‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 338 sur 385 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

IL DEVIE19T ARCHEVÊQUE 017 PRIMAT d'iRLANDB.

19. Pendant ce temps, l'archevêque Ceise tombamalade.IlavaitordonnéMalachiediacre, prêtre et évêque ; se voyant près de mourir, il disposa, par une espèce de testament, qu'il lui succéderait, parce qu'il n'en voyait pas de plus digne de la première chaire épiscopale. Telle fut la recommandation qu'il adressa à ceux qui étaient près de lui, qu'il transmit aux absents, et surtout aux deux rois de Munster et aux grands du pays, en vertu de l'autorité de saint Patrice. Par respect et par honneur pour cet apôtre de l'Irlande, qui a converti à la foi toute sa patrie, le siège qu'il occupait vivant, et où il repose après sa mort, est en telle vénération, que non-seulement les prêtres, les évêques, le clergé, mais les princes et les rois sont soumis en toute obéissance au

SUR LA VIE ET LES ACTIONS DE SAINT MALACHIE

métropolitain, qui commande à tous. La diabolique ambition de quelques grands avait introduit la détestable habitude de transmettre, par une succession héréditaire-, ce siège sacré; ils n'y laissaient monter qu'un sujet de leur tribu et de leur famille. Cet abominable héritage avait déjà traversé quinze générations. Une race perverse et adultère s'était arrogé un droit cou|)able sur le siège, et elle avait si puissamment consolidécette injustice, digne d'être punie par la mort, que si les clercs de son sang venaient à manquer, elle avait toujours des évêques. Déjà, avant Celse, il y en avait huit mariés ; ils n'étaient pas dans les ordres: ils avaient cependant quelque instruction. De là, cette décadence'de la discipline ecclésiastique par toute rirlande,dontnous avons parlé plus haut, l'affaiblissement des règles, et la ruine de la religion. De là, partout au lieu de la douceur chrétienne, cette barbarie générale, ou plutôt ce paganisme introduit, sous un nom chrétien. De là enfin un désordre inouï depuis l'origine du christianisme. Les évêques étaient changés, et multipliés au gré du métropolitain, sans ordination et sans raison, en sorte qu'au lieu d'un évêque par évêché , chaque église, à peu près, avait le sien. Tout ceci ne doit pas surprendre ; quelle force pouvaient avoir des membres dont la tête était malade ?

20. Vivement affligé de ces maux et d'autres encore, qui pesaient sur sou peuple, Celse qui était un homme excellent et craignant Dieu, employa tous les moyens, afin d'avoir pour successeur Halachie : il espérait ainsi déraciner un usage malheureux; il savait que Malachie serait cher à tous, qu'on l'imiterait et que le Seigneur était avec lui. Son espoir ne fut pas trompé^ car après sa mort, il fut remplacé par Malachie. Toutefois, ce ne fut ni de suite, ni aisément. Voilà qu'un rejeton de cette race mauvaise, nommé Maurice, vient prendre la place. Pendant cinq ans, soutenu de la puissance séculière, il envahit l'Eglise, plutôt en tyran qu'en évêque. Les suffrages des gens pieux s'étaient réunis sur Malachie ; on l'exhortait à accepter le fardeau, selon ce que Celse avait réglé. Mais lui, à qui toute élévation semblait un précipice, déclinait les instances dont il était l'objet, et s'imaginait avoir trouvé une excuse excellente, dans la difficulté qu'il y avait pour lui, de prendre possession du siège. Cependant les sollicitations redoublaient et tous travaillaient à cette œuvre sainte,deux évêques surtout, Malcb et Gilbert; le pre-

mier était ce vieillard de Lesmôr Sont il a été parlé plus haut * ; et l'autre qui, dit-on, remplit le premier la charge de légat apostolique, dans toute l'Irlande. Trois ans s'étaient déjà écoulés depuis l'usurpation de Maurice, et ces délais de Malachie; ne pouvant supporter plus longtemps cet adultère de l'Église ni l'opprobre de Jésus-Christ, ils réunissent les évêques et les grands, et animés tous d'une même pensée,ils viennent trouver Malachie, résolus à lui faire violence. Celui-ci commence par refuser ; il allègue la difficulté de l'entreprise, le grand nombre de personnes attachées à cette famille noble, leur force, leur ambition ; il dit que c'est une grave affaire, pour lui, pauvre évêque, de lutter contre des adversaires si nombreux, si bien apparentés,si puissants, si bien enracinés, qui, depuis deux cents ans, possèdent le sanctuaire de Dieu, comme leur héritage, et qui, actuellement encore, en sont maîtres; qu'on ne peut les en débouter même, en exposant des hommes à mort: qu'il n'est pas de son intérêt de faire verser le sang à son occasion ; enfin qu'il est uni à une autre épouse et qu'il ne lui est pas permis de la quitter.

21. Mais comme ils soutenaient et s'écriaient que tel était l'ordre de Dieu, et lui ordonnaient, de toute leur autorité, d'accepter le fardeau, le menaçant même d'anathème : « Vous me « conduisezà la mort, dit-il; mais j'obéis dans ' a Tespoirdu martyre, à la condition cependant, « que si cette affaire réussit, comme vous l'es- « pérez, et si Dieu reprend son héritage aux a mains qui l'ont ravi, tout fini, et la paix ren<a due à l'Eglise, il me sera permis de revenir « à ma première épouse, et à cette chère pau-, « vreté à laquella on m'enlève : on me substi- « tuera, sur le siège métropolitain, un rema plaçant capable de cette fonction ». Notez lecteur, la vertu de cet homme et la pureté de son âme : il n'ambitionne pas les honneurs, il ne redoute pas la mort soufferte pour le nom de Jésus-Christ. Unelle pureté, quelle énergie, de s'exposer au péril et au travail, codant à un autre le fruit de ses luttes, la sécurité et la paix d'une haute fonction 1 Et c'est ce qu'il fait, quand par un pacte formel il s'assure le libre retour à sa pauvreté, la paix et la liberté une fois rendues à l'Eglise. Quand on lui eut promis ce qu'il demandait, il acquiesça à leur volonté, ou plutôt à celle de Dieu, qui lui avait jadis présagé, il s'en souvenait, la mission dont il se voyait à regret chargé. En effet, pendant la maladie de Celse, à Malachie alors

* Chap. iv.

bien loin, et ignorant Tétat du Pontife, apparat une femme de liante taille et d'un visage véu érable. Comme il lui demandait qui elle était, elle lui répondit qu'elle était l'épouse de Celse, et lui donnant un bâton pastoral qu'elle tenait à la main, elle disparut. Quelques jours après, Celse mourant envoya son bâton à Malachie, comme à son successeur. Et Malachie le reconnut pour celui qu'il avait déjà vu. Ce fut surtout le souvenir de cette vision qui l'effraya, il craignit de s'opposer à la volonté divine par de plus longs refus. Cependant il n'entra pas dans la ville, tant que l'usurpateur vécut, de peur de causer la mort de quelqu'un de ceux à qui il venait plutôt apporter la vie. Ainsi durant deux ans que l'autre vécut, Malachie resta hors d'Armagh, et exerça avec zèle dans toute la province ses fonctions épiscopales.

Page 1