‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 144 sur 385 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

APPLIQUANt INGÉNIEUSEMENT A SON SUJET LES EX- PRESSIONS d'un TEXTE DE 8. PAUL, IL DISSERTE, AVEC AUTANT D'ÉLOQUENCE QUE DE SAVOIR, SUR LA LONGUEUR, LA LARGEUR, LA HAUTEUR ET LA PROFONDEUR DE DIEU.

27. Qu'est-ce encore que Dieu ? Il est tout à la fois longueur, largeur, hauteur et profondeur. Quoi! dites-vous, nous vous prenons vousmême à professer cette quaternité que vous avez hautement condamnée? Point du tout: je l'ai condamnée, et je la condamne encore. Vous avez cru que j'énonçais plusieurs choses; mais au fond il n'y en a qu'une. J'ai désigné par là ce Dieu unique, tel que nous pouvons le comprendre, et non tel qu'il est réellement :

* Ps. XLix, 21.— * Job, vj,20.— » Jérém. xtui, 10.

DE LA CONSIDÉRATION. — LIVRE CINQUIÈME

j*aî divisé Ttin, non pas l'autre. On emploie divers noms, on trace plusieurs routes ; mais on ne désigne qu'un seul être, on ne tend qu'à un seul but. Ce ne sont pas des divisions de la substance, qu'expriment ces quatre dénominations; ni des dimensions, telles qu'on en remarque dans les corps ; ni une distinction de personnes, telle que nous l'adorons dans la Trinité; ni un certain nombre de propriétés,, tel que nous l'admettons dans les personnes divines, encore qu'il ne soit<|ue ces personnes mêmes. Bien au contraire, chacune de ces choses est en Dieu ce que sont les quatre réunies ; et toutes les quatre ne sont autre chose que ce qu'est chacune en particulier.

Mais nous, incapables que nous sommes d'atteindre par notre pensée à la simplicité de Dieu, pendant que nous tâchons de nous le représenter un, il s'offie à nous comme quadruple. Ce qui produit notre illusion, c'est ce miroir^ c'est cette énigme, à travers lesquels seulement nous pouvons le voir dans cette vie ^ Mais, quand nous le verrons face à face ', nous le verrons tel qu'il est. Dès lors, en effet, la vue si délicate de notre intelligence, quel que soit Teffort de son attention, n'aura plus à craindre ni de s'émousser ni de voir les objets multiples. Elle recueillera toutes ses forces, elle les concentrera sur un point, et elle se modèlera sur l'unité de Dieu, ou plutôt sur la vraie Unité, de manière à la contempler seule à seule et face à face. En un mot, nous serons semblables à Dieu^ car nous le verrons tel qu'il est '. Bienheureuse vision ! après laquelle soupirait à bon droit le Roi-Prophète, lorsqu'il s'écriait : Ma face vous a longtemps cherché^ Seigneur; Seigneur^ je chercherai toujours votre face ",

En attendant, puisqu'il s'agit encore pour nous de chercher, n'hésitons pas à monter sur cette espèce de quadrige: car notre misérable faiblesse a besoin d'être ainsi portée; heureux si, même avec un tel secours, nous parvenons à surprendre ce qui nous a d'abord surpris, je veux dire le sens profond caché dans ce mystérieux quadrige. En effet, le conseil nous est donné par l'habile conducteur lui-même, par celui qui montra, le premier, l'usage d'un tel char, de nous appliquer à saisir^ avec tous les saints^ quelle est la longueur^ la largeur^ la hauteur et la profondeur • de l'Être par excellence. il a dit saisir, et non cmnaitre ; afin que, loin de nous contenter d'étudier curieusement cette science, nous apportions tous nos soins à en

* I Cor., xni, i2. — *M/</. — » 1 Jean, m, 2. — * P», XXVI, 8. — » Éphés., m, 18,

recueillir les fruits. Ce n'est pas à celui qui connaît, mais à celui qui saisit, que ces fruits restent en partage. Autrement, connaître le bien, et nepas le mettre en pratique, comme l'adit un autre saint, c'est se rendre coupable de péché ' . Aussi saint Paul lui-même nous dit-il autre part ; Courez donc de manière d saisir le prix , Ce que c'est proprement que saistr^ je l'expliquerai tout à l'heure,

28. Qu'est-ce donc que Dieu? 11 est longueur, répondrai-je. Qu'est cette longueur elle-même? l'éternité : or, celle-ci est si longue, qu'elle n'a point délimites, soit pour le lieu, soit pour le temps. Mais Dieu est aussi largeur. Et cette largeur, qu'est-elle? la charité. Comment celleci, à son tour, pourrait-elle avoir des limites en Dieu, qui ne hait rien de ce qu'il a créé ^?\ous le savez : // fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et il envoie la pluie du ciel aux justes et aux injustes *. Ainsi, la charité de Dieu renferme dans son sein jusqu'à ses ennemis. Ce n'est pas encore assez pour elle : elle s'étend à l'infini ; elle dépasse, non-seulement tout ce que nous pouvons sentir, mais même tout ce que nous pouvons connaître : car l'Apôtre, poursuivant son discours, nous souhaite de comprendre aussi la charité de Jésus-Christ, qui surpasse toute science*. Enfin, qu'ajouterai-je de plus fort? elle est éternelle ; ou bien enco pp. (ce qui est plus fort peut-être) j elle est ellemême éternité.

Vous voyez que la largeur est aussi grande que la longueur. Puissiez-vous voir également, non qu'elle est aussi grande, mais qu'elle est la longueur elle-même; que Tune ne difTore point de l'autre ; qu'une seule n'est pas moins que les deux, et que les deux ne sont pas plus qu'une seule 1 Dieu est éternité; Dieu est charité : il s'étend sans le moindre effort, et en longueur et en largeur; il franchit également, dans l'un et dans l'autre sens, les étroites limites des temps et des lieux, mais par la liberté de son être, non par le volume de sa substance. C'est ainsi qu'il est sans mesure, Celui quia donné une mesure à toutes choses; et, tout incommensurable qu'il est, il n'en est pas moins la mesure de l'immensité ellemême.

29. Cependant, qu est encore Dieu? Il est hauteur et profondeur; et il l'emporte également sur tout, par l'une aussi bien que par l'autre : car, dans les attributs de la divinité, ré(|uilihre n'est jamais en défaut, il est ferme sur ions

« Jacques, iv, 17. — « I Cor,, ix, 24. — • Sag.,xi, 2.'),-^ ^ Malt , V, 45. — • Ephés., m, 1^,

DE LA CONSIDÉRATION. - LIVRE CINQUIÈHE

les points, il demeure imperturbablement le même. Par la hauteur, entendez sa puissance; par la profondeur, sa sagesse. Il y a ici encore égalité parfaite ; et nous savons qu'il n'est pas plus possible d'atteindre à sa hauteur que de sonder sa profondeur. C'est ce que S. Paul nous déclare, en s'écriant avec transport : 0 admirable profondeur de Dieu^ dam ses trésors de sagesse et de science ! que ses jugements sont impénétrables^ et que ses voies sont incompréhensibles ' /

Écrions-nous, à notre tour, avec S. Paul, en voyant tous ces attributs ne former en Dieu et avec Dieu que la plus simple unité : 0 Sagesse pleine de puissance, qui atteint partout avec force ! ô Puissance pleine de sagesse, qui dispose tout avec douceur* ! 11 n'y a là qu'une seule chose, avec des etTets différents et des opérations diverses. Et cette unique chose est à la fois longueur quant à l'éternité, largeur quant à la charité, hauteur quant à la majesté, profondeur quant à la sagesse.

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