites fut en contradiction avec les promesses de Dieu? Celui de nos Chrétiens ne l'est pas davantage : car jamais les promesses de Dieu ne préjudicient en rien à sa justice. Mais écoutez un autre exemple.

3. Benjamin a prévariqué; les autres tribus se lèvent pour punir son crime, et ce n'est point contre l'ordre de Dieu : il leur a désigné luimême le chef qui doit les conduire au combat. Les voilà donc qui en viennent aux mains, ayant pour elles l'avantage du nombre, celui d'une meilleure cause, et, ce qui vaut mieux que tout le reste, la faveur du Très-Haut. Mais, que le Seigneur est terrible dans ses conseils sur les enfants des hommes V On vit fuir les vengeurs du crime devant les criminels, et le grand nombre devant le plus petit. Cependant ils ont recours à Dieu ; et Dieu leur dit : Allez. Ils vont une seconde fois, sur sa parole; et ils sont une seconde fois dispersés et confondus.

* Ps. LTV, 5.

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Ainsi donc, encouragés d'abord par la faveur de Dieu, obéissant plus tard à ses ordres exprès, ces hommes justes combattent pour la justice, et ils succombent. Mais plus leur valeur fut trompée, plus ils brillèrent parleur foi.

Comment pensez-vous que me traiteraient nos Chrétiens, si, de nouveau marchant à ma voix et succombant de nouveau, ils m'entendaient une troisième fois leur conseiller de se remettre en route, et de recommencer une entreprise où ils auraient deux fois échoué coup sur coup ? Et cependant les enfants d'Israël, ne comptant pour rien une première et une seconde défaite, obéissent une troisième fois, et ils sont vainqueurs. Peut-être nos Chrétiens diront-ils à cela : Comment savonsnous que c'est Dieu qui nous a parlé par votre bouche? quels miracles opérez-vous, pour que nous ayons foi dans vos paroles ? Ici, il ne m'appartient point de répondre ; on excusera ma retenue. Répondez, vous, pour moi et pour vous-même; répondez d'après ce que vous avez TU et entendu, ou plutôt d'après ce que vous inspirera le Seigneur.

4. Hais peut-êlre vous étonnez-vous de me .voir insister sur ce sujet, après avoir annoncé toute autre chose. Ce n'est pas que j'aie perdu de vue mon dessein ; mais ceci ne me parait pas étranger à mon dessein même. Car c'est de la Considération^ il m'en souvient, que j'avais l'honneur d'entretenir Votre Sainteté ; et certes, le sujet que je viens de toucher est d'une assez haute importance pour réclamer une considération toute particulière. Que s'il appartient aux grandes choses d'être considérées par les grands; à qui l'examen de celle-ci peut-il mieux convenir qu'à vous, qui n'avez point d'égal sur la terre ? Mais vous aviserez en ceci selon la sagesse et la puissance que vous avez reçues d'en-Haut. Ce n'est pas à un pauvre religieux de vous dicter ce qu'il convient de faire : il me suffit de vous avoir déclare qu'il est nécessaire que vous fassiez quelque * chose qui puisse consoler l'Église et imposer silence aux détracteurs.

Permettez que ces courtes réflexions tiennent lieu d'une apologie ; et trouvez bon que, telles quelles, je les dépose dans votre conscience, pour servir à ma justification et à la vôtre, sinon aux yeux de ces hommes qui jugent d'une entreprise par l'événement, du moins à vos propres yeux. Une justiflcation parfaite, absolue, se trouve, pour chacun de nous, dans le témoignage de sa conscience. Quant à moi, je compte pour rien d'être jugé par ceux qui

appellent bien ce qui est maly et mal ce qui est bien; qui prennent la lumière pour ks ténèbres, et les ténèbres pour la lumière *. Et si l'alternative est inévitable, j'aime mieux entendre les hommes murmurer contre nous que contre Dieu. Je m'estime heureux, si Dieu daigne se servir de moi comme d'un bouclier. Je consens à servir de but aux traits acérés des médisants, aux dards empoisonnés des blasphémateurs, pour qu'ils n'arrivent point jusqu'à lui. Je permets volontiers qu'on me méprise, pour qu'on n'attente pas à la gloire de Dieu. Oh I qui me donnera de me glorifier en disant avec le Psalmiste : C'est pour vous, Seigneur, que j'ai souffert Fopprobre, et que la confusion a couvert mon visage* I Non, je ne veux pas d'autre gloire que de pouvoir m'écrier, comme le divin Rédempteur à son Père : Les reproches de ceux qui s'élevatent contre vous sont tombés sur moi •.

Mais il est temps que ma plume revienne h son sujet, et que je me dirige, sans plus de digression, vers le but que j'avais marqué.

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