‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 127 sur 385 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

QUELS HOMMES LE SOUVERAIN PONTIFE DOIT CHOI- SIR POUR ÊTRE AUPRÈS DE LUI ET LE SECONDER DANS SON MINISTÈRE. SAINT BERNARD CARACTÉ- RISE ICI d'une manière ADMIRABLE LES VERTUS REQUISES DANS LES CARDINAUX OU LES PRÉLATS.

9. Venons maintenant à ceux qui approchent plus près de vous et qui partagent vos travaux. Ce sont ici vos affidés, vos intimes. En conséquence, s'ils sont hommes de bien, vous en profitez le premier; comme aussi, s'ils sont méchants, vous en souffrez plus que les autres. Ne vous dites pas en santé, quand des douleurs de reins vous travaillent : en d'autres termes, ne vous flattez pas d'être bon, si vous avez des méctiants pour appuis. Et fussiez-vous bon en effet, votre bonté toute seule, quel fruit pourra-t-elle produire? Ainsi qu'il me souvient de l'avoir dit dans un livre précédent, de quel avantage peut être aux Églises de Dieu votre attachement personnel pour la justice, là où prévaut l'opinion de ceux qui pensent autrement? Mais vous ne sauriez espérer vousmême de conserver votre bonté au milieu des obsessions des méchants, non plus que votre

« vous la colère des rois de la terre et du Seigneur du ciel, « par Tintolérabie et sacrilège folie de vos attentats contre le « Saint-Siège, entouré de privilèges divins et royaux? Vous « ooudrieT en diminuer V éclat ^ t Romains, qui devriez le « défendre, fussiez-vous seuls, envers et contre tous. Ainsi, « ô Romains insensés! sans discernement ni jugement du bien, « vous avez souillé, autant qu'il était en vous, votre chef et « le chef de tous ; un chef que vous auriez dû défendre en « cas de nécessité, au péril même de vos joors. Vos pères ont « subjugué le monde :. et vous, vous voulez foire de Rome la « r'sée du monde. Voilà l'héritier de Pierre chassé du siège et « de la ville de Pierre ! voilà les cardinaux et les évèques dé- « pouillés par vous de leurs biens et de leurs maisons! 0 « peuple insensé et déraisonnable ! » (Ëp. 243, n. 3.)

« Hais voici qui est bien autrement fort. Monsieur. Ce saint Bernard que vous avez raison d'appeler « le plus grand homme « de l'ÈgU^e et de l'État au Xll» siècle », en même temps qu*il écrivait aux Romains ce que vous venez d'entendre, écri. vait aussi, en la même année 1146, à Conrad, empereur de Germanie ; et savez -vous ce qu'il lui disait? Une énormité en opposition radicale avec les grands principes du fait accom^ pU, de la non intervention^ des nationalités, en opposition même avec les intérêts de la France, lui si français ! il écrivait au César germanique de descendre en Italie à la tête de son armée, pour faire rentrer les Romains insurgés sous l'ant)rité du Pape, et il lui citait ces mots du Psalmiste : « Ceins « tes flancs de ton épée, à vaillant guerrier! (Ps, XLiv, 3.) c Nous espérons en Dieu que tu triompheras : les Romains c sont plus orgueilleux et arrogants que forts. » (Èp. iU, 3) Donc, Monsieur le Sénateur, ou laissez en paix saint Bernard , ou prenez-le tel qu'il est. » — Mgr NàRdi loccit*

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vie dans le Toisinage d'ua affreux reptile. On cherche vainement un refuge contre un mal que l'on porte en soi-même. Et, au contraire, un bien qu'on possède chez soi, procure d'autant plus de jouissance qu'on peut en user à toute heure.

Mais que ceux quî vous entourent vous soient utiles ou à charge, à qui l'attribuer qu'à vous, qui les avez admis ou choisis tels qu'ils sont ? Je ne dis pas ceci de tous: car il en est que vous n'avez pas choisis, mais qui vous ont choisi vous-même. Cependant ils n'ont de puissance que celle que vous leur avez accordée ou permise. Nous revenons donc au même principe: n'imputez qu'à vous seul tout ce que vous souffrez de la part de celui qui ne peut rien sans vous.

Ces derniers exceptés, il ne faut pas, quant au surplus, choisir ou rassembler inconsidérément (vous le voyez) ceux qui doivent remplir un pareil ministère. C'est à vous d'appeler de fous côtés et de vous adjoindre, à l'exemple de Moïse *, des vieillards, et non des jeunes gens ; mais des vieillards qui le soient encore moins par l'âge que par les mœurs, et qui vous soient connus comme les anciens du peuple. Pourquoi, d'ailleurs, ne choisiriez-vous pas dans toutes les contrées du monde ceux dont la juridiction doit embrasser le monde entier?

Surtout, qu'aucun solliciteur ne vienne se mêler dans cette affaire. C'est à la prudence, et non aux sollicitations, de diriger notre conduite. Il y a nécessairement des choses que nous ne saurions refuser aux solliciteurs, soit que leur importunitc nous les arrache, soit que notre amitié les leur accorde. Mais ceci ne doit s'entendre que des choses qui sont à nous. Pour les cas, au contraire, où il ne m'est pas permis d'agir selon ma volonté, comment admettre un solliciteur ? A moins que, par hasard, il ne se borne à désirer qu'il me soit permis de vouloir ce qu'il veut, au lieu de me presser pour que je le veuille.

Tel sollicite pour un autre, tel autre peutêtre demande pour soi. Tenez pour suspect tout homme en faveur duquel ou vous sollicite Quant à celui qui sollicite pour lui-même, il est déjà jugé. Au reste, il n'importe nullement qu'on sollicite par soi-même ou par un autre. Si un ecclésiastique fréquente la cour sans être de la cour, soyez certain qu'il appartient à cette même espèce d'intrigants. Si vous remarquez un flatteur, un homme toujours disposé àêtre de l'avis de tout le monde, comptez-le

* NoDibr., XI, 16.

pour un solliciteur, quoiqu'il n'ait encore rien demandé. Le scorpion n'a rien par devant qu'on puisse redouter, mais il pique avec sa queue.

iO. Si, comme il n'arrive que trop, vous sentez votre cœur disposé à céder aux cajoleries de pareils hommes, souvenez-vous qu'il est écrit: On sert toujours le bon vin le premier; mais^ quand les buveurs sont etiivrés^ on leur sert ce qu^on a de pire \

Vous pourrez mettre sur la même ligne l'humilité d'un homme qui craint,et celle d'un homme qui espère. Un homme astucieut et fourbe ne manque pas de prendre un air d'humilité toutes les fois qu'il veut obtenir quelque chose. C'est de ces gens-là que l'Écriture dit : On en voit qui s'humilient dans de mauvais desseins et dont le cœur est plein de fourberie •. Ce qui se passe tous les jours près de vous, peut vous fournir un exemple frappant de cette vérité.' Combien n'en avez-vous pas admis sur leur extérieur suppliant, que vous avez trouvés,' bientôt après, fâcheux, insolents, opiniâtres, rebelles 1 C'est un mal intérieur, que le début déguise, et que la suite met au jour. S'agit-il d'un jeune homme à l'élégant babit, se piquant d'éloquence et vide de sagesse ; n'attendez de' trouver en lui qu'un ennemi de la justice. C'est pour ces sortes de faux frères que le Maître vous dit : Ne vous pressez vaint d'imposer les mains à qui que ce soit *.

1 i . Après avoir écarté toute cette funeste engeance, occupez-vous avec le plus grand soin d'amener auprès de vous des hommes que vous ne deviez pas, bientôt après, regretter d'avoir introduits. Ce serait pour vous une honte de rétracter à chaque instant ce que vous auriez fait ; et la décence ne veut pas que votre jugement soit souvent en défaut. En conséquence, quoi qu'il s'agisse d'entreprendre, examinez-le soigneusement en vous-même, et avec ceux qui vous sont attachés. Examinez avant d'exécuter : car, après le fait accompli, il n'est plus temps d'examiner encore. Le cour seil du Sage est celui-ci : Faites tout avec réflexion, et après Paction vous n'aurez point de repentir *. Du reste, persuadez-vous que ceux qu'il s'agit d'admettre pourraientdifflciiement être éprouvés à la cour ; et qu'il faut dès lors, autant que possible, faire choix d'hommesdéjà éprouvés^ et non à éprouver. Nous, dans nos monastères, nous recevons tous ceux qui se présentent, espérant les améliorer. Mais à la

* Jean, ii, iO. — « Eccli., xix, 23. — » 1 Timoth., v,22. — ^ Eccli., xxxii, 24. — La Vulgate porte : Fiti^ sinecon^ iiiio niliil f*tciat, etc.

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cour, pour l'ordinaire, il est plus facile de les recevoir bons que de les rendre tels. Et si l'expérience nous démontre qu'on y a vu plus de hons se corrompre, que de méchants s'amender, il faut chercher, évidemment, des hommes à l'égard desquels on n'ait ni corruption à craindre ni amendement à désirer, parce qu'ils sont déjà parfaits.

42. Ne prenez donc pas ceux qui convoitent vos charges et qui courent pour les avoir; mais ceux qui hésitent, mais ceux qui refusent : même faites-leur violence, et contraignez-les d'accepter. C'est sur de tels sujets, à mon avis, que vous pourrez vous reposer avec conflance. Ils ne seront pas armés d'un front d'airain, mais pleins de modestie et de retenue. Ils ne craindront rien que Dieu, n'espéreront rien que de Dieu. Ils ne regarderont pas aux mains de ceux qui se présenteront, mais à l'urgence de leurs affaires. Ils défendront courageusement l'opprimé, et protégeront par leurs jugements l'hommeinoffensif et timide. Ils seront réglés dans leurs mœurs, éprouvés dans la sainteté, habitués à l'obéissance, exercés à la patience, soumis à la discipline, sévères dans leur censure, catholiques dans leur foi, fidèles dans leur administration, pleins d'attachement pour la paix, pleins de respect pour l'unité. Ils seront droits dans leurs jugements, prévoyants dans leurs conseils, judicieux pour donner des ordres, habiles pour prendre des mesures, courageux dans leurs actions, modestes dans leurs paroles, résignés dans l'adversité, dévoués dans la prospérité ; sans emportement dans leur zèle, sans faiblesse dans leur indulgence, sans oisiveté dans leurs loisirs, sans faste à l'égard de leurs hôtes, sans profusion avec leurs commensaux ; s'inquiétant peu des biens de la fortune ; n'enviant point celle des autres et ne prodiguant point la leur; agissant en tout et partout avec une extrême prudence. Quand il faudra remplir une mission en qualité d'ambassadeurs de Jésus-Christ, ils ne la repousseront pas si on la leur donne, et, si on ne la leur donne pas, ils ne chercheront point à l'obtenir. Après s'être excusés par modestie, ils ne mettront pas d'obstination dans leur refus. Une fois partis pour leur mission, ils ne courront pas après l'or, mais ils suivront les pas du divin Maître. Us ne regarderont pas une légation comme un moyen de s'enrichir et ne s'y proposeront pas le profit, mais l'utilité. Ils seront pour les rois un nouveau Jean-Baptiste, pour les Égyptiens un Moïse, pour les impudiques un Phinèes, un Élie pour les ido-

lâtres,un Elisée pour les avares, un Pierre pour les imposteurs, un Paul pour les blasphémateurs; pour les trafiquants sacrilèges, un autre Jésus-Christ. Us instruiront le peuple, au lieu de le dédaigner ; feront trembler les riches, au lieu de les flatter; prendront soin des pau vres,loin de leur être à charge ; mépriseront les menaces des grands, loin de s'en effrayer. Us arriveront sans fracas, et ils partiront sans colère. Us ne dépouilleront pas les Églises, mais il les réformeront. Us n'épuiseront point les bourses, mais ils régénéreront les cœurs et corrigeront les vices. Us auront soin de leur réputation, sans porter envie à celle des autres, Us auront le goût et l'habitude de l'oraison ; et, en toute occasion, ils se confieront plus dans la prière que dans leur habileté ou leurs efforts. Leur arrivée apportera la paix, leur départ n'aura rien d'hostile. Leur entretien sera édifiant; leur vie, exemplaire; leur présence, agréable; leur mémoire, en bénédiction. Us se rendront aimables, non par leurs paroles, mais par leurs œuvres ; et ils s'attireront le respect, non par leur faste, mais par leurs actions. Humbles avec ceux qui sont humbles, ei doux avec ceux qui sont doux, ils reprendront sans ménagement ceux qui ne ménagent personne, ils réprimeront les méchants et ne feront point grâce aux superbes. Us ne se hâteront point de s'enrichir ou d'enrichir les leurs de la dot de la veuve et du patrimoine du divin Crucifié, donnant gratuitement ce qu'ils auront reçu gratuitement ^ et n'exigeant de rétribution ni pour rendre la justice à ceux dont les droits sont méconnus *, ni pour punir les nations coupables , ni pour gourmander sévèrement les peuples*. Enfin, pareils à ces soixante-et-dix vieillards autrefois choisis par Moïse*, ils se montreront animés d'une portion de votre esprit, et par là disposés, absents comme présents, à faire leur unique étude de vous plaire etde plaire à Dieu. Us reviendront auprès de vous harassés de fatigue, mais non chargés de butin; et ils se glorifieront, non d'avoir rapporté de leur voyage tout ce que les contrées étrangères ont de rare et de précieux, mais d'avoir laissé la paix aux royaumes, des lois aux barbares, le repos aux monastères, le bon ordre aux Églises, la régularité au clergé, et à Dieu un peuple digne de lui, pratiquant à l'envi toutes les bonnes œuvres.

— ■ Ps. CXLV, 7. — > Ps. <'.XLIX, 7. -

1 Mallh., X, 8. — ■ ^ Nomb , XI. 16 et i7.

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