LA JOIE INEPTE
M>. C'est le propre des orgueilleux d'aspirer toujours à la joie et d'éviter la tristesse, selon ce mot : Le cœur des tnêensét est où la foie se trouve^. C'est pour cela que le moine qui déjà a descendu deux degrés d'orgueil, arrivé par la curiosité à la légèreté d'esprit, voyant se mêler à la joie qu'il rêve des tristesses fréquentes causées par le bonheur d'autrui, impatient de toute humiliation, se réfugie dans
* A ce degré est opposé le onxième degré d'humilité : parler peu et raisonnablement, d*un ton doux et calme. — * Le contraire est le douzième degré d'humilité : ne pas rire fiiciiement. — * e Eccle.y vu, 5.
les conseils d'une fausse consolation. Du c6té qui lui montre sa misérable personne et la supériorité d'autrui, il modère sa curiosité, et se jette du côté opposé, pour observer avec complaisance les choses dans lesquelles il semble briller, et dissimuler celles où Je prochain a l'avantage. Il veut aussi, en évitant ce qull juge triste, allonger ses joies. 11 arrive ainsi qu'une joie inepte absorbe tout entier ce même homme que se disputaient la tristesse et la gaieté. Cette joie me semble constituer le troisième degré d'orgueil ; et voici à quels signes vous la découvrirez, en vous-même,' ou dans les autres. L'homme, atteint de ce. mal, vous ne Tentendrez jamais ou rarement^ gémir ; tous ne le verrez guère pleurer. A le bien regarder on croirait qu'il s'oublie, ouj qu'il est lavé de ses fautes. Boutfonnerie dans! ses manières, gaieté sur son front, vanité dans son extérieur. 11 est prompt à badiner ; facile au rire. Tout ce qu'il y a en lui de méprisable ou de triste, il l'a effacé de son souvenir ; le bien qu'il peut y trouver, il le rassemble et le grossit sous les regards de son âme ; il ne songe qu'à ce qui lui agrée, sans se soucier si cela est permis ; et alors il n'est plus maître de retenir ou de dissimuler sa joie insensée. Une vessie pleine de vent et percée d'une légère piqûre, si on la presse, retentit en s'aplatissant: l'air en s'échappant par un seul point fait entendre des bruits répétés. Ainsi le religieux qui s'est rempli le cœur de pensées vain^ et frivoles, la discipline du silence empêchant le vent de la vanité de sortir librement, s'agite en éclats de rire comprimés : souvent par un reste de pudeur, il se cache la figure, il ferme la bouche, il serre les dents; il rit sans le vouloir et éclate malgré lui. 11 a beau se couvrir la bouche de ses deux poings, on l'entend éternuer bruyamment