Et vous, ô Eve, vous étiez placée dans le
* Cant. f. 7. — * Piov , iv, 23. — * Ps. cxx, 1.— ♦Jean, vifS — » Gen., XXXIV, 1,2.
DE L'HUMILITË ET DE L'OKGUEIL.
Paradis, pour le travailler avec votre époux et le garder. Fidèle à cette mission, vous dévies passer bientôt en une région meilleure, où il n'y aurait eu pour vous ni travail ni sollicitude. On vous permet de manger de tous les fruits du jardin, excepté de celui qui est appelé le fruit de la science du bien et du mal '; car si tous les autres sont bons et d'une saveur exceUentC) quel besoin de manger de celui qui a un goût mauvais 1 Une faut pas être sage plus qu'Une faut^ mais avec modération*. Et connaître le mal, ce n'est plus sagesse, mais folie. Conservez donc ce qui vous est confié : comptez sur ce qu'on vous a promis, et gardez-vous de violer la défense, de crainte de perdre ce qui vous a été accordé. Pourquoi regardez-vous avec tant d'attention ce qui (Ssi votre mort? Pourquoi y jeter si souvent des yeux hagards? Pourquoi mettre votre plaisir à considérer ainsi ce qu'il vous est interdit de manger? J'y porte les yeux, dites-vous, je n'y mets pas la main. Il m'est défendu de manger et non de regarder. Ne puis-je donc lever, où je veux, les yeux que Dieu a mis à ma disposition ? L'Apôtre répond : Tout m*est permis^ mats tout n'est pas expédient *. S'il n'y a pas encore de faute à cela, c'est déjà l'indice d'une faute. Si votre ftme était plus attentive sur ellemême, votre curiosité n'aurait pas ainsi le temps de s'exercer. S'il n'y a pas de faute encore, il y en a l'occasion : il y a l'indice d'une faiblesse commencée et d'une chute immimente. Pendant que votre attention est fixée sur un objet étranger, le serpent se glisse secrètement en votre cœur, et le fiatte mollement. Ses caresses endorment la raison, et ses mensonges étoutTent la crainte. Vous ne mourrez pas^ dit-il ^. Il augmente votre préoccupation en excitant la sensualité : il aiguise la curiosité en allumant la passion. 11 offre, en effet, le fruit défendu, et vous enlève ce qui vous était permis : il présente le fruit, et vous ravit le Paradis. Vous buvez le poison qui vous tuera, vous qui allez mettre au monde des êtres destinés à périr. Le salut est perdu: reste un cruel enfantement. Nous naissons et nous mourons : nous naissons pour mourir, parce que nous commençons par mourir pour naître. Et voilà ce qui a mis jusqu'aujourd'hui un joug si lourd sur tous vos fils.
3i . Et vous, qui étiez le sceau de la ressemblance divine, vous aviez été placé non dans le paradis, mais dans les délices du paradis *•
* Gcn.,11, !5,t7. — • Rom., tu, 3. — • I Cor., vi, 12. — * Gcn., 111, 4. — » Ezéch., xxviii, 12, 13
S. Behn. — Ton. II.
Que deviez-vous désirer de plus? Rempli da sagesse, doué d'une beauté parfaite, ne cher-; chez pas ce qui est au-dessus de vous, et na scrutez pas des mystères plus forts que vous; Restez en vous-même pour n'en pas déchoir, | en marchant dans la pompe et en des voies • trop hautes pour vous. Mais pourquoi ces regards jetés du côté de l'aquilon? Je vous vois entraîné par la curiosité, méditer je ne sais quel projet. Je placerai mon /rdne, dit-il, du côté de l'aquilon ^ ! Tous les autres bahitants du ciel sont debout; en prétendant seul vous asseoir, vous troublez la concorde fraternelle, la paix de la patrie céleste, et autant qu'il dépend de vous le repos de la Trinité même. Malheureux, où vous pousse votre curiosité? Dans votre présomption, vous ne craignez pas de scandaliser vos compagnons et d'outrager votre Roi ? Des millions d'anges le servent, et d'innombrables milliards sont à ses côtés* ; nul n'est assis que celui qui est porté sur les chérubins et qui est servi parles autres; et vous, rêvant je ne sais quelle distinction, poursuivant je ne sais quelle recherche curieuse, par une tentation sacrilège vous vous faites un trône dans le ciel pour égaler le Très-Haut ? Pourquoi ? dans quel espoir ? Insensé, mesurez donc vos forces^ songez à la fin, et réfléchissez au moyen que vous prenez pour y arriver ; votre audace est-elle connue ou ignorée du Très-Haut? Mais le plan criminel machiné par vous, comment échapperait-il à Celui dont la volonté est toute sainte et la science parfaite ? Croyez-vous qu'il le sait, le désapprouve, mais ne peut l'entraver? A moins que vous ne doutiez de votre création même, je ne puis croire que vous révoquiez en doute la toute-puissance, la science infinie, et la bonté du Créateur qui a pu vous tirer du néant, qui a pu vous faire ce que vous êtes, et qui a voulu vous élever si haut. Comment vous imaginer que Dieu consente jamais à ce qu'il ne veut pas et à ce qu'il peut empêcher? A moins de voir ici réalisé en vous, ou plutôt commencé par vous, ce qu'un adage vulgaire dit souvent renouvelé sur la terre après vous et par vous: Un maître privé nourrit des satellites temé-. raires. Votre œil est-il méchant parce que celuide Dieu est bon ? En mettant en cette bonté! une criminelle confiance, vous devenez impudent contre la sagesse et audacieux contre la puissance.
32. Voilà votre pensée, ô impie ; voilà l'iniquité que vous méditez, et vous vous dites :
* Isaïe, XIV, 13. — ' Dan., vu, iO.
Si
TRAITÉ DES DIVERS DEGRÉS
« Le Créateur détruira-t-il son ouvrage ? Je sais bien que mes pensées quelles qu'elles soient lui sont connues : car il est Dieu, et celles que je nourris lui déplaisent puisqu'il est bon. S'il le veut je n'échapperai pas à ses mains, puisqu'il est puissant. Cependant doisje craindre ? Si sa bonté lui défend de se complaire en ce qui est un mal en moi, moins encore mettra-t-il son plaisir en ce qui est mal en lui. Le mal en moi c'est que je veuille contre sa volonté ; le mal en lui c'est qu'il se venge. Il ne peut pas plus vouloir venger un crime qu'il ne veut ou ne peut être privéde sa bonté.» Vous vous trompez malheureux, oui, vous vous trompez, et l'iniquité se ment à ellemême sans mentir à Dieu. Vous agissez poussé par la ruse, mais vous êtes sous ses regards. Vous trompez, sans réussir à tromper Dieu; et en prenant occasion du bien excellent qu'il a mis en vous, pour diriger contre lui une machination criminelle, vous rendez votre iniquité plus odieuse encore. Et n'est-ce pas le comble de l'iniquité que de s'autoriser précisément de ce qui devrait vous faire aimer Dieu pour le mépriser? N'est-ce pas le comble de l'iniquité d'être convaincu que sa puissance qui vous a créé peut vous détruire, et pourtant de compter que sa bonté excessive vous mettra à l'abri de sa vengeance, et de rendre ainsi le mal pour le bien, la haine pour l'amour ?
33. II mérite, non une colère momentanée, mais une haine éternelle, le crime par lequel vous désirez et espérez égaler malgré lui un maître si doux et si grand : vous rêvez de le condamner au spectacle douloureux d'avoir à ses côtés un compagnon qu'il n'accepte pas et qu'il ne repousse pas quand il en a le pouvoir, le contraignant ainsi à souffrir, plutôt qu'à vous laisser périr. Qu'il vous renverse s'il le veut, il le peut : mais vous pensez que sa douceur l'empêchera d'en avoir la volonté. Certes, s'il est ce que vous croyez, vous êtes plus coupable de ne l'aimer pas. Et s'il endure un mauvais procédé plutôt que de vous frapper, quelle malice à vous de ne ménager pas celui qui par égard pour vous ne s'épargne pas? Toutefois, sachez-le, sa bonté ne l'empêche pas d'être juste : il peut avoir ces deux attributs : une douceur juste vaut mieux qu'une douceur mêlée de faiblesse : et même la douceur séparée de la justice n'est plus une vertu. Vous êtes ingrat envers la bonté du Dieu qui vous a gratuitement appelé à la vie; et vous ne craignez pas la justice dont vous n'avez aucune expérience; et c'est pour cela que vous com-
mettez audacieuseraent un crime dont vous vous promettez faussement Fimpunitél Mais bientôt vous sentirez la justice de celui dont vous ne connaissez encore que la bonté; vous tomberez dans la fosse que vous préparez à votre Créateur. Ainsi, pendant que vous machinez contre lui un coup qu'il peut parer s'il veut, bien que selon vous il ne le saurait vouloir, et que vous le croyez privé de cette bonté qui punit, parce que vous n'en avez pas fait l'expérience, Dieu en sa justice retourne ce coup contre vous, car il ne peut ni ne doit laisser attaquer impunément sa bonté : toutefois il tempère sa vengeance; il ne refuse pas de pardonner à votre repentir; mais la dureté de votre cœur impénitent le ferme au regret, et vous condamne à un supplice sans fin.
34. Mais écoutez ce qui vous condamne : Ia ciel est ma demetire^ dit le Seigneur, ei la terre est l'escabeau de mes pieds Ml ne dit pas l'orient ou l'occident ou quelqu'autre région du ciel; mais le ciel entier est ma demeure. Vous ne pouvez donc vous établir en une partie du ciel, puisque Dieu l'a pris tout entier, ni sur la terre, puisqu'elle est l'escabeau de ses pieds: car la terre est un endroit solide où réside l'Église fondée sur le roc. Que ferez-vous? Chassé du ciel, vous ne pouvez demeurer sur la terre. Choisissez-vous donc un asile dans les airs, non pour vous y asseoir,mai8 pour y voler, afin qu'après avoir essayé d'ébranler l'Eternité vous trouviez votre châtiment dans vos propres fluctuations. Tandis que vous flottez entre le ciel et la terre, le Seigneur est assis sur un trône élevé et subline; la terre est remplie de sa majesté ' et vous n'avez de place que dans les airs.
35. Les Séraphins, portes sur quelques-unes de leurs ailes, celles de la contemplation, volent du trône à l'escabeau et de l'escabeau au trône; avec les autres ailes, ils voilent la tête et les pieds du Seigneur, et je les crois ainsi placés afin de mettre une borne à votre curiosité, comme jadis un chérubin fermait à l'homme pécheur l'entrée du Paradis. De cette façon, on dérobe à votre impudence les secrets du ciel, et sur la terre les mystères de l'Eglise : et vous devez vous contenter des seuls cœurs superbes, qui sur terre ne daignent pas ressembler au reste des hommes, et qui ne volent pas au ciel comme les anges. Vous avez beau vous cacher la tête au ciel et les pieds dans la terre, on ne permet à vos yeux qu'un milieu qui excite
1 Isaie, Lxvi, l. — « Ibid.. vi, 3.
DE L'HUMILITE ET DE L'ORGUEIL
votre jalousie. Suspendu dans l'air, vous voyez les anges qui descendent, vous les voyez monte r ; mais au ciel qu'entendent-ils, et qu'annoncentils à la terre, vous n'en savez rien.
36. 0 Lucifer, qui brilliez au matin, vous ne portez plus la lumière, mais la nuit et la mort ; vous alliez droit de l'orient au midi, et par une marche contraire , vous allez vers l'aquilon. Plus vous mettiez d'ardeur à monter, plus vous tombez vite vers le couchant. Je voudrais, ô esprit curieux, chercher curieusement, à mon tour, le but de vos tentatives. Je placerai^ dit-il, mon trône vers raguilan ^ Je ne prends ni l'aquilon ni le trône au sens naturel, puisqu'il s'agit d'un esprit. Je crois que Yaquilon désigne les hommes destinés à la réprobation, et le trône le pouvoir sur eux. Ceux qu'à la lumière de la divine prescience, avec une perspicacité proportionnée à ce sublime voisinage, vous avez vus privés des rayons de la sagesse, de la ferveur de l'amour, sorte de région vide, vous avez ambitionné d'en être le maître, de les inonder des clartés de votre astuce, de les brûler des feux de votre malice; et comme le Très-Haut, par sa sagesse et sa bonté, régnait sur tous les âls de l'obéissance, vous avez voulu être établi roi sur tous les Qls de l'orgueil, les conduire par vos coupables habiletés, et devenir ainsi semblable au Très-Haut. Mais voici qui me surprend : vous avez, dans la présence de Dieu, prévu votre élévation: pourquoi u'avezvous pas prévu aussi l'abime? Et si vous l'avez prévu, quelle folie d'ambitionner une élévation si misérable, et de préférer un empire douloureux à une heureuse soumission! Ne valait-il pas mieux habiter des régions lumineuses que régner sur les ténèbres? Mais il est plus croyable que vous n'avez pas prévu votre chute : peut-être par la raison énoncée plus haut : songeant uniquement à la bonté de Dieu vous disiez en votre cœur : // ne punira pas *. C'est ainsi, ô impie, que vous avez irrité Dieu. Peutêtre aussi qu'à la vue de votre empire la poutre de l'orgueil vous a aveuglé et vous a caché la chute et l'abime.
37. Ainsi Joseph, en prévoyant son élévation *, n'avait pas prévu sa captivité plus prochaine cependant. Ce n'est pas que je prétende qu'un si grand patriarche ait succombé à l'orgueil; mais je veux montrer, par son exemple, que ceux à qui l'esprit prophétique dévoile les événements futurs, encore qu'ils ne connaissent pas tous ces événements, ne doivent pas pour cela être réputés n'avoir rien prévu.
» lMae,xiv,l3.— « Pi. X, i3.— »Gcû., xxiYii,7,9.
Si on objecte que, danscessonges dont Josepti ignorait le mystère et qu'il racontait dans son enfance, on peut voir de la vanité, j'y vois^ pour mon compte, plus de simplicité enfantine que d'orgueil. Cependant, s'il en éprouva quelques sentiments, ils ont été bien expiés par ses épreuves. Certains personnages, en effet , reçoivent, à leur sujet, des révélations agréables que l'esprit ne peut connaître sans quelque vanité, ce qui n'en empêche pas Taccorn plissement; et cette vanité, née de la grandeur de la révélation ou de la promesse, ainsi que l'émotion même légère que Tàme en a reçue, ne demeurent pas impunies. De même qu'un médecin n'use pas' seulement d'onguent, mais emploie le fer et le feu pour retrancher, couper et brûler les excroissances superflues capables d'entraver la vertu de ses topiques ; ainsi Dieu, médecin des âmes, leur ménage ces tentations et ces tribulations, dont la peine et l'humiliation changent la joie eu deuil et font redouter une illusion dans la révélation. Ainsi l'âme est préservée de la vanité sans que la vérité de la révélation soit compromise. Ainsi l'orgueil de Paul est réprimé sous l'aiguillon de la chaire et lui-même est élevé par ses révélations fréquentes. Ainsi l'incrédulité de Zacharie est châtiée par le mutisme % et la Vérité, annoncée par l'Ange et qui doit être manifestée en son temps, ne change pas. Ainsi les saints trouvent dans la gloire et l'ignominie une source de progrès, puisqu'au milieu des dons singuliers qu'ils reçoivent, ils ne laissent pas d'être éprouvés par la vanité commune à tous les hommes ; en sorte que, tout en voyant parla grâce quelque chose au-dessus d'eux, ils n'oublient pas ce qu'ils sont.
38. Mais qu'est-ce que les révélations ont à faire avec la curiosité ? Si je les ai mêlées ici par digression, en voici l'occasion. Je voulais montrer que l'ange réprouvé avait pu, avant sa chute, prévoir la domination qu'il a ensuite reçue sur les hommes réprouvés, sans toutefois prévoir sa propre perte. A ce sujet, j'ai soulevé, plutôt que résolu, beaucoup de petites questions, et voici le résumé de cette discussion : Par la curiosité^ il est déchu de la vérité, car il a commencé par regarder curieusement l'objet de son ambition coupable et de sa présomptueuse espérance. C'est donc à bon droit que, dans les degrés de l'orgueil, la curiosité revendique le premier, puisque nous trouvons en elle le commencement de tout
* U Cor,, xn,7. — * Luc, i, 2U
au
TRAITÉ DES DIVERS DEGRÉS
pécbé. Si oa ne la réprime promptemeDl, elle dégénère en légèreté d'esprit, et c'est le second degré.
CHAPITRE XI- DU SECOND DEGBÉ DE L'ORGCEIt, QUI EST LA LÉGÈBETÉ d'ESPRIT\
39. Le religieux qui, oublieux de lui-même, observe curieusement les autres, y admire des supérieurs et méprise des inférieurs. Il trouve dans les uns un sujet d'envie, dans les autres un objet de raillerie. Il résulte de là que son esprit, rendu léger par la mobilité de ses yeux, et à qui le soin de lui-même ne donne guère de gravité, tantôt s'élève sous l'influence de Torgueil, tantôt s'affaisse sous celle de l'envie. La jalousie le fait sécher d'un coupable dépit, ou sa prétendue excellence le jette en une joie puérile: vain ici, pécheur là, il est partout superbe. Et cju'il gémisse de se voir effacé, ou qu'il soit heureux de surpasser les autres, il est toujours le jouet de l'amour de sa propre excellence. Ces vicissitudes de son âme sont trahies par des paroles rares et mordantes, ou nombreuses et vaines, tantôt mêlées de rire, tantôt pleines de tristesse, mais toujours dénuées de raison. Comparez si vous voulez ces deux premiers degrés d'orgueil aux deux derniers de l'humilité, et voyez si le dernier ne réprime pas la curiosité, et Tavantdernier la légèreté. C'est ce que vous remarquerez dans les autres en les comparant. Mais avisons au troisième, non endescendant, mais en enseignant.