AU ROI DE FRANCE
n s'excuse de ne pas accepter le dignité à laquelle il mit été élu.
Au roi de France^ le frère Bernard.
Je suis heureux, je l'avoue, de vous trouver tant de sincérité dans les choses qui touchent à Dieu. Car, sans parler du reste, jamais vous ne vous seriez tant occupe de la nomination d'un malheureux ^, si Dieu n'eût été mêlé i cette affaire : dans quel autre intérêt cet événement vous eùt-il été agréable, puisque je suis moi-même indigent et pauvre? Vous ne vous contentez pas d'approuver, vous y joignez encore la prière. Vous témoignez votre bienveillance, vous ouvrez largement le réservoir de vos grâces, et, pour que ma pusillanimité ne me fasse pas redouter le fardeau, vous me promettez l'appui de votre royale protection. D'où vient dans un roi tant de condescendance, tant de maturité en un jeune honmie? Mais pour moi. Roi plein de bonté, je ne consens nullement, le cœur faible, le corps brisé, n'attendant pour ainsi dire plus que la tombe, à mettre la main à ces entreprises considérables : je suis trop indigne et trop incapable pour oser toucher à une œuvre si sainte. C'est ce qu'auraient dû considérer les auteurs de mon élection ; s'ils ont négligé de le faire, je ne puis pas, moi, omettre ce que je lis : Aie pitié de ton âme pour être agréable à Dieu '.Ou, s'ils m'en ont cru capable à cause de l'habit religieux dont je suis revêtu , qu'ils sachent que dans l'habit ne se trouve que l'apparence de la sainteté, non la sainteté elle-même. Personne n'est mieux connu de moi , et ne me connaît mieux que moi-même ; et je ne puis pas en croire,
1 Cette lettre parait avoir été écrite à l'occasion de l'élection de saint Bernard k l'archevêché de Reims. Après la mort de l'archevêque Raynald, les vcrax de tous les électeurs se portèrent sur l'abbé de Clairvaux, qui refusa cette dignité ainsi que beaucoup d'autres. Après deux ans de vacance» Samson fut enfin élu au siège archiépiscopal l'an 1140.
* Eccli., XXX, 24.
contre le témoignage de ma conscience, ceux qui ne soient que le visage et ne jugent que d'après le visage. Voici que les enfanis que Dieu m'a donnés, et moi-même sommes ici, priant, quoique pécheurs, pour votre royaume et pour vous. Il serait difficile et cruel de nous séparer les uns des autres; et ce serait nous pousser, non à prier, mais à pleurer. Jusqu'ici je n'ai parlé que pour moi ; mais daignez donner un peu d'attention, je vous en conjure, à ce que mon esprit pourrait produire pour l'Eglise. La maîtresse des Églises est assise dans la tristesse ; les larmes coulent le long de ses joues ; son merveilleux éclat est terni ; son antique beauté est flétrie ; sa plus précieuse parure est foulée aux pieds; sa noblesse a fait place au mépris, sa liberté à la servitude. Cette flamme me dévore, et je n'accepte pas de soulagement jusqu'à ce qu'il soit venu quelqu'un qui la console. Que le respect de son Epoux, qui l'a rachetée de son sang, créée à son image, dotée de son patrimoine, touche votre cœur et affermisse votre résolution, pour que l'Épouse bien-aimée de notre unique Seigneur ne soit pas, pour comble de maux, confiée à un tel homme, qui ne peut plaire à ses yeux. Je vous le dis, et je vous le dis comme un fidèle serviteur, cela ne saurait vous être d'aucun avantage. Ayez le bonheur, très-excellent et très-illustre Roi , d'administrer le royaume de France de manière à acquérir ensuite le royaume éternel.