SALISBURY
Gonflant dans Tamitié de Thibauld > ii lui recommande Jean.
Vous augmenterez mon crédit et vous doublerez ma gloire , si à cause de moi mes amis trouvent grâce devant vos yeux. Toutefois, je ne cherche pas la gloire qui vient de l'homme, mais le règne de Dieu et sa justice. Voilà pourquoi, comptant sur l'amitié que je me flatte de trouver en vous, j'adresse à Votre Sublimité le porteur des présentes ^ Jean, mon ami et l'ami de tous les miens. Les gens de bien rendent de lui le bon témoignage que sa vie non moins que sa science méritent. Je ne tiens pas cela de personnes qui aient l'habitude de parler à la légère, mais de mes fils que j'ai avec moi, et aux paroles desquels j'ajoute autant de foi qu'à mes propres yeux. Lorsque j'étais auprès de vous, je vous l'avais déjà recommandé ; maintenant que je suis éloigné, je vous le recommande encore davantage et avec d'autant plus d'assurance que je connais plus exactement sa conduite et ses mœurs d'après les rapports très-exacts qui m'en ont été faits. Si donc je puis quelque chose, ou plutôt
i Ymare, envoyé comme légat en Angleterre l'an 1143.
* Guillaume de Sainte-Barbe, devenu de doyen d*York évèque de Downe.
> Thibauld, moine de Bec, devint archevêque de Cantorbéry ; il est déjà question de lui dans la lettre 238.
^ Jean de Saliabury, ainsi nommé de la ville de Salisbury, en Angleterre, fut l'ami le plus cher de saint Thomas, archevêque de Cantorbéry ; il attribuait à ce saint sa nomination à rév^ché de Chartres.
comme je puis beaucoup auprès de vous, veillez à ce qu'il soit en état de vivre convenablement et même honorablement, et venez lui en aide promptement, car il n'a pas de quoi vivre. Pourvoyez à ses besoins et laissezmoi, très-tendre père, faire en cette occasion l'épreuve de ce fond d'amitié que vous me gardez dans votre cœur.
LETTRE CCCLXn
(Ecrite Tan 1145.)
A ROBERT PULLUS, CARDINAL Et CHANCELIER ^
11 rengage à assister puissamment dans les affaiires de !*£gliscj en raison de ses fboctions, le pape Eugène récemment éla.
A son très-cher ami et seigneur Robert, par la grâce de Dieu cardinal -prêtre et chancelier de la sainte Église romaine^ le frère Bernard, abbé de Clairvdux : le salut et ses prières dévouées.
i . Nous avons reçu la lettre de Voire Charité avec ces sentiments qu'entretient toijyours en nous votre mémoire bénie. Nous ne pensons pas qu'il y ait besoin entre nous du crédit des hommes, ni de lettres de recommandation, car, si je ne me trompe, l'esprit de vérité qui répand lui-même cette charité dans nos cœurs rend à chacun de nous le témoignage incontestable de rafiTection sincère que nous recevons de vous et que nous vous portons. Béni soit Dieu qui dans sa miséricorde a répandu la douceur de sa bénédiction sur Eugène notre ûls ou plutôt le sien, pour préparer une lampe à son Christ et pour envoyer un homme fidèle qui le secondât et nous donnât en même temps d'abondantes consolations. Cet ami souffrait d'être appelé ailleurs et séparé d'un ami dont la présence faisait ses délices dans le Seigneur ; mais Dieu, je le vois manifestement,
1 On lit ailleurs « à Roland chancelier». Mais le manuscrit de Clteauz porte « à Robert Pullus v, et cette version semble plus exacte. D'abord, Robert était très lié avec saint Bernard, ainsi que rétablit la lettre 205. H parait ensuite que le desti* nataire de notre lettre avait été préposé à renseignement d'oa grand nombre de personnes, et nul n'était plus propre à celte fonction que Robert Pullus, qui avait professé les lettres à Paris et fondé l'académie d'Oxford en Angleterre. EnSn. le chancelier dont il est question ici est présenté comme envoyé par Dieu avant le pontificat d'Eugène III, pour venir en aide à celui-ci. Or. d'après Onuphre, Robert Pullos dirigea la chancellerie romaine, depuis le pontificat de Lucien II jusqu'à la troisième année du pontificat d'Eugène III ; Roland, au contraire, créé par Eugène III cardinal-diacre du titre de Saint- Comect de Saint-Damien, n'obtint la dignité de chancelier que la huitième année du pontificat d'fiegène lU.
méditant alors ces desseins de paix et non d'affliction, et il disait : Ce que je fais, vous ne k saurez point à présent^ mais vous ie saurez plus tard}. C'est pourquoi, mon très-cher, montrez- Yous plein de sollicitude pour celui dont Dieu TOUS a fait le consolateur et le conseiller ; yeillez attentivement, avec toute la sagesse qui TOUS a été donnée, à ce qu'au milieu du tumulte de ces affaires multipliées il ne soit pas circonvenu par les artifices des méchants, et qu'on n'obtienne pas de lui par surprise quelque parole indigne de l'apostolat d'Eugène. 2. Agissez donc, mon bien-aimé, comme il couTient au poste que tous occupez et à la dignité que TOUS aTez reçue : le zèle de Dieu qui est en tous, faites-le servir aTec prudence et courage à sa gloire, à Totre salut, à l'utilité de la sainte Église, afin que tous puissiez dire, TOUS aussi, que la grâce de Dieu napas été vaine en vous*. Jusqu'à présent TOUS TOUS adonniez aTec utilité et perséTérance à l'instruction d'un grand nombre : le ciel et la terre en sont témoins ; mais il est temps d'agir pour le Seigneur, et tous ne dcTez pas souffrir, autant qu'il dépend de tous, que sa loi soit Tiolée par les impies. Ayez donc soin, mon très-cher et bien-aimé père, de TOUS montrer dans cette nouTelle fonction le serviteur fidèle et prudent du Seigneur ; ayez pour Tous-méme la simplicité de la colombe, et, pour défendre cette Épouse de Totre Seigneur confiée surtout à Totre foi et à Totre sollicitude, combattez aTec la prudence du serpent contre la malice, le Tenin,la ruse de l'antique serpent: etque le Seigneur soit glorifié dansl'unecomme dans l'autre. J'ai sans doute beaucoup à tous dire ; mais on n'a pas besoin d'une longue lettre quand on peut s'exprimer de tîtc Toix. Aussi, ménageantTosoccupationscommeles miennes, j'ai confié mes pensées aux religieux qui sont dcTant TOUS : écoutez-les comme moi-même. Adieu.
LETTRE CCCLXIII.
(Écrite l'an 1146.) AU CLERGE ET AU PEUPLE DE LA FRANCE ORIENTALE.
n les exhorte à prendre les armes pour la défense de l'Ëgltse d'Orient contre les infidèles ; de plus, combattant l'avis d'an prédicateur furieux, il leur enseigne que Ton ne doit ni persécuter les Juifs ni les mettre à mort.
A ses très-chers seigneurs et pères les ÉTêques et ArcheTôques, à tout le clergé et au peuple de la France orientale et de la Bavière, Bernard, dit abbé de Clairvaux : qu'ils aient en abondance l'esprit de force.
i. J'ai à vous entretenir d'une afTaire du
* Jean, xiii, 7. — « I Cor, xv, 10.
S.Bern. — ToM. IL
Christ, en qui est tout notre salut. Je vous dis cela, pour couvrir de l'autorité du Seigneur et de la considération de votre propre intérêt rindignité de la personne qui vous parle. Sans doute je suis peu de chose, mais je ne TOUS suis pas peu attaché à tous dans les entrailles de Jésus-Christ. C'est pour cela que je vous écris aujourd'hui, c'est là ce qui me donne la hardiesse de m'adresser à vous tous par cette lettre. J'aimerais mieux le faire de vive voix, si j'en avais le pouvoir comme la volonté. Voici maintenant, frères, le temps favorable, voici le jour où le salut abonde. La terre s'est émue et a tremblé, parce que le Dieu du ciel commence à perdre sa propre terre : oui, sa propre terre, celle sur laquelle le Verbe de son Père a été vu enseignant et vivant avec les hommes, homme lui-même, pendant plus de trente ans; celle qu'il a illustrée par ses miracles, qu'il a consacrée par son propre sang, et sur laquelle les premières fleurs de la résurrection ont paru. Aujourd'hui, nos péchés font que les adversaires de la croix ont relevé leur tête sacrilège et ravagent de la pointe de leur épée cette terre de promesse. S'ils ne trouvent personne qui leur résiste, ils sont sur le point de fondre sur la cité du Dieu vivant, de renverser le berceau de notre rédemption, et de profaner les Lieux saints, empourprés du sang do l'Agneau sans tache. Déjà, le sacrilège à la bouche, ils brûlent de s'emparer du sanctuaire de la religion chrétienne ; ils s'efforcent, ô douleur ! d'envahir et de fouler aux pieds la couche sur laquelle notre Vie s'est pour nous endormie dans la mort.
2. Que faites-vous, hommes vaillants, que faites-vous, serviteurs de la croix ? Abandonnerez-vous ainsi les choses saintes aux chiens, et les perles aux pourceaux ? Combien de pécheurs, confessant leurs péchés dans leslarmes, en ont obtenu le pardon en ces lieux, depuis que l'épée de nos pères en a chassé les abominations des payens! L'homme méchant le voit et en est jaloux, il grince des dents et il sèche de fureur; il excite les instruments de son iniquité, et il ne laissera ni traces ni vestiges d'une si grande piété, si, ce qu'à Dieu ne plaise, il peut reconquérir ce Saint des saints. Mais, ce serait là, pour fous les siècles à venir, la cause d'une inconsolable douleur, parce que la perte serait irréparable, et ce serait particulièrement, pour cette génération impie, une confusion infinie et un opprobre éternel.
LETTÀES DE SAIJNT BERNARD.
3. Que pensons-nous donc, mes frères ? Le bras du Seigneur s'est-il raccourci ? est-il devenu impuissant pour sauver son héritage, puisqu'il appelle de misérables vers à le défendre et à le lui faire restituer? Ne peut-il pas envoyer plus de douze légions d'anges, ou dire une parole pour que cette terre soit délivrée ? Il le peut faire, dès qu'il voudra. Mais, je vous le déclare, le Seigneur votre Dieu vous éprouve ; il jette les yeux sur les enfants des hommes, pour voir s'il se trouvera quel* qu'un qui le comprenne, qui le cherche et qui pleure sur son sort : car le Seigneur a pitié de son peuple, et il prépare un remède salutaire pour ceux qui sont malheureusement tombés*
4. Considérez de quel artifice il se sert pour vous sauver, et demeurez dans l'étonnement. Sondez l'abime de sa tendresse, et prenez confiance, pécheurs. Il ne veut pas votre mort, mais votre conversion et votre vie, et il cherche des moyens, non pour vous nuire, mais pour vous faire du bien. N'est-ce pas, en effet, un moyen de salut tout à fait extraordinaire, et que Dieu seul pouvait trouver, lorsque le Tout-Puissant daigne appeler à son service des homicides, des ravisseurs, des adultères, des parjures, des hommes enchainésdans toutes sortes de crimes, comme s'ils avaient accompli la justice? Ne perdez pas confiance, pécheurs : le Seigneur est bon. S'il voulait vous punir, non seulement il ne demanderait pas vos services, mais il n'en n'accepterait même pas l'offre. Je vous le répète, pensez aux trésors de bonté du Dieu Très-Haut, considérez ses desseins de miséricorde. Il s'impose des besoins, ou il feint d'en avoir, tandis qu'il souhaite de subvenir aux vôtres. Il veut contracter des dettes, afin de donner pour solde à ceux qui combattent pour lui, le pardon de leurs péchés et une gloire éternelle. J'appelle donc bienheureuse une génération qu'un temps si fécond en pardons a vue naître, et que cette année d'indulgence de la part du Seigneur et de vrai jubilé trouve encore debout : car cette bénédiction se répand sur le monde entier, et tous les hommes volent à l'envi vers le signe de la vie.
5. Puisque votre terre est féconde en hommes de courage, et qu'elle est connue pour être remplie d'une jeunesse robuste, suivant l'éloge qu'on fait de vous dans le monde entier et la réputation de valeur dont vous remplissez la terre, ceignez-vous courageusement, et prenez par amour pour le
nom chrétien ces armes bénies. Mettez fin à cette vieille ardeur guerrière, ou plutôt à cette fureur avec laquelle vous avez coutume de combattre entre vous et de vous détruire les uns les autres jusqu'à une entière exter* mination. Quelle fureur barbare excite ces malheureux à percer de leur épée le corps de leur prochain, dont peut-être l'âme périt en même temps? Celui même qui triomphe n'é« chappe pas; son propre glaive traverse son âme, au moment où il se réjouit que son ennemi seul ait succombé. Il y a de la folie, et non du courage à s'exposer à un tel danger, et il faut y voir plus d'extravagance que d'audace. Vous avez aujourd'hui, braves soldats, vaillants guerriers, vous avez l'occasion de combattre sans péril ; là vous trouverez de la gloire à vaincre et du profit à mourir. Si vous êtes un conmierçant habile, aimant à parcourir ce monde, je vous indique un grand jour de marché ; ne le laissez point passer. Prenez le signe de la croix, et vous obtiendrez le pardon de toutes les fautes que vous aurez confessées avec la contrition dans le cœur. La matière de cette croix, si on l'achète, coûta peu; si quelqu'un la met avec dévouement sur son épaule, elle vaut pour lui le royaume de Dieu. Ceux qui ont déjà pris ce signe céleste ont donc bien fait; les autres feront bien également et il sera sage à eux de se hâter de prendre aussi ce qui sera le principe de leur salu..
6. Au reste, frères, je vous en avertis, et je ne suis pas seul à le faire, mais l'apôtre de Dieu parle avec moi : il ne faut pas ajouter foi à tout esprit ^ Nous avons appris avec joie que l'amour de Dieu brûle en vous, mais il ne faut pas que le frein de la sagesse vous fasse défaut. Les Juifs ne doivent point être persécutés, ni mis à mort, ni même bannis : consultez les pages de la divine Écriture. Je connais la prophétie que le Psaume renferme, et qui les concerne. Dieu^ dit l'Église, rnc donné une leçon au sujet de mes ennemis : ne k tuez pas, de crainte que mes peuples ne m'oublient' . Ils sont des traits vivants qui nous représentent la passion du Seigneur. Ils ont été dispersés dans tous les pays, afin qu'en subissant le juste châtiment d*un si grand forfait, ils servent de témoignage à notre rédemption. Aussi l'Église ajoute-t-elle dans le même psaume : Dispersez- les par votre puissance et faites 'les tomber, Seigneur qui êtes mon prolecteur^. C'est ce qui a été fait : ils ont été dis-
* IJeaa, iv, 1. — * Vs. Lviii. — > Ps. Lviii, 12.
lETTRES DE SAINT BERNARD.