CHAPITRE IV
IL ENSEIGNE QU IL NE FAUT POINT TROUBLER NI CONFONDRE SANS MOTIF LES RANGS DE LA HIÉRARCHIE ECCLÉSIASTIQUE; ET A CE SUJET IL CRITIQUE l'abus DES DEMANDES DE PRIVILÈGES ET d'exemptions.
44.. Écoutez maintenant autre chose, si toutefois c'est autre chose : car on prétendra peutêtre que cela rentre dans le même sujet. Vous en déciderez vous-même. Pour moi, il me semble qu'on. ne s'écarte pas beaucoup du vrai en mettant ce dont je veux parler sur le compte de l'avarice. Et je ne nie point, pour mon compte, que ce ne soit là une sorte d'avarice, ou du moins que cela n'en offre l'apparence. Or, il importe à votre perfection d'éviter à la fois le mal et les apparences du mal. Vous devez l'un à votre conscience, l'autre à votre réputation. Songez bien qu'il vous est interdit de rien faire qui sente le mal le moins du monde, cela fût-il d'ailleurs légitime i)eut-être. Enfin, interrogez vos devanciers, et ils vous diront : Abstenez-vous de toute appai^ence du mal *.
Il faut bien qu'un ministre du divin Maître s'efforce de l'imiter, puisque lui-même a dit : Qu£ celai qui est mon ministre, me suive '. Et vous savez qu'il est dit de lui : Le Seigneur a régné ^ il s'est revêtu de gloire: le Seigneur s'est revêtu de force *. Vous aussi, soyez fort dans la
. « Marc, vi», 36, 37.— * I Thess,, y, 22.— «;Jean, xii, 26. — * Ps. XCM, 1.
foi, possédez dignement la gloire; et vous aurez prouvé que vous savez imiter votre Dieu. Votre force, c'est le témoignage d'une conscience fidèle; votre gloire, c'est l'éclat d'une bonne réputation. Ainsi, je vous en conjure, revêtez-! vous de force : car votre force fait la joie du' Seigneur. Il contemple aussi avec non moins de plaisir votre éclat et votre beauté, comme une image de la sienne. Couvrez-vous de votre gloire comme d'un vêtement; enveloppez-vous de ce double habit dont la femme forte couvrait ses serviteurs *. Que votre conscience ne connaisse point les faiblesses d'une foi chancelante; que votre réputation n'offre aucune tache capable de blesser les regards : et vous serez couvert d'un double vêtement; et le divin Époux fera ses délices de votre âme, son épouse ; et vous ferez vous-même les délices de votre Dieu.
Vous cherchez avec étonnement à quoi tend tout ceci, ne sachant pas encore où je veux en venir. Je ne vous tiendrai pas plus longtemps en suspens, car je veux parler des murmures et des doléances des Églises, qui se plaignent à grands cris d'être tronquées et démembrées. Il n'y en a point, ou il y en a bien peu, qui ne déplorent ou qui ne craignent un si terrible fléau. Voulez-vous savoir quel il est? On soustrait les abbés aux évêques, les évêques aux archevêques, les archevêques aux patriarches ou aux primats. Un tel spectacleest-il bien édifiant? Certes, il faudrait s'étonner que le fait en lui-même comportât quelque excuse. En agissant tous les jours de la sorte, vous prouvez votre suprême puissance, mais non peut-être votre justice. Vous le faites, sans doute, parce que vous le pouvez ; mais le devezvous? voilà la question. C'est pour conserver à chacun ses degrés et son rang dans les honneurs et dans les dignités, que vous avez été établi ; et non pour refuser l'honneur à qui l'honneur est dû *, suivant l'expression d'un de vos maîtres.
45. Un homme vraiment animé de l'Esprit de Dieu, et qui s'applique à juger sainement de tout^ afin de n'être lui-mêtne jugé par personne •, fera précéder toutes ses actions des trois considérations suivantes : premièrement, la chose estelle permise? secondement, est-elle dans les bienséances ?troisièmement,est-elle utile? Car, encore que, dans les principes d'une philosophie chrétienne, on ne tienne pour bienséant que ce qui est permis, et pour utile que ce qui est permis et bienséant, il ne s'ensuit pas ce-
» Prov., XXXI, 21. — « Rom., xiii, 7.—» I Cor., u, 16.
DE LA CONSIDÉRATION. — LIVRE TROISIÈME
pendant que tout ce qui est permis soit nécessairement bienséant et utile. Eh bien I appliquons, si nous le pouvons, ces trois conditions à l'objet dont je parle. Comment, je le demande, ne serait-il pas messéant pour vous de n'avoir d'autre loi que votre volonté ; et, parce qu'on ne peut en appeler de vous à personne, d'exercer la puissance sans consulter la raison? Êtes-vous donc plus grand que votre Maître, qui a dit : Je ne suis point œnu pour faire ma volonté %* et ailleurs : Je ne mis point venu pour abroger la loi, mais pour l'accomplir * ?
Mais, à vrai dire, c'est le propre d'un esprit à la fois petit et superbe, qued'agir, non d'après la raison, mais selon son caprice, comme si l'onmanquait de sens; etde se laisser conduire, non à son jugement, mais à son inclination naturelle. Quoi de plus semblable à la brute ? Et, s'il est indigne de tout être raisonnable de vivre à la façon des animaux, qui pourrait soufTrir de vous voir, vous, le régulateur de tous, ravaler ainsi votre nature,ternir à ce point votre gloire ? En vous dégradant de la sorte (ce qu'à Dieu ne plaise !], vous auriez assumé sur vous ce reproche sanglant fait à Tespèce humaine : L'homme était dans la gloire^ et il ne Va point compris; il s'est rendu pareil aux brutes privées d'intelligeucs, et il est devenu comme elles*.
N'est-il pas encore indigne de vous, de ne pas savoir vous contenter de tout, quand le tout est dans vos mains, et de courir après de chétives parcelles,après d'imperceptibles fractions de ce vaste ensemble, vous évertuant, je ne sais trop pourquoi, à vous les approprier de plus belle, comme si déjà elles n'étaient pas à vous ? Je vous conseille sur ce point de vous rappeler la parabole du prophète Nathan *, où Ton volt un homme, possesseur d'un nombreux troupeau, convoiterardemmentl'uniquebrebis d'un pauvre. A cela joignons l'action, ou plutôt le crime d'Achab, qui, maître de tout un royaume, voulut s'emparer d'une vigne. Dieu vous préserve d'entendre jamais ce qu'il entendit lui-même : Vous fûtes homicide, et vous devîntes possesseur '/
i 6. Et n'allez pas m'alléguer ici les heureux résultats de cette liberté que procurent vos exemptions : car elle n'en produit point d'autre que de rendre les évêques plus arrogants, et les moines encore plus relâchés. Que direzvous si j'ajoute : et plus pauvres ? Examinez de
Jean, vi, 38. — La Vulgale porte : Quia descende de eœlo^ non ut faciam, etc. — * MaUh.,v, 17.— • Ps. XLYIII, 13.—^ Il Rois, XII, 1.— » III RoU, XXI, 19.
près ce que sont en tous lieux les moyens d'existence ou le genre de vie de ces sortes d'aflranchis ; et voyez s'il n'y a pas vraiment de quoi rougir du triste dénument des uns et de la vie mondaine des autres. Voilà les deux enfants qui sont nés de cette liberté funeste. Et comment le peuple des monastères, allant à l'aventure et libre pour son malheur, ne pècherait-il pas avec plus de licence, quand il n'y a personne pour le reprendre? comment aussi la règle monastique, une fois désarmée, ne serait-elle pas plus hardiment dépouillée et mise au pillage, quand personne ne la défend? Et, en effet, à qui auraient recours les supérieurs religieux ? serait-ce aux évêques, aigris par leur propre injure? mais ceux-ci, ne vous déplaise, regardent en riant et le mal que font les autres et celui qu'ils endurent.
Que vous reviendra-t-il enfin de ces conflits déplorables ? Ce châtiment, je le crains bien, dont Dieu menace son prophète, en disant : L'impie mourra dans son péché: mais c'est toi qui me rendras compte de sa ruine *. Car, si celui qu'on exempte s'enfle d'orgueil, si celui dont on l'exempte en brûle de dépit, comment celui qui exempte serait-il sans reproche ? C'est trop peu dire ; et j'use de ménagement. Écoutez quelque chose de plus explicite. Si celui qui murmure est déjà mort dans son âme, comment celui qui a donné lieu à ces murmures pourrait-il être encore vivant? comment ne répondrait-il pas de la mort des deux adversaires, et de la sienne en même temps, celui qui leur donna le glaive pour les faire périr l'un et l'autre? Et ici revient le mot que je vous rappelais : Vous fûtes homicide^ * vous devîntes possesseur *.
Ajoutez à cela, que ceux qui entendent raconter de pareilles choses, s'en scandalisent, s'en indignent, éclatent en médisances et en blasphèmes, et, par conséquent, sont blessés à mort. Non, ce n'est point un bon arbre, que celui qui porte de tels fruits : des prétentions hautaines, des désordres honteux, des dilapidations, des ressentiments, des scandales, des haines, et, ce qui est plus déplorable, de profondes inimitiés et d'interminables discordes entre les Églises. Vous voyez combien est vraie cette parole de l'Apôtre : Tout m'est permis^ mais touUn'est pas utile*. Que sera-ce, ^'il s'agit par hasard de ce qui n'est pas même permis ? Excusez-moi : jene puis me résoudre à regarder comme permis ce qui donne naissance à tant de choses défendues.
* Éiéch., m, 18.—* m Rois, xxi, 19.— »1 Corinth , x, 22.
DE LA CONSIDÉRATION. — LIVRE TROISIÈME
47. Pouvez-vous croire enfin qu'il vous soit permis de mutiler les Églises, de bouleverser l'ordre établi, de déplacer les bornes que vos devanciers ont posées? Si c'est le propre de la justice de garantir à chacun ses droits, comment pourrait-il être juste d'enlever à quelqu'un cequi lui appartient? Vousvoustrompez, si vous pensez que Dieu, pour avoir mis au premier rang votre pouvoir apostolique, n'a établi que ce seul pouvoir. Si tel est votre sentiment, vous n'êtes point d'accord avec Celui qui a dit : // n'y a pas de puissance qui ne vienne de Dieu \ D'où il faut inférer que ces mots qu'il ajoute : Celui qui résiste à la puissance^ résiste à l'ordre établi de Dieu ", encore qu'ils soient principalement en faveur de votre autorité, ne sont pas néanmoins en faveur d'elle seule. Enfin, le même Apôtre dit encore : Que tout homme soit soumis aux puissances supérieures •. Il ne dit pas, à la puissance supé^ rieurcy comme s'il n'y en avait qu'une ; mais aux puissances supérieures, comme en reconnaissant plusieurs. Votre autorité n'est donc pas la seule qui soit établie de Dieu : il en est d'inférieures, il en est d'intermédiaires ; et, de même qu'il ne faut pas séparer ceux que Dieu a unis, il ne faut pas non plus mettre au même rang ceux qu'il a fait dépendre les uns des autres.
Vous composeriez un monstre si, arrachant un doigt de la main, vous alliez vous le suspendre au-dessous de la tête, bien plus haut que la main et à côté du bras. Pareil désordre a lieu si, dans le corps de Jésus-Christ, vous disposez les membres autrement qu'il ne les a placés lui-même ; à moins que vous n'imaginiez que ce soit un autre que lui qui ait établi dans l'Église les uns pour être apôtrea^ les autres pour être prophètes ; d'autres, évangélistes ; d'autres, docteurs ou pasteurs; et cela, pour la consommation des saints, pour les besoins du mini' stère, pour l'édification du corps de Jésus-Christ^, C'est là ce corps dont ce même saint Paul vous trace la figure dans son langage vraiment apostolique, et qu'il met si bien en harmonie avec son divin Chef, quand il représente comme ne faisant avec lui qu'un tout, parfaitement uni dans toutes ses parties par la vertu secrète que ce chef communique à chaque menibre en proportion de ses besoins ; en sorte que le corps reçoive son accrois^ sèment et qu'il se perfectionne par la charité •. Et gardez-vous de mépriser cet ordre établi sur la terre : car il a son modèle dans le ciel.
» Rom., XIII, 1. — « Ibiff. 2. — » Ibiff , l . — * Èphés., IV, 11 et 12. — •/6tV/.,iV, 16.
Le Fils ne peut faire, en effet, que ce qu'il a vu faire à son Père^ ; alors surtout qu'il lui a été dit, dans la personne de Moïse : Prenez garde de tout faire conformément au modèle qui vous a été montré sur la montagne •.
18. Voilà ce qu'avait vu celui qui disait : Je vis la cité sainte, la Jérusalem nouvelle, descendre du ciel parée des mains de Dieu*, Je pense, en effet, que ce langage fait allusion à la ressemblance des deux cités : car, de même que làhaut, les Séraphins, les Chérubins, et tous les autres ordres jusqu'aux Anges et aux Archanges, sont rangés sous un seul chef, qui est Dieu ; de même, ici-bas, sont distribués dans un ordre analogue, sous un seul souverain Pontife, les primats et les patriarches, les archevêques, les évêques, les prêtres ou les abbés, et tous les autres membres de l'Église. Il ne faut pas compter pour peu de chose ce qui a Dieu pour auteur, et qui tire du Ciel son origine. Que si un évêque vient à dire : Je ne veux pas être sous un archevêque ; ou un abbé : Je, ne veux pas obéir à un évêque ; cela ne vient, point du Ciel. A moins que, par hasard, vous! n'ayez entendu quelqu'un des Anges dire : Je ne veux pas être au-dessous des Archanges ; ou tout autre esprit célested'un ordre inférieur déclarer qu'il ne connaît d'autre supérieur que Dieu.
Eh quoi! dites-vous, vous me défendez donc de donner des exemptions? Non, mais de les prodiguer. Je ne suis pas ignorant au point de ne pas savoir que vous avez été chargé d'accorder ces dispenses ; mais pour édifier, et non pour détruire *. Enfin, ce qu'on a droit d'attendre de la part d'un dispensateur, c'est qu'avant tout,' il soit fidèle*. Quand il y a nécessité pressante, la dispense est excusable ; quand il y a utilité, elle est louable : je dis utilité pour tous, et non pas pour un seul. Car, si rien de cela ne s'y trouve, ce n'est plus, évidemment, une dispense consciencieuse, mais une funeste prodigalité. Qui ne sait pas, néanmoins,que quelques monastères, situés dans divers évêchés, ont, par un privilège spécial, et dès le moment même de leur fondation, relevé directement du Saint-Siège apostolique, conformément à la volonté de leurs fondateurs ? Mais autre chose est ce qu'accorde la piété, autre chose ce qu'affecte l'ambition qui ne veut point souffrir de dépendance. Et tout ce que je viens de dire s'applique à cette dernière sorte d'exemptions.
• Jean, v, 19.— * Exod ,xxv, 40. — * Apoc , xxi, 2. — » il u)r., X, 8i XIII, 10. — » I Cor., IV, 2.
DE LA CONSIDÉRATION. — LIVRE TROISIÈME