CHAPITRE V
LE SECOND OBJET DE LA CONNAISSANCE DE SOI- MÊME, C'EST DE VOIR ATTENTIVEMENT (i QUI NOUS SOMMES » ET d'oÙ NOUS SOMMES SORTIS.
8. Maintenant il faut considérer avec aitention qui vous êtes et qui vous étiez auparavant. Toutefois, sur ce dernier point, je pense que je dois me taire, et qu'il convient mieux de livrer ce sujet à vos propres réflexions. Ce que je dis, c'est qu'il serait indigne de vous de rester audessous de la perfection, vous qu'on a choisi parmi les plus parfaits. Et comment ne rougiriez-vous pas de paraître petit dans un poste élevé, quand vous vous souvenez d'avoir été grand dans une condition obscure? Vous n'avez point oublié votre premier état ; on a bien pu vous y arracher, mais non le bannir de votre mémoire, ni même l'effacer de votre cœur. Ce ne sera jamais sans fruit que vous l'aurez devant les yeux, en exerçant l'autorité, en rendant la justice, en dirigeant toutes vos actions. Une pareille considération vous apprend à mépriser les honneurs au milieu des honneurs
1 Saint BeruarJ revient, en effet, sur ce premier point, dans ie chapitre ix* de ce livre.
DE LA CONSIDÉRATION. — LIVRE DEUXIÈME
mêmes ; et c'est déjà un grand point d'obtenu. Qu'elle ne s'éloigne jamais de \otre cœur; elle peut vous servir d'égide, même contre ce trait mortel : U homme, étant couronné de gloire^ ne comprit point sa dignité *.
Dites-vous donc à vous-même : J'étais bien petit dans la maison de mon Dieu ; comment se fait-il que, de pauvre et d'abject que j'étais, je me voie élevé sur les peuples et les empires? Qui suis-je, ou quelle était la maison de mon père, pour que je sois assis sur le premier trône de l'univers? A coup sûr, celui qui m'a dit : Mon ami, montez plus haut ', a eu cette confiance, que je serais toujours son ami. Ah l si je l'étais moins, ce ne pourrait être que pour ma ruine. Celui qui m'éleva, peut aussi m'abattre. Il serait alors trop tard pour lui dire : Seigneur^ en m'élevant vous avez causé mon malheur *.
L'élévation n'a rien qui doive nous flatter, quand notre sollicitude en devient plus accablante : l'une est un piège pour l'amour-propre, l'autre est une épreuve pour la fidélité. Appliquons-nous à triompher de cette épreuve, si nous ne voulons pas être un jour honteusement relégués à la dernière place *.