CHAPITRE I
.IL RAPPORTE ET RÉFUTE LES DOCTRINES IMPIE9 D'aRAILARD touchant la SAINTE TRINITÉ.
i . Nous avons en France un bonrime qui, de vieux philosophe, est devenu nouveau théologien ; qui s'est joué dès sa jeunesse dans l'art de la dialectique, et qui maintenant veut pro- Janer les saintes Écritures par ses extrava- .gances et ses rêveries. Non content de renou- .velerdes erreurs condamnées autrefois, tant en sa personne qu'en celle des autres, il en invente de nouvelles. Il se flatte de n'ignorer rien au ciel, et sur la terre, excepté le mot je ne sais pas ; il ouvre insolemment la bouche contre le c'el et s'efforce en vain de pénétrer les secrets de Dieu. Revenant à nous de ces hauteurs, il nous parle de mystères ineCfables qu'il n'est pas permis à l'homme de raconter. Mais, en se vantant de rendre raison de toutes choses, il entreprend, contrairement à la raison et à la foi, de rendre raison de celles qui dépassent la raison. En effet, qu'y a-t-il de plus opposé à la raisoa, que de vouloir s'élever au-dessus de la raison, par les seules forces de la seule raison? Et qu'y a-t-il de plus contraire à la foi , que de refuser de croire tout ce que la raison ne peut comprendre? Voici, par exemple, le sens qu'il donne à cette parole du Sage : Celui avi croit
légèrement est un téméraire '. H dit que croire légèrement, « c'est croire avant de raisonner I) * : Tandis que Salomon ne parle pas de la foi que nous avons en Dieu, mais de cette croyance ordinaire que nous avons les uns -dans les autres. Car, pour cette foi que nous devons avoir en Dieu, le pape saint Grégoire dit, qu'elle est sans mérite, lorsqu'elle est fondée sur les bases de la raison humaine. Et au contraire, il donne de très-grandes louanges aux apôtres, pour avoir suivi le Rédempteur, sur un simple commandement de sa part •. 11 sait que cette parole du Psalmiste : Ha oàéi aussitôt qu'il a entendu ma voix *, était un véritable éloge donné par le Saint-Esprit; et que les disciples qui se montrèrent lents à croire encoururent justement les reproches de Notre Seigneur '. Marie est louée parce qu'elle a .prévenu la raison par la foi; Zacharie a été puni, pour avoir voulu juger de la vérité de la foi par la raison •, et Abraham est recommandé pour avoir espéré contre toute raison''. 2. Mais notre théologien parle tout autrement: « A quoi sert, dit-il, d'instruire les «autres, si on ne peut faire comprendre ce a qu'on veut leur enseigner?» De là vient que promettant à ses auditeurs de leur faire entendre les plus hauts mystères, et les plus
* Eccli., ïIX, 4. — « Abail. Introd à la Théol., liv. ÎI- . » Homél. XXVI, sur l'Evang. — * Ps. xvii, 45. — • Ik'arc XVI, H. — • Luc, I, 45, 20. — 7 Rom , iv, 18,
(irofonds secrets de la foi, il établit des degrés dans la Trinité, des mesures dans la majesté, et des nombres dans l'éternité. Il enseigne a que « Dieu le Père est une pleine puissance, que le a Fils est une certaine puissance, et que le a Saint-Esprit n'est point une puissance : que « le Fils est, à l'égard du Père, ce qu'une cera taine puissance est à l'égard de la puissance 0 pleine et entière ; ce que l'espèce est au genre, 0 le matériel à la matière, l'homme à l'animal. « en un mot, ce que le cachet de cuivre est au a cuivre même * » . Cet homme n'est-il pas pire qu'Arius ? Qui pourra supporter ces extravagances ? Qui ne se bouchera les oreilles à ces paroles sacrilèges? Et qui ne concevra de l'horreur pour ces profanes nouveautés, et de termes et de sentiments? Il ajoute encore, a que le 0 Saint-Esprit procède à la vérité du Père et « du Fils, mais qu'il n'est de la substance ni a de l'un ni de l'autre » ». D'où a-t-il donc été formé? Du néant comme toutes les choses qui ont été faites? L'Apôtre avoue qu'elles sont sorties de Dieu, puis qu'il dit : De lui toutes choses ont été faites •. Quoi donc? dirons-nous que le Saint-Esprit ne procède point du Père et du Fils, d'une autre manière que le reste des créatures? c'est-à-dire, qu'il ne procède point par identité d'essence, mais par voie de création; et partant qu'il a été créé comme les autres êtres ? Ou bien peut-être cet homme, toujours à la recherche de quelque nouveauté, qui invente, avec artifice, ce qu'il ne peut trouver en vérité, et qui parle avec assurance de ce qui n'est pas, comme d'une réalité; cet homme, dis-je, ne forgera-t-il point un troisième moyen pour faire sortir le Saint- Esprit du Père et du Fils, d'un« façon toute nouvelle ?« Mais, dit-il, si le Saint-Esprit était tt de la substance du Père, il s'ensuivrait qu'il a serait engendré, et par conséquent que le a Père aurait deux Fils d. Ridicule conséquence l comme si tout ce qui provient d'une substance devait la reconnaître pour père. La vermine et les humeurs sont-elles les enfants de la chair, pour venir de la substance de la chair. Les vers, formés de la pourriture du bois, sont-ils enfants du bois, pour être de la substance du bois? Enfin, les teignes nais-
1 Abaiiard s^est plainf , en son Apofogîe, qn^on loi eût attribué, « par malice ou erreur », un langage qu'il n'avait pas tenu, et dont il avait horreur. Mais un écrivain anonyme, son di^sciple d'abord, puis son adversaire (Bibliothèque de Cilcaux. tom. IV), accuse Abaiiaid de mensonge» et rapporte les termes dont il s'est servi, et qui confirment ainsi le laogage de saint Bernard. — • Abaiiard, loc. ci/., liv. II. — ' Rom., xr, 3G.
sent de la substance du drap, et cependant n'en sont pas engendrées. Il en est ainsi de beaucoup d'autres choses semblables.
3. Pour moi je ne puis assez m'étonner qu'un homme si subtil et si savant, au moins à ce qu'il s'imagine, après avoir confessé que le Saint-Esprit est consubstantiel au Père et au Fils, nie ensuite qu'il procède de la substance du Père et du Fils ; à moins peut-être que, par une impiété nouvelle, il ne veuille soutenir que les deux premières Personnes divines procèdent de la substance de la troisième. Si le Saint-Esprit n'est point de la substance du Père et du Fils, ni le Père et le Fils de la substance du Saint-Esprit, que devient la consubstantialité ? Qu'il confesse donc , avec l'Église, que le Saint-Esprit est de la substance du Père et du Fils, dont il avoue luimême qu'il procède, ou qu'il nie, avec Arius, la consubstantialité du Saint-Esprit, et qu'avec cet hérétique il prêche ouvertement 'qu'il est créé. De plus, si le Fils est delà substance du Père, et que le Saint-Esprit n'en soit point, il faut nécessairement qu'il y ait entre eux une très-grande différence, non-seulement parce que le Saint-Esprit n'est point engendré comme le Fils, mais aussi parce que le Fils est de la substance du Père, ce que n'est pas le Saint- Esprit. Or, jusqu'à présent, la foi catholique n'a point reconnu cette dernière différence. Si nous l'admettons où serait la Trinité ? où serait rUnité? Il est certain que Tunité n'existerait plus, si le Fils et le Saint-Esprit étaient séparés l'un de l'autre par plusieurs différences, surtout par une différence substantielle, selon le sentiment de notre novateur. De même aussi, il ne resterait plus de Trinité, mais seulement une dualité (pour parler le langage de l'école), si le Saint-Esprit n'était point en effet de la substance du Père et du Fils; car il serait déraisonnable de reconnaître dans la Trinité une personne qui n'ait rien de commun, pour la substance, avec les deux autres. Qu'il cesse donc de séparer la processsion du Saint-Esprit de la substance du Père et du Fils, s'il ne veut, par une double impiété, ajouter à l'Unité le nombre qu'il retranche de la Trinité, ce que reprouve absolument la foi catholique. Mais afin qu'on ne croie pas que je veuille m'appuyer seulement sur des raisonnements humains dans une affaire de cette importance, qu'il prenne la peine de lire l'Épitre de saint Jérôme à Avitus; il y verra qu'entreautres blasphèmes qu'il reprend dans Origène, il déteste
CONTRE CERTAINES ERREURS DE PIERRE ABAILARD
particulièrement celui par lequel il disait que le Saint-Esprit n'était point de la substance du Père. Aussi saint Atbanase, dans son livre de la Trinité unique, parle en ces termes : a Lors- « que j'ai fait mention d'un seul Dieu, je n'ai «pas voulu marquer la seule personne du ii Père, parce que je n'ai jamais nié que le Fils a et le Saint-Esprit ne fussent de la seule et c( même substance du Père * o. Ainsi parle ce a saint docteur. »