UXOR PHILIPPI
COMITIS FLANDALfi...,
C'était tout ce que le temps avait épargné alors de la chapelle des comtes de Flandre *. En 1775, comme elle menaçait ruine, les religieux, par arrêt du conseil, obtinrent de la transférer dans l'église de Clairvaux, avec les ossements qu'elle contenait, parmi lesquels étaient « les ossements de quantité de disciples de saint Bernard ». Un des principaux motifs pour lesquels la chapelle des comtes de Flandre ne fut pas restaurée, là où elle avait été bâtie, c'est qu'elle eût rendu la perspective défec-tueuse^ et qu'elle eût gêné la distribution des nùUr veaux édifices^ dit la requête des religieux.
3^ Souvenirs de saint Bernard, — a). Cellules. — On conservait à Clairvaux deux cellules de saint Bernard. La première était, disait-on, celle que Guillaume de Champeau, évêque de Châlons-sur-Marne, avait fait bâtir en dehors de l'enceinte du monastère, quand il obligea le Saint épuisé à prendre un repos d'une an-
^ Monumenta Clarœval. AùLot^ apud Migne, pag. 1550 — 1557. — « Ibid, — • Guignard, ioc, cii., pag. 1785.
NOfE SDR CLAIRYATJX.
née. C'était en 1117, on était encore dans la vallée d'Absinthe. Cette cellule située près dtl chevet de l'église , et accompagnée d'une pe* tite chapelle et d'un jardin, appartient évidemment à une autre époque ; elle fut élevée, plus tard, par Geoffroy, évêque de Langres, qui vint mourir à Clairvaux, et habita Irois ans cette cellule.
L'autre cellule du Saint se conservait dans le vieux monastère, premier séjour des moines après la translation de l'abbaye, en 1135. Meglinger S qui l'avait visitée, l'a décrite en détail : placée au haut de l'escalier qui conduisait du réfectoire au dortoir, elle était étroite, basse, mal éclairée et mal close : à peine pouvait-on s'y asseoir et s'y coucher. C'est de cette pauvre cellule que le Saint en* tendit, une nuit, les anges chanter dans l'église du Monasterium Vêtus ^ vision à laquelle il fait allusion dans un de ses sermons pour la dédicace.
Hais ce qui formait le vrai trésor de Clairvaux , c'étaient les tombeaux des deux Saints, dont la mémoire est inséparable, et les restes précieux qu'ils contenaient. Toujours guidés par M. Guignard, suivons l'histoire des Reliques de saint Halachie et de saint Bernard.
b). Reliques. — Mort le 2 novembre 1148, le saint évéque d'Armagh fut donc enseveli derrière le chœur de l'église inachevée de Clairvaux, 3** chapelle à partir du côté de l'épitre. Cinq ans après, le 20 août 1153, saint Bernard allait rejoindre au ciel son illustre ami. Il fut enseveli dans la chapelle de la sainte Vierge, dont il avait été le prêtre dévot (Geoffroy) ; il était revêtu d'une tunique qui avait appartenu à saintHalachie. Saint Bernard fut canonisé, en 1174, par Alexandre III, dans une bulle datée d'Anagni ', sous le gouvernement de Gérard, VP abbé de Clairvaux. La première élévation du corps du Saint eut lieu en 1174 même, la seconde en 1178. Dix mois après la canonisation , l'église était consacrée par Gaultier, évéque de Langres. A sa seconde élévation, le corps fut placé dans un tabernacle de marbre,derrière le maitreautel. L'abbé Jean d'Aizanville (13301348), fit faire deux bustes en argent, pour les chefs de saint Bernard et de sainl Malachie : il avait laissé, en mourant, une châsse d'argent inachevée pour laquelle il avait fourni lui-même, de ses propres deniers, 70 marcs d'argent. En 1560environ,un évêque de Saintes, ancien moine de Clairvaux, Tristan de Bizet, fit présent à l'abbaye d'une châsse en
^ Jter Citterciente, pag. 201.— * Voir tom. I à la fin.
venneil , Au plus riche travail , pour y mettre les reliques de itfon^iNpeir saint Bernard (archives de l'Aube) ; on ne les y mit pas. Les religieux craignaient, si on tirait les ossements du tombeau, qu'on n'en demandâtddtoutes parts. Cependant, en 1625, la république de Gênes délivrée des armes du duc de Savoie, par l'intercession de saint Bernard, fut assez heureuse pour obtenir une vertèbre. En 1643, une parcelle du cheffut donnée à Anne d'Autriche. Mais à part ces quelques fragments et d'autres distribués cà et là, les reliques du saint abbé restèrent dans leur tombeau jusqu'à la Révolu tfon. Elles étaient soigneusement gardées, et l'abbé de Clairvaux pouvait seul en permettre la vue *. Tous les ans, le jour de la fête du Saint et le dimanche suivant, elles attiraient au monastère, un concours de fidèles tel qu'en 1668, une contagion ayant porté l'abbé à interdire le pèlerinage, par mesure de salubrité, il dut dédommager le tavernîer de Clairvaux, en lui accordant une diminution de 400 livres' sur son bail. Voici un croquis du tombeau de saint Bernard, tel qu'on le trouve dans un document de 1738. Il était placé derrière le maitre-autel, entouré de colonnes de marbre et élevé d'environ huit pieds. La statue du Saint le surmontait. Au pied, était un autel sur lequel on disait la messe. Les BoUandistes avaient inséré dans leurs Acta un dessin de ce monument. Revenons à saint Malachie.
Il fut canonisé, le 6 juillet 1190, par Clément m, dans la bulle qu'on \a lire :
Clément, évêque^ serviteur des serviteurs de Dieu à ses bien-aimés fils^ tous les abbés réunis au chapitre de Cîteaux^ salut et bénédiction aposto^ lique.
Notre Rédempteur a voulu que la sainte Église romaine fût la tête de tous les fidèles, et leur maîtresse, afin que, sous l'inspiration de la grâce, elle réglât partout, à son gré, la conduite de ses enfants et corrigeât leurs erreurs; afin que, dans les incertitudes, on recourût à elle, et que nul, quels que fussent ses mérites, n'osât rien changer à ses décisions. Si chacun pouvait, en effet, agir selon ses idées dans les diverses occurrences de la vie; comme les désirs diffèrent avec les personnes, une liberté, source de confusion, supprimerait indiscrètement, au grand scandale de beaucoup, des choses dignes d'éloges, et en louerait
* Guignard, pag. t680.— « Voir Oper. S. Bern. Migne, t. v pag. 949. '
NOTE SUR CLAIRYAinL
d'autres indignes de cet honneur. Cest pour cela que notre cher fils Jourdain, cardinalprêtre du titre du Pasteur de Sainte-Puden* tienne, à la prière de plusieurs d'entre yous, a pris le soin pieux de nous présenter la vie d'un saint homme, nommé Halachie, qui repose dans le Seigneur, à Clairvaux; vie écrite par le B. Bernard, premier abbé de Clairvaux, avec les miracles que le Seigneur a daigné opérer, pour manifester les mérites de ce saint personnage, le tout appuyé du témoignage de oeaucoup de religieux de votre Ordre ; afin qu'en vertu de l'autorité apostolique, nous déclarions publiquement ce que l'Église doit penser des mérites de Malachie. Ayant donc considéré les témoignages d'hommes si graves, examiné soigneusement et cette vie et ces miracles, mû par les prières et attestations du même cardinal, de notre cher fils, l'abbé de Casamare S et d'un grand nombre d'autres personnes, à qui nous avons cru devoir ajouter une foi absolue, d'après l'avis unanime de nos frères, nous avons résolu d'inscrire au catalogue des saints ledit saint homme Halachie, et de déclarer que les fidèles du Christ devaient, par ses mérites, réclamer les suffrages du Rédempteur, comme ils le font par l'intercession des autres saints.
Nous voulons donc, qu'en vertu de la permission du Siège apostolique, tout votre Ordre, et que tous les fidèles, lui rendent le respect dû aux saints, et l'inscrivent parmi eux avec une entière sécurité.
Donné au Latrau, le 2 des nones de juillet, la troisième année de notre Pontificat '.
Le corps de saint Malachie fut luvé en 1191. Il est probable qu'on lui éleva un monument en même temps qu'à son saint ami. 11 eut aussi son autel dans l'église de Clairvaux '. Sa canonisation tira son culte de l'étroite enceinte d'une abbaye, et le fit parvenir jusque dans sa patrie reculée, qui tressaillit d'allégresse, en comptant un saint de plus.
Les Cisterciens d'Irlande demandèrent et obtinrent, en 1194, des reliques qui furent reçues avec le plus grand honneur. Le nom du saint archevêque fut bientôt en universelle vénération.
A la fin du treizième siècle, Robert Bruce, compétiteur de Jean Baliol à la couronne d'Ecosse, fonda un riche luminaire au tombeau
« Abbaye Bénédictine à Véroli (Etats Romains). — * Migne, Patroioy , lom. cciv. Parmi les loUres de Clém. IIÎ, n' 149«, et Oper. S. Bernardt, 1719, tom. 1, 697.— «Koyoye /laér., tom. lypag. 98.
du saint archevêque. En 1323, le chapitre de Ctteaui décida que sa fête serait célébrée avec solennité, dans tout l'Ordre.
Maintenant, que devinrent, à la Révolution, ces reliques vénérées par sept siècles de foi? Le dernier abbé de Clairvaux, dom Rocourt, jaloux d'imiter les restaurations, ou plutôt le vandalisme de ses prédécesseurs, avait résolu de reconstruire le tombeau de saint Bernard. En 1782, il avait passé un traité avec Guyard, sculpteur de l'Infant, duc de Parme, par lequel cet artiste s'engageait à construire un mausolée en marbre blanc, moyennant 60,000 livres. Ce monument devait être exécuté sur des proportions très-grandes, puis* qu'une figure ébauchée de la charité, la seule qui parvint à Clairvaux, avait neuf pieds de haut. La Révolution la trouva encaissée sous le portail de l'église; elle fut vendue avec divers autres objets.
En 1792, un architecte, Pierre Claude Cauzon, acheta Clairvaux pour 337,500 livres. On réserva expressément les meubles, cloches, tableaux, ornements, tombeaux, reliquaires.
L'acquéreur ne pouvait faire aucune démolition, ni changement dans l'église, sans avoir prévenu, deux mois d'avance, l'administration du district. 11 y établit une verrerie, et comme les tombeaux gênaient ses opérations, il en sollicita Tenlèvement. Le 26 août 1793, l'architecte du département de l'Aube flt ouvrir les tombeaux et trouva en iceuXy les reliques de divers hommes révérés comme saints, tels que saint Bernard^ saint Malachie, saint Eutrope et autres, qu'il fit déposer dans une salle par ticuliaire [sic), en attendant l'arrêté du district.
Le tombeau de saint Bernard renfermait, sous un cercueil de plomb, des ossements représentant le squelette d'un homme auquel manquait la tête : ils étaient enveloppés d'un linceul de toile fine peu altérée, lequel était couvertd'une étoffe de soie et laine.
Celui de saint Malachie renfermaitaussi, sous un cercueil de plomb, des ossements représentant en entier le squelette d'un homme, avec toutes ses dents.
Le 8 mai 1793, les admmistrateurs du département prirent un arrêté, qui ordonnait que ces restes sacrés fussent distribués aux paroisses de Ville- sous- la -Ferté (Clairvaux était sur cette paroisse à 3 kilomètres environ), Longchamps et autres circonvoisines. 11 est de notoriété publique, que des ossements tirés de l'église de Clairvaux furent transportés à Villesous-la-Ferté. Mais leur exhumation se ût-elle
NOTE SUR CLAIRVÂDX.
ayec les précautions voulues pour ne pas les confondre, c'est ce qu'on ne sait pas. L'église de cette paroisse renferme des objets venus de la c^bre abbaye : des autels, des tableaux, qntre autres un de saint Bernard, et l'autre de saint Malachie, qui sont fort remarquables *. Dans la sacristie, et dans un vieux bahut, débris aussi du trésor de Ciairvaux, sont pèlemêle les ossements, dont nous venons de parler. Jusqu'en 1836, ils étaient même restés dans les corbeilles qui avaient servis à les transporter. Parmi ces restes^ on distingue surtout : Quatre têtes ;
Une mâchoire inférieure garnie de quelques dents,
Deux fémurs, d'un brun trës-fonce el deux autres très-blancs.
Les fémurs noirs sont beaucouD pios forts et plus longs.
Une grande quantité de petits os de la même teinte que les fémurs blancs.
La tradition à Yille-sous-la-Ferte, tradition datant de l'ouverture des tombeaux en 1793, est que les ossements de saint Bernard avaient la teinte noire, tandis que ceux de saint Malachie étaient blancs. Dans le coffre, avec ces ossements et quelques débris d'étoffe, on a rencontré une planchette fort mince, recouverte d'une feuille de parchemin fixée par des clous. Ce parchemin portait quatre lignes d'écriture, rongées en certains endroits, mais qui ont permis de lire : Fasciculus myr*
rhœ mter ubera mea commorabùur : Mon
bien-aimé demeurera sur mon sein comme un faisceau de myrrhe. Cette inscription à moitié détruite, passerait inaperçue, dit H. Guignard, si on ne rapprochait le texte qu'elle exprime, d'un passage du commentaire sur le Cantique des cantiques^ par saint Bernard '. L'humble planchette devient alors un monument de l'esprit profondément mystique des premiers habitants de Ciairvaux ; et sa présence, dans le coffre, fait conjecturer, avec raison, que des ossements de Bernard y gisent avec elle. En comparant la planchette à divers passages du saint, on est amené à voir ici, un de ses textes familiers, une de ses pensées habituelles. Ses religieux ne voulurent pas l'en séparer dans le tombeau.
Mais ces restes tirés de leur tombeaux, violés par les démolisseurs de 93, et relégués au fond de la sacristie de Yille-sous-la-Ferté, n'étaient pas les seules reliques de nos Saints. On se souvient que Jean d'Âizanville avait fait
> Guigoard, poftim, — * Serm X et autres passim.
faire deux bustes en argent, garnis d'émaux très-riches, destinés à contenir les chefs de saint Bernard et de saint Malachie. Quel avait été leur sort dans le pillage et la dévastation de Ciairvaux?
Le dernier abbé, dom Louis-Marie Recourt (mort en iSU), avait, dès 1789, envoyé à la monnaie 993 marcs d'argent et 9 marcs d'or, provenant du trésor de Ciairvaux. On en avait délivré trois reconnaissances, dont l'une avait servi à acquitter la contribution patriotique <te l'abbaye. Le 19 octobre 179(), le buste de saint Bernard était le seul reliquaire resté au trésor. Un dernier respect empêchait de livrer au fondeur, une image qui semblait celle d'un roi, au milieu d'un empire créé par sa puissante main. Ce ne fut qu'en décembre i79i, que ce buste, pesant 79 marcs 4 onces, alla rejoindre à la monnaie les autres richesses de Clairvaux *. Mais où était le chef renfermé dans ce buste, et d'un bien autre prix que lui ? M. Rocourt, voyant la tournure menaçante que prenaient les affaires, avait, en 1790, retiré, devant témoins, les deux chefs de saint Bernard et de saintMalachie de leurs bustes,et les avait scellés de son cachet. Il les donna plus tard à M. Caffarelli, préfet de l'Aube ; celui-ci en fit don à la cathédrale de Troyes, le 24 décembre 1813 ; et, le 4 septembre 1816, Mgr de Boulogne les offrit à la pieuse vénération des fidèles, dans les coffres de bois qui les renferment aujourd'hui. Plusieurs parcelles authentiques de ces deux chefs se trouvent, soit dans l'église de Ramerupt (arrondissement d'Arcis-sur-Aube), soit à la Trappe de Belle-Fontaine, près Cholel (Maine-et-Loire) '. Cette maison religieuse possède également une crosse de saint Bernard, donnée par M. Rocourt lui-même à dom Augustin.
Finissons cette longue note par la situation personnelle et financière de l'abbaye de Clairvaux, quand la Révolution vint en chasser les disciples dégénérés de saint Bernard.
La maison se composait de 26 religieux, à savoir :
26 profès y compris l'abbé ; 10 convers : iO affiliés pensionnaires.
Les revenus consistaient :
En argent 133,826 livres, il souslOden.;
— en froment, 487 setiers et 16 boisseaux; — avoine, 454 setiers ; — seigle, 16 id. ; —orge, 47 id. ; — navette, 17 id. ; - paillje, 89 milles;
— chapons, 233, etc. ; — dans la coupe de la
« Guignard, p. 1666. — > Elles oot été volées pendant une fête où elles étaient exposées.
futaie, de 335 arpents ; — dans celle du et de la futaie, de 146 id., etc., etc.
Il était dû à Tabbaye, 205,734 livres il» tous 4 deniers ;
Et elle deyait à son tour , 105,233 Urres 6 sous ^
Si on compare le Clairraux de 1790, avec le ClaiTauxdeiHS; ces quarante-six religieux avec les premiers et fenrents Cisterciens, arrivés, la croix en tête, dans la vallée d'Absinthe; tant de revenus immenses, cette profusion de toutes choses * et la pauvreté de l'ftge héroïque; dans ce contraste éloquent, qui révèle une de* cadence lamentable, on trouvera une des raisons Dour lesquelles la Providence a balaya
< ArehiTêt de Ykuhe. fnyentaire ait le 34 mai 1790. — * Sotre antres ciirioeitéi,ott uoiitmit dans les ctTes on foudre eoateoaDt SOO iomieau de lin.
NOTE SUR CLAIRVAIflL
dans lui terrible ouragan dai o|pdres jadis si féconds, mais alors si inaUieuretiseiiieiit déchus de l'esprit qui h» avait fondés. Dieu a détruit pour châtier et aussiponrrebfttir, mais, sur des bases meilleures, l'édifice monastique, — car comme l'a si bien dit le Père Laoordaire : Les maifies, comm* les chines, sent éiemeà.
Aujourd'hui, Clairvauxestune maison centrale de«détention, où (dus de mille condamnés fabriquent des draps, des mérinos, des tissus de soie, des couvertures de laine et de coton. Le silence et la prière y sont remplacés par le bruit des métiers, et souvent par le blasphème, afin, sans doute, de ne pas donner un démenti à M. de Maistre, qui avait dit: Il leur faudra bâtir des bagnes avec les ruines des causenU qu'ils auront détruits ^.
A Montalenbeit, ist Moimt d'OceideiU. ULtt,p.ue.
TRAITÉ DU CHANT