‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 160 sur 385 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

EN s'eXAMINANT SOI-MÊME, ON DÉCOUVRE FACI- LEltfENT SES DÉFAUTS SECRETS ; ET APRÈS DE

courts moments de plaisir, il reste dans l'ame une longue amertume.

5. Au reste, n'espérez pas que je vous apprenne ce que votre raison pourra trouver dans votre mémoire, à remarquer, à reprendre, à juger, ou à condamner. Appliquez votre oreille audedans de vous-mêmes, ramenez-y les regards de voire âme; et par votre propre expérience vous apprendrez ce qui s'y passe. Nul ne peut savoir, en effet, ce qu'est' un homme à V intérieur, hormis Vesprit qui réside en cet homme ^ Si l'orgueil, si l'envie, si l'avarice, si l'ambition, ou tout autre mal semblable, y fait en secret sa demeure , ce mal aura bien de la peint à éluder un pareil examen. S'il y a eu fornication, rapine, cruauté, tromperie, enfin crime quel qu'il puisse être, impossible au criminel luimême d'échapper à ce juge intérieur, et de nier devant lui son forfait. Car il passa dans un clin d'œil, tout le plaisir qu'avait produit une satisfaction criminelle ; tout l'attrait de la jouissance fut épuisé dans un moment; mais il grava dans la mémoire comme de douloureux stigmates : mais il y laissa de hideux vestiges. Et ce. fut dans ce réservoir, que vinrent se confondre, comme en un vrai cloaque, tous ces ruisseaux d'ignominie et tous ces flots d'impureté. Immense répertoire, où toutes nos fautes sont inscrites par le burin même de la vérité!... Un aliment perfide tourmente mes entrailles, quoique, pendant un court passage, il ait pu flatter mon palais cruellement trompé par sa douceur. Malheureux que je suis, je me plains de mon mal d'entrailles. Ah ! comment donc ne me plaindrais-je pas des entrailles de ma mémoire, où j'ai laissé s'accumuler un tel amas de pourriture?

6. Est-il un d'entre nous, mes frères, qui, venant de s'apercevoir que ce vêtement extérieur qui le couvre est sali de crachats immondes, et tout souillé d'ordures dégoûtantes, n'en serait pas révolté, ne le quitterait pas sur l'heure, ne le rejetterait pas avec indignation ? Il faut donc que celui qui remarque de pareilles souillures, non sur son habit, mais sous son habit et en lui-même, en éprouve d'autant plus de douleur et de confusion, qu'il

• l Cor., Il, M. — • Jcrém., iv, 19.

souEfre de plus près le mal qui le révolte. Car^ s'il lui est facile de quitter sa tunique, il ne l'est point à une âme souillée de se quitter ellemême. Enfin, qui de nous est doué d'assez de patience et de courage, pour que, si tout à coup (comme on le dit dans l'Ecriture, touchant Marie sœur de Moïse *) il voyait blanchir tout son corps par l'invasion d'une lèpre affreuse, il pût demeurer impassible, et rendre grâce au Créateur? Et pourtant, qu'est-ce que ce corps, sinon une enveloppe corruptible dont nous sommes revêtus? Et cette lèpre qui s'attache à la chair, que doit-elle être aux regards des élus, qu'une correction paternelle destinée par la main de Dieu à purifier notre cœur? Voici plutôt, oui, voici le sujet d'une affliction profonde et d'une trop juste douleur: c'est lorsque, réveillé du funeste sommeil des voluptés, on découvre en soi-même cette lèpre intérieure, qu'on s'est volontairement donnée par tant de soins et tant d'efforts. Car, encore qu'il n'arrive guère qu'un homme haïsse son corps, il doit beaucoup moins arriver qu'une fime se haïsse elle-même.

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