DE CONSTANTINOPLE
AU NOM DU SEIGNEUR DE CLAlRVAUX.
Pour qu'il fasse du fils ^ du comte Tbibanld un chevalier.
AU sublime et glorieux Manuel^ empereur de Constantinople, le frère Bernard, dit abbé de Glair*vaux : salut et prières.
i. Si j*ose écrire à une si grande majesté, ce n'est pas l'effet d*une insolente audace, mai;^ d'une confiante ctiarité. Qui suis-je, en effet, et quelle est la maison de mon père en Israël, pour que j'ose prévenir par ma lettre un Empereur d'un si illustre nom ? Je suis pauvre et d'humble condition, séparé de Votre Sublimité par un long espace de terre et par l'étendue d'un vaste océan. Comment donc d'une position si basse m'adresserais-je à un personnage aussi élevé, si je ne puisais ma confiance dans l'humilité du Christ, en laquelle et pour laquelle les rois de la terre et tous les peuples, les princes et les juges se glorifient. La magnificence et la gloire de votre nom, répandues de tous côtés sur la terre, sont parvenues jusqu'à nous. En actions de grâces, je fléchis les genoux devant le Père des Esprits, qui donne à toute paternité son nom dans le ciel et sur la terre, et je lui demande que vous passiez de ce royaume au royaume de Celui dont le règne durera dans tous les siècles.
2. Sans qu'aucuo de mes mérites antérieurs m'en donne le droit, j'ose adresser au trône de votre gloire le porteur des présentes, jeune homme d'une grande noblesse, pour que vous lui confériez les dignités militaires, et que vous lui ceigniez l'épée contre les ennemis de la croix du Christ, qui ont relevé la tête contre le Seigneur. L'accès des cours les plus hautes s'ouvrait devant ce jeune homme ; mais, dans un dessein plus élevé, nous l'envoyons à la gloire unique de votre empire, pour qu'il se souvienne, tous les jours de sa vie, de qui il a reçu l'honneur de la profession militaire. Jamais je ne vous eusse adressé de telles prières, s'il ne s'agissait du Christ, pour lequel il a entrepris ce grand voyage et cette œuvre difficile. C'est à moi-même que vous ferez tout ce que vous ferez pour lui et dans son intérêt.
Henri, à qui est adressée la lettre clxzix.
3. Au reste, ti*è&-glorieux Empereur, il est maintenantnécessairequeyousinontriezet^ue TOUS accroissiez encore Tabondance de vptre douceur. La terre a été ébranlée et a tremblé, parce que le Roi du ciel a perdu sa patrie, le sol où ses pieds s'étaient posés. Les ennemis du Seigneur sont sur le point de se précipiter sûr sa cité, et même sur ce glorieux sépulcre, où la fleur virginale de Marie a été ensevelie dans les linges et dans les parfums, et d'où est ressuscitée cette fleur, la première et la plus grande qui ait apparu sur notre terre. A cause de cela, sur Tordre du seigneur Pape et à nos exhortations, le Roi de France et une multitude innombrable de princes, de chevaliers, de peuples, doivent passer par votre territoire pour se rendre à la cité du Dieu vivant. Ce sera à vous à les recevoir avec honneur, et à agir d'une manière digne du poste que vous occupez, de la puissance que vous avez reçue, de la dignité dont vous avez été revêtu, et des richesses qui vous ont été données en abondance ; ce qui servira l'autorité impériale, la gloire de votre personne, le salut de votre âme pour l'éternité. Entre tous et avant tous, nous vous recommandons avec une sollicitude particulière le fils du comte et très-illustre prince Thibauld : qu'il soit pour vous," non point un d'entre eux, mais le premier de tous. Il est jeune, noble, d'un bon naturel, et il a consacré les prémices de sa jeunesse à la guerre, à la justice, et non au mal ; c'est le fils d'un homme qui, à cause de sa droiture, de sa douceur, de sa justice, est aimé et honoré entre les princes de la terre. En échange de ces demandes, nous vous donnons part à tout le bien qui se fait et se fera en notre maison, pour que l'Époux de l'Église, le Fils de Marie, le Seigneur notre Dieu, vous donne la victoire sur la terre et la gloire dans les cieux.
LETTRE CDLXIX.
DU MÊME A l'ÉVÊQUB DE LUGQUES^ AU NOM DU SEIGNEUR DE GLAIRVAUX.
Pour Tcxciter au courage.
Au vénérable seigneur évoque de Lucques^ Bernard : vivre et mourir dans la lumière.
I . Vous êtes placé dans un poste élevé, et VOUS avez besoin d'un esprit élevé qui vous
* Nous croyons que cet évèque est celui qui recommanda Pierre Lombard à saint Bernard : voy. lettre cdx.
instruise : car la chaire que vous avez reçue vous a été donnée pour la charge, non pour l'honneur ; pour le travail, non pour le nom, enfin pour les vertus, non pour les richesses. C'est ainsi, en effet, que s'exprime avec cet accent céleste celui dans le cœur duquel parlait le Seigneur : Si quelqu'un désire l'épiscopat^ il désire une oeuvre bonne* y une œuvre, et non une dignité. Puisque vous avez mis la main à de fortes entreprises, vous avez besoin de force; puisque vous êtes devenu un gardien de la maisond'Israël, vous avez besoin de prudence. Vous avez besoin de cette vertu d'or, de l'esprit de mesure, puisque vous vous devez aux simples et aux sages. Il faut, pour arriver à la perfection des vertus, que vous vous revêtiez de la justice, qui rend à chacun ce qui lui appartient, selon cette parole de l'Écriture : Que les prêtres revêlent la justice *. Heureux un tel char, heureux le cocher qui, assis sur le timon de l'humilité, dirige les roues des vertus pour le conduire jusqu'à sa maison 1
2. L'humilité , maîtresse des vertus , fille unique du Roi suprême, descendue du haut du ciel avec le Roi des cieux, a pour l'éternité fixé sa demeure dans les âmes célestes : a Sans l'humilité, choisiravec discernement ce qu'on doit aimer », dit le Sage, a c'est une sagesse égarée ; triompher de l'adversité par son courage, c'est une victoire stérile ; résister par tempérence à ses passions, c'est la sobriété de l'ivresse ; être fidèle aux œuvres de la justice, c'est un orgueil déguisé 0. C'est l'humilité seule qui béatifie et éternise les vertus : c'est elle qui fait violence au royaume des cieux, qui a abaissé le Seigneur de majesté jusqu'à la mort, et à la mort de la croix. L'humilité la première a invité le Verbe de Dieu à descendre vers nous des hauteurs où il reposait ; la vérité, qui nous avait promis sa venue, l'a déterminé ; la pureté du sein virginal l'a reçu ; la toute-puissance l'en a tiré sans que cette virginité souffrit d'atteinte; l'obéissance l'a conduit en toute chose, la patience l'a soutenu, la charité l'a révélé par ses paroles et par ses miracles. L'humilité doit avoir dans le cœur du pontife de profondes racines, sur lesquelles elle s'appuie; et, si elle manque, tout l'édifice des vertus est écrasé et succombe. J'ai fait un acte de folie ; vous m'y avez contraint. Ce n'était pas à moi à enseigner un évêque : je n'avais, comme tous ceux qui savent ce qu'est véritablement la
« I Tim., ni, !,— * Ps. cxxxï, 9.
charité, que le droit d'avertir un ami. Notre fils commun tous transmettra le reste de vive Toix d'une façon plus complète et plus claire.
Je ne devais pas en effet confier à une lettre des choses qui sans doute peuvent instruire quel* ques personnes, mais nuire à d'autres.