CHAPITRE XXII
81 ON DOIT PRIER POUR LES DÉSESPÉRÉS ET POUR CEUX QUI SONT MORTS, SELON l'aME, ET GOMMENT IL FAUT LE FAIRE.
52. Ce n'est pas pour celui-là que je dis qu'on doit prier *, dit saint Jean. Eh quoi donc, ô apôtre ! commandez-vous de désespérer? Ahl qu'il gémisse plutôt celui qui aime. Qu'il ne mette
<rs.xiii, 1. — «Jean, v, 16.
pas dans sa prière une conflance présomptueuse ; mais qu'il ne cesse de pleurer. Et que dis-je donc? Reste-t-ilun refuge à l'espérance, quand il n'y a pas place pour la prière? Écoutez une âme qui croyait, qui espérait, et cependant ne priait pas. Seigneur^ disaitrelle, si vous aviez été ici^ mon frère ne serait pas mort. Elle est grande la foi qui croit que la présence du Seigneur aurait pu écarter la mort. Mais, maintenant, quel recours reste-t-il? Loin de cette âme ridée que celui qui avait la puissance de conserver la vie ne puisse la rendre. Mais maintenant, dit-elle, je sais que tout ce que vous demanderez à Dieu^ il vous le donnera*. ÉiSiU Seigneur qui s'informait où on avait déposé le mort, elle répond : Venez et voyez. Pourquoi? 0 Marthe, vous nous donnez des preuves d'une foi bien grande; mais comment se défier avec une telle foi? Venez et voyez, dites- vous. Pourquoi, si vous n'avez pas perdu toute espérance, n'ajoutez-vous pas : Et ressuscitez-le? Si vous désespérez, pourquoi fatiguer inutilement le Maître? La foi recevrait-elle ce que la prière n'ose pas solliciter ? U Seigneur s'approche du cadavre et vous l'écartez en disant : // sent déjà mauvais, car il y a tantôt quatre jours qu'il est là *. Est-ce le désespoir ou la dissimulation qui vous inspirent ce langage? Après sa résurrection, le Seigneur lui-même fit semblant d'aller plus loin », quand il préférait rester avec ses disciples. 0 femmes saintes, familières avec Jésus-Christ, si vous aimez votre frère, pourquoi n'hnplorez-vous pas la bonté de Celui dont vous ne pouvez révoquer en doute la puissance , pas plus que vous ne pouvez suspecter sa miséricorde ? Elles répondent : Il nous semble que nous prions mieux en ne priant pas ; et que notre confiance est plus solide quand elle ressemble à la défiance. Nous montrons notre foi ; nous prouvons notre afTection ; il connaît nos désirs, Lui à qui on n'a pas besoin de parler ; il peut tout, nous le savons ; mais un miracle si grand, si nouveau, si inouï, pour être en son pouvoir, n'en excède pas moins les mérites de notre humilité. C'est assez pour nous d*avoir cédé la place à sa puissance, et fourni une occasion à sa bonté. Nous préférons, attendre patiemment sa volonté, plutôt que de solliciter d'une façon importune une faveur qu'il ne veut pas accorder; peutêtre notre réserve suppléera à l'insuffisance de nos mérites. Je vois bien Pierre pleurer après sa lourde chute ; je ne le vois pas
« Jean, xi, 21, 22, 34, 39. - « Ibid,, xi, 39. — » Lac, XXIV, 28.
DE L'HUBDLITÉ ET DE L'ORGUEIL
prier; cepen<1ant je ne doute pas de son pardon.
53. Apprenez aussi, de là Hère du Seigneur, à avoir une grande foi dans les miracles, et à unir la retenue à cette foi. Apprenez à Torner de réserve et k réprimer la présomption. Ils noni pas de vm^ Avec quelle discrétion et quel respect elle suggère à Jésus-Christ l'objet de ses sollicitudes 1 Et pour vous montrer, en ces rencontres, à préférer les pieux gémissements aux demandes présomptueuses, Marie, voilant les élans de sa bonté sous Tombre de la pudeur, n'exprime pas la confiance qu'elle a pourtant en sa prière. Elle ne s'avance pas avec hardiesse ; elle ne parle pas tout haut, et ne dit pas hardiment devant tout le monde : a Je vous en prie, mon Fils, le vin manque ; voilà les convives attristés, l'époux tout confus; montrez votre puissance » . Ces sentiments et d'autres encore remplissent son cœur, et s'en exhalent ; cependant, cette douce Hère s'adresse en pariiculier à son Fils, et elle tente moins son pouvoir, qu'elle n'interroge sa volonté. Ils fCcnt plus de viriy dit-elle. Quelle modestie et quelle confiance 1 Oui, la confiance se mêle à sa bonté, l'autorité à sa voix, et l'efficacité à ses vœux. Si elle, toute Hère qu'elle était, oublie son titre et n'ose demander un miracle; moi, vil serviteur, trop honoré d'être l'esclave du Fils et de la Hère, de quel front oserais-je solliciter la vie d'un mort de quatre jours?
54. On voit encore dans TÉvangile deux aveugles, dont l'un a reçu la vue qu'il n'avait jamais eue, et l'autre Ta recouvrée, après l'avoir perdue. L'un avait été frappé de cécité, et l'autre était aveugle-né. Le premier, par ses cris plaintifs et déchirants, mérita la miséricorde merveilleuse de Jésus-Christ ; l'aveuglené fut aussi l'objet d'un grand bienfait, mais il le dut à une bonté d'autant plus grande, que ses cris n'avaient pas prévenu en sa faveur Celui qui daigna l'éclairer. Au premier, mais au premier seulement, il fut dit : Votre foi vous a sauvé *. Je lis encore dans l'Évangile la résurrection de deux personnes, mortes récemment, et d'un mort de quatre jours. Seule, la fille du chef de la Synagogue, encore dans la maison où elle avait expiré, dut la vie aux prières de son père ; les deux autres ne la tinrent que d'un excès inespéré de bonté *.
55. C'est ainsi, qu'un de nos frères venant à mourir non corporellement, mais spirituelle-
« Jeao, II, 3.— « Luc, xvin, 35, 43 ; et Jean, 9.— «Marc, T, 35, 42; Luc, VU» 11, 15 ; et Jean, xi.
ment [Dieu nous garde d'un tel malheur I) tant qu'il sera au milieu de nous, toiil pécheur que je suis, par mes prières et celles de mes frères, je frapperai à la porte du Sauveur. S'il revient à la vie, nous aurons gagné un frère ; si nous ne méritons pas d'être exaucés, que le mort ne puisse endurer les vrvants ou être soufferte par eux, et qu'on commence à l'em* porter, je gémis toiyours avec foi^ bien que ma prière ne soit plus animée d'une confiance aussi grande. Je n'ese pas dire ouvertement : Venez, Seigneur, ressuscitez notre mort; pourtant mon cœur hésitant et tremblant, je ne cesse de crier au-dedans de moi-même : Si Dieu exauçait le désir des pauvres I si son oreille entendait la préparation de leur cœuri ou encore : Ne ferez-vous pas quelque miracle à l'égard des morts ? les médecins les ressusciterontils ^ afin qu'ils vous louent? Et à propos du mort de quatre jours : Quelqu'un racontera-il, dans le sépulcre^ votre miséricorde et votre vérité dans le tombeau ^ Le Sauveur, s'il le veut, peut nous apporter un secours inattendu et inespéré; et touché par les larmes des porteurs et non par leurs prières, accorder aux vivants la vie d'un mort, ou rappeler du tombeau celui qui y est enseveli. Et j'appelle mort celui qui, défendant ses péchés, est déjà tombé au huitième degré. Car la confession du mort est inutile puisqu'il est comme s'il n'était plus *. Après le dixième degré, qui est le troisième après le huitième, le mort est emporté dans la liberté du péché, quand il est séparé de tout rapport avez le monastère. Le quatrième degré passé, c'est vraiment un mort de quatre jours ; en tombant dans le cinquième, il est enseveli dans l'habitude.
56. A Dieu ne plaise pourtant, que n'osant présumer hautement du salut de ces infortunés, nous cessions de prier pour eux en nos cœurs, puisque saint Paul pleurait ceux mêmes qu'il savait morts sans pénitence*. Ils ont beau s'exclure de la communauté de nos prières, ils ne sauraient s'arracher à notre amour. Qu'ils considèrent cependantleurpéril,puisque l'Église n'ose prier publiquement pour eux, elle qui prie hardiment pour les juifs, les hérétiques et les païens. Le Vendredi saint on fait mention spéciale de tous les méchants; on n'en fait aucune des excommuniés.
57. Mais peut-être, Geoffroi, mon frère, m'accusez -vous de n'avoir ni répondu à vos questions, ni accompli ma promesse ; puisque
* Pb. lxxxvii, 11, 12. — « Eccli, xvii, 26. » > U Cor., zif, 21.
TRAITÉ DES DIVERS DEGRÉS
au lieu des degrés de riiumilité, j'ai décrit ceux de Torgueil. A ce reproche je réponds : je n'ai pu enseigner que ce que je savais. Je n'ai pas cru devoir exposer les ascensions de l'âme, moi qui ne sais que descendre. Que saint Benoit vous expose les degrés de l'humilité, qu'il a su disposer en son cœur; pour moi je ne puis que vous dire comment je suis descendu. Si allant à Rome, vous demandiez la route à un voyageur qui enrevient,que pournii'W vous montrer de mieux oue le chemin
qui le ramène? En vous nommantlcs châionux, les villas, les villes, les fleuves, les montagnes qu'il a traversés, il vous indique sa route et vous trace la vôtre, et vous reconnaîtrez, en allant, les endroits qu'il a rencontrés, en venant. Ainsi, dans une route descendante, vous reconnaîtrez peut-être les degrés qu'il faut monter, et que votre cœur vous apprendra mieux que mon livre.
Ainsi soit-il.
FIN DV TRAITÉ D12S DEGBÉ9 DB L'HUMILITÉ BT DB l'ORGCBIL.
TRAITÉ