CHAPITRE III
c'est au souverain pontife d'extirper du coeur
DE SES peuples TOLTES CES COUPABLES HABI- TUDES.
6. Et VOUS, donc, que faîtes- vous ? dormirezvous encore en présence de ces hommes qui vous entourent des pièges de la mort? Je vous en prie, prenez un peu de patience, et supportez-moi. Ou plutôt, daignez faire grâce à la timidité de mon langage, bien plus qu'à ma témérité. Je brûle pour vous d'un saint zèle ; et plût à Dieu qu'il vous fût aussi utile qu'il est ardent 1 Je sais quel lieu vous habitez ; vous avez avec vous des incrédules, des hommes de désordre : ce sont des loups, non des brebis ; et cependant, vous êtes leur pasteur. Ce sera donc une bien utile considération, que celle qui vous fera trouver, s'il est possible, un moyen de les convertir, afin qu'ils ne vous pervertissent pas eux-mêmes. Pourquoi désespérer qu'ils puissent redevenir brebis, alors que, de brebis, ils ont pu devenir loups? C'est ici, oui, c'est ici, que je ne veux point vous épargner : et cela, pour que Dieu vous épargne. Ou niez positivement que vous êtes pasteur d'un tel peuple, ou prouvez que vous l'êtes en effet. Vous ne le nierez point, de crainte que celui dont vous occupez le siège ne vous renie pour héritier. Or, celui-là, c'est Pierre ; et l'on n'a point appris qu'il se soit jamais montré an peuple, orné de pierreries, couvert de soie ou chargé d'or, ni monté sur une blanche haquenée, ni escorté de soldats, ni environné d'un bruyant cortège de serviteurs. Cependant, sans cet appareil, il crut pouvoir suffisamment accomplir sa mission salutaire : Si vous m'aimez^ paissez mes brebis^. En toutesi ces choses, vous avez succédé, non à Pierre, mais à Constantin'. Je vous conseille de les tolérer à cause des temps, mais de ne pas les affecter comme un devoir.
Je vous recommande bien plutôt ce que je
• Ican, XXI, 17.
* M. le sénateur Bonjean a encore etté plusieurs passages isolés de ce chapitre, et d'abord celni-ci ; mais il a en soin de s'arrêter là, et s'est bien gardé de faire connaître la suite de rargnmentation du saint Docteur, ainsi que le lai reproche Mgr Mardi : « Uites-nous, Monsieur le Sénateur, quel motif vous a conduit à retrancher de votre version : Je voui congeUie de les tolérer à cause des tenip<, et ce qui suit? Cependant cette accusation de faste, fût-elle jnste, ou seulement envisagée ainsi par le moine austère de Cbiaravalle, qu'a-t-elle à faire, je vous prie, avec Pie IX, qui vit dans deux petites chambres, porte une pauvre soutane et fait oublier l'art à son cuisinier? Un sénateur français, doté de 30,000 fr. par année, ctt-ilen conscience bienvenu à présenter de tels reproches?»
sais être pour vous une véritable obligation. Quoique couvert de pourpre, quoique revêtu d'or, vous ne devez point redouter les peines et les sollicitudes pastorales, vous Hiéritier d'un pasteur; vous ne devez point rougir de rËvangile. Que dis-je? si vous mettez du zèleà évangéliser, vous pouvez même paraître avec gloire jusque dans les rangs des- A[)ôtres. Or, évangéliser, c'est paître son troupeau. Faites l'œuvre d'un prédicateur de l'Évangile, et vous aurez accompli celle d'un pasteur.
7. Mais, direz-vous, ce sont des dragons et des scorpions ^ que vous m'exhortez à paître, et nullement des brebis. Raison de plus, vous répondrai-je, pour que vous entrepreniez de les réduire, mais avec la parole, et -non avec le fer. Pourquoi chercheriez-vous à ressaisir Tusage du glaive, après avoir une fois reçu l'ordre de le remettre dans son fourreau? Et toutefois, ceux qui vous en contestent la propriété, ne font pas assez d'attention, selon moi, à cette parole du divin Maître : Remettez votiie glaive dans le fourreau *. Il est donc à vous, ce glaive ; et, si ce n'est pas votre main, c'est du moins votre volonté, qui peut, au besoin, le tirer encore. Au contraire, s'il n'était point vrai que le glaive d'acier fût aussi bien à vous que le glaive spirituel, à ces paroles des Apôtres: Nous avons ici deux épées^ le Seigneur n'eût pas répondu: C est assez* ;mais : Cest trop. L'un et l'autre glaives sont donc à l'Église^ et le glaivo spirituel et le glaive matériel. Hais le dernier doit être tiré pour l'Église ; le premier doit, de plus, être tiré par elle : celui-ci, par la main du prêtre ; l'autre, parla main du soldat, mais toujours au signal du prêtre et sur l'ordre du souverain. Quant à ce dernier glaive, j'en |)arlerai ailleurs. Vous, maintenant, armez-vous de celui qui vous fut donné pour frapper ; et blessez-en, pour les sauver, sinon tous les pécheurs, sinon même un grand nombre, du moins tous ceux que vous pourrez atteindre.
8. Je ne suis pas, allez-vous dire, plus habile que mes devanciers : quel est celui d'entre eux que cette nation incorrigible, je ne dis point ait écouté, mais n'ait point tourné en ridicule? Eh bien, vous, insistez d'autant plus, ne fût ce que pour voir s'ils vous écouteront et se tiendront tranquilles; insistez encore,quand même ils résisteraient. En vous tenant un tel langage, peut-être serai-je taxé d'exagération.
* Les dragons étaient les ennemis déclarés, les Garibaldi, les Mazzini, les Gavazzi de l'époque ; les scorpions signifiaient les trompeurs et les hypocrites. — Mgr Nardi, ioe. cit.
* Jean, xviii,11. — »Lnc, xiii, 38.
DE LA CONSIDÉRATION. —LIVRE QUATRIÈME
Mais est-ce moi qui ai dit : Imntez à temps e( à contre-temps * ? Traitez-le donc d'exagéré, celuilà, si vous l'osez. Le prophète reçoit cet ordre : Crie^ ne cesse point de crter^ ; et contre qui, si ce n'est contre les criminels et les pécheurs? 1 Dénonce^ lui dit-on, ses prévarications à mon peuple^ et ses péchés à la maison de Jacob •. Et remarquez bien qu'il s'agit à la fois ici des prévaricateurs et du peupledeDieu. Faites l'application à ceux dont je vous parle; et tout injustes, tout criminels qu'ils sont, prenez garde qu'il ne vous soit dit : Ce que tu as refusé à Vun des plus petits des miens ^ tu Vas refusé à moi-même''. Je conviens que ce peuple a été jusqu'à ce jour d'une obstination rebelle et d'un cœur indompté; mais qu'il soit indomptable aussi, je ne vois pas d'où vous pourriez le savoir avec certitude. Ce qui n'a pas eu lieu encore, peut arriver un jour. Si vous n'osez compter sui vous-même, du moins pour Dieu il n*est rien d'impossible ^. S'ils sont d'une dureté obstinée, travaillez, de votre côté, à devenir plus dur encore. Il n'y a rien de si dur au monde qui ne cède à plus dur que soi. Le Seigneur disait au prophète : Je t'ai donné un front plus durçue leurs fronts •. Vous n'avez qu'un moyen d'être quitte envers Dieu ; c'est d'en user à l'égard de ce peuple de manière à pouvoir lui dire : 0 mon peuple, qu'ai-je dû faire pour toi que je naie point fait '? Si vous l'avez fait, mais sans succès, il vous reste enfin une chose à faire et à dire : sortez de la ville des Chaldéens, et dites: Mondevoir me prescrit encore de porter VÈvangile à d'autres cités •. Vous n'aurez pas, je pense, regret de votre exil, en échangeant une seule ville contre l'univers tout entier •.
« II Timolh, IV, 2. — • Isaie, LViii, !. — » Ibid., 2. — * Matth., XXV, 45. — »Luc, i, 37. — « Ézéch , iir, 8. — ^ Isaïc, V, 4 — « Luc, iv, 4).
9 Pour en finir avec les cilations incomplètes et tronquées de M. le sénateur Bonjean, Mgr Nardi termine ainsi la oarlie de son écrit qui concerne saint Bernard :
Vous avez sauté cette fois encore, Monsieur, et il ne fjut pas sauter ce dont on ne s^accommode pas ; vous avez sauté les mots importants que voici : « L'Église a deux glaives « (pouvoirs) : Tun spirituel, l'autre matériel. » Eh bien ! que vous semble de ce « glaive matériel » {giadius materialit) ?
« Vous avez fini, Monsieur le Sénateur ; moi je commence : car j'ai aussi le droit de citer. Vous parliez d'Arnauld de Brescia, hérétique manichéen qui avait soulevé Rome contre le Pape, « ne lui laissant que le soin des choses sacrées » {sala sacrorum cura Ponfifici relicta) ; et vous vous êtes figuré que le pape Eugène consultait saint Bernard pour savoir 8'il pouvait tolérer une pareille usurpation. Eugène n'a pas consulté saint Bernard ; mais saint Bernard avait répondu longtemps auparavant à cette demande, dans une lettre sévère adressée aux Romains (la CCXLIIl»). En voici deux ou trois passages: c Pourquoi|6 Romains! avez-vous provoqué contre