Qu'est-ce que Dieu ? Il n'est pas moins le
supplice despervers, que la gloire deshumbles. En effet, il y a, pour les intelligences, une certaine règle d'équité inflexible et inévitable, puisqu'elle atteint également partout ; et tout
» Jérém., m, 23, — Sciileineut , le lour de la phrase est
ce qui manque de droiture ne saurait impunément se heurter contre elle. Comment ne serait-elle pas l'écueil où viendrait se briser et se réduire en poudre tout ce qui est orgueilleux ou dépravé ? Malheur à qui prétend lui faire obstacle 1 car elle ne sait point céder, étant en même temps la force. Et quoi de plus pénible et de plus importun pour des volontés crimi* nelles, que de toujours lutter, de s'acharnersans cesse, et toujours vainement? Malheur à ces volontés rebelles, qui ne reçoivent, après tout, que la punition due à leur révolte I Et quel plus douloureux supplice, que de toujours vouloir ce qui ne sera jamais? quelle plus terrible condamnation pour la voloiité, que de subir cette nécessité de vouloir et de ne vouloir pas ; en sorte que, de quelque côté qu'elle se tourne désormais, elle ne puisse éviter le crime et le malheur? Éternellement elle sera privée de ce qu'elle veut; et ce qu'elle ne veut pas, elle le souffrira éternellement malgré elle. Digne châtiment, en effet, pour celui qui jamais n'aspire à rien de juste, de n'obtenir jamais l'objet de ses désirs.
Qui fait cela? Le Seigneur notre Dieu, qui est l'équité même, et qui devient méchant à /Vgard du méchante Jamais il n'y aura d'accord entre ce qui est droit et ce qui ne l'est pas : ce sont deux ennemis armés l'un contre l'autre, encore qu'il leur soit impossible de se blesser mutuellement. Un seul des champions est frappé ; et certes, ce n'est jamais Dieu. // vous est dw% dit-il lui-même, de regimber contre raiguillon*: oui sans doute, dur, non pour l'aiguillon, mais bien pour celui qui regimbe.
Dieu est aussi le supplice des impudiques : car il est la lumière ; et qu'y a-t-il de plus odieux pour les cœurs corrompus et souillés d'infamies ? Sans aucun doute, tout homme gui fait le mal, hait la lumière*. Mais je me dis : estce qu'ils ne pourront pas l'éviter? Non, assurément i elle brille en tous lieux, quoiqu'elle ne soit pas vue de tous ; en un mot, elle luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne la comprennent pas *. La lumière voit les ténèbres: car, pour elle, briller c'est voir ; mais elle n'est point vue réciproquement des ténèbres, parce que les ténèbres ne peuvent la saisir. En sorte donc que les impudiques sont vus, pour leur plus grande confusion ; et qu'ils ne peuvent voir eux-mêmes, pour qu'ils ne soient pas consolés. Et ils ne sont pas vus seulement par la lumière, ^ mais bien encore à sa clarté : par qui donc ?
« II Rois, XXII, 27; Ps. xvii, 27. — « Act., IX, 5. • Jean, m, 20. — * lùîd., i, 5.
DE LA CONSIDERATION, — LIVRE CINQUIÈME
par qniiconque possède la faculté de Yoir ; afin que leur confusion s'augmente en raison de la multitude des spectateurs.
Mais, dans ce nombre infini de témoins, aucun regard n'impoiiune autant le coupable, que son propre regard : il n'y a point de spectateur, ni dans le ciel, ni sur la terre, qu'une conscience obscurcie de ténèbres désire plus de fuir, et qu'elle puisse moins éviter. Les ténèbres ne peuvent même pas être cachées pour elle&-mêmes : elles se voient, elles qui ne voient pas autre chose. Les œuvres qu'elles ont produites partagent leur condition, et ne sauraient se cacher d'elles, dans le sein des ténèbres mêmes.Voilà ce ver qui ne meuri point ' : c'est le souvenir du passé. Une fois introduit^ ou plutôt né dans l'âme par TetTet du péché, il s'y attache fortement, pour n'en être arraché jamais. Il ne cesse pas un instant de ronger la conscience; et, nourri de cette pâture inépuisable, il vit à perpétuité. Je frissonne à l'idée de ce ver dévorant, de cette mort qui ne peut pas mourir; je tremble de tomber aux mains d'une mort qui vivra toujours, et d'une vie gui meurt sans cesse.
26. C'est là cette seconde mort, qui vous tue à toute heure, sans vous ôter jamais la vie. Oh ! qui leur donnera de mourir une fois pour ne pas mourir éternellement, à ces infortunés qui àiseni aux montagnes : Tombez sut* nous ; aux collines : Écrasez nous ^ f Que veulent-ils, sinon achever de mourir ou se délivrer de la mort à la faveur delà mort même? Enfin, ils invoqueront la wor/,ditrÉcriture, et la mort ne viendra point*.
Voyez ceci plus clairement. 11 est bien établi que l'âme est immortelle, et qu'elle ne vivra jamais sans sa mémoire, afin de ne jamais cesser d'être âme. Ainsi donc, tant que l'âme subsiste, la mémoire subsiste auss^i. Mais dans quel état? souillée d'impuretés, dégoûtante de crimes, gonflée de vanité, hideuse et repoussante d'indifférence. Les choses d'autrefois sont passées, et ne sont pas passées : elles ne sont plus sous la main, elles sont toujours dans le cœur. Ce qui fut fait, ne peut pas n'avoir pas été fait ; et par suite, quoique le faire n'ait eu qu'un temps, Vavoir fait^ au contraire, depieure à tout jamais. Ce qui passe à travers les temps, ne passe pas avec le temps. 11 faudra donc inévitablement que vous soyez tourmenté pendant l'éternité entière, par ces actions criminelles dont vous garderez la mé-
\ Isale, Lxvi, 2i ; Marc, ix, 43, 45. — * Luc, xxiii, 30. — * Apec, IX, 6. — La Vulgate porte : Queerent mortem, et u,u invenient eam.
moire pendant toute l'éternité. Et c est ainsi que vous éprouverez la vérité de cette parole : Je te convaincrai de tes crimes, et je te confronterai avec toi-même \ Voilà ce qu'a dit le Seigneur, dont nul ne peut se déclarer l'ennemi sans devenir l'ennemi de soi-même ; et par là il a voulu d'avance confondre ces plaintes tardives : 0 souverain arbitre des hommes I pourquoi avez-vous permis que je m* élevasse contre vous, et que je de^ ' vinsse pou,r moi-même un fardeau insupportable^? lien est ainsi, ô Eugène: aucun être ne peut s'élever contre Dieu, et vivre en paix avec soimême; mais quiconque aura mérité que Dieu l'accuse, sera par cela seul son propre accusateur. Il n'y aura plus moyen alors, ni pour la raison de se dissimuler la vérité, ni i)our l'âme d'éluder les regards de la raison, arrachée qu'elle sera à ses organes corporels et toute concentrée en elle-même. Comment le pourrait-elle, quand lesommeildelamortaura pour jamais enchaîné ses sens, au moyen desquels elle donnait l'essor à sa curiosité, et se fuyait elle-même pour suivre ce fantôme passager du monde? Vous le voyez, il ne manquera rien à la confusion des impudiques, lorsqu'ils seront étalés en spectacle à Dieu, aux Anges, aux hommes, à eux-mêmes. Oh î dans quel état non moins terrible se trouvent placés tous les autres pervers, opposés qu'ils sont à ce torrent victorieux de l'invariable équité, tandis que la vérité sans nuage les inonde de sa lumière 1 N'est-ce pas là être frappés sans cesse, être sans cesse confondus? Brisez-les d'une double douleur, vous. Seigneur notre Dieu ", s'écriait jadis le Prophète.