BERNARD K
A son très-tendre seigneur et vénérable père, à Bernard, par la grâce de Dieu abbé de Clairvaux, Suger, encore humble serviteur de Saint- Denys : le salut et les sentiments d'une sincère charité.
Vous nous avez visité par votre lettre, que l'Orient vous visite du haut des cieux. Vous
* Soger écrÎTit cette lettre aa moment de sa mort, après tfoir reçu la lettre de saiot Bernard, qni porte le n» 266.
m'avez envoyé à moi, misérable pécheur, vos petits ou plutôt vos très-grands présents : une nappe précieuse, le pain de votre bénédiction et une lettre d'encouragement,qui contient des paroles excellentes, des paroles saintes, pleines de lait et de miel; vous m'avez apporté ainsi, dans l'extrémité à laquelle je suis réduit, une très-grande consolation. Si j'avais pu voir votre visage angélique au moins une fois avant ma mort, je serais sorti avec plus de confiance de ce monde plein de misères. Mais tenez pour certain que, si j'avais mérité de vivre mille ans et plus, je ne me serais inquiété que de rester dans les bonnes grâces de Dieu. Ne me confiant pas dans des œuvres de justice, mais seulement dans cette miséricorde que Dieu réserve toujours à ceux qui espèrent en lui, je désire de toute l'ardeur de mon cœur retourner à lui. C'est pourquoi je remets dévotement mon âme entre vos mains pures, et, prosterné aux genoux de Votre Sainteté, je vous conjure de lui concilier la miséricorde divine par vos prières et par celles de vos pieuses communautés.
LETTRE CDLXXIL
D'eVERVIN, prieur de STEINFELD, a saint BERNARD.
Sar les hérétiqoes de son temps.
A son révérend seigneur et père^ à Bernard^ abbé de Clairvaux^ Evervin^ humble ministre de Steinfeld : qu*il soit réconforté dans le Sei((neur et qu*il réconforte l'Église de Dieu.
1 . Je me réjouirai à la lecture de vos discours, comme quelqu'un qui a trouvé de grandes richesses, ô vous qui nous apportez toujours le parfum de la suavité infinie de Dieu, dans toutes vos paroles, dans tous vos éciits, mais
surtout dans le Cantique d'amour de l'Époux et de rÉpouse, c'est-à-dire du Christ et de l'Église, en sorte que nous pouvons dire avec vérité à ce même Époux : Vous avez réservé le bon vin jusqu'à cette heure^. Il vous a constitué pour nous réchanson de ce vin si précieux: ne cessez pas de nous le verser; n'hésitez pas, vous n'épuiserez pas les urnes. Que votre faiblesse, père saint, ne vous serve pas d'excuse : car les œuvres de la piété sont préférables aux exercices de mortiflcation corporelle. N'alléguez pas vos occupations : nous ne connaissons rien qui doive passer avant une œuvre si nécessaire à tous. Combien, très-saint père, avez vous à nous verser maintenant de ce vin I De la première urne, nous en avons assez reçu ; elle nous a rendus sages et forts contre les doctrines et les attaques des scribes, des pharisiens; la seconde, contre les arguments et les persécutions des Gentils ; la troisième^ contreles subtiles erreurs des hérétiques; la quatrième, contre les faux Chrétiens; la cinquième, contre les hérétiques qui viendront à la fin des siècles, et dont l'Esprit dit expressément, par la bouche de son Apôtre, que, dans les derniers temps quelques-uns abandonneront la foi^ en suivant des esprits d'erreur et des doctrines diaboliques enseignées par des im" j)OSteurs pleins d'hypocrisie^ dont la conscience est noircie de crimes, qui interdiront le mariage^ et défendront les viandes que Dieu a créées pour être reçues avec actions de grâces*. Le\in de la sixième urne enivrera les fidèles et les fortifiera contre celui qui apparaîtra dans ce déchirement de la foi, contre ce fils de péché, cet homme destiné à périr, qui, f'opposantà Dieu, s'élève audessus de tout ce qui est appelé Dieu ou adoré comme tel, contre cet impie qui doit venir accompagné de la puissance de Satan, avec toutes sortes de miracles, de signes et de prodiges trompeurs'. Après celle-là, une septième urne ne sera pas nécessaire, car les enfants des hommes seront enivrés de la beauté de la maison de Dieu, et du torrent de ses voluptés. Obon père I en attendant, vous nous avez assez versé à tous de la quatrième urne, aux commençants pour les corriger, à ceux qui s'élevaient déjà pour les édifier, aux parfaits pour les achever; et jusqu'à la fin des siècles vous nous défendrez contre la tiédeur et la méchanceté qui se trouvent dans les faux frères. II est temps maintenant que vous puisiez à la cinquième urne et que vous la fassiez servir contre les nouveaux hérétiques qui sortent en bouillonnant du puits de l'abime, pour se répandre
* Jean, ir, 10.— • 1 Tim., iv, 1,3. — » II Thess.. u, 3-10
presque dans toutes les Églises, comme si déjà leur prince commençait à être délié et que le jour du Seigneur fût proche. Dans le chaut d'amour du Christ et de l'Église, le passage que vous avez aujourd'hui à traiter, comme vous me l'avez dit vous-même, mon père : Prenez-nous ces petits renards qui ravagent les vignes *, se rapporte à ce mystère et vous conduit à la cinquième urne. Nous vous prions donc, père, de distinguer tous les points de leur hérésie qui sont venus à votre connaissance, et de les détruire par les arguments et les autorités de votre foi.
2. On a trouvé dernièrement chez nous, près de Cologne, des hérétiques dont quelquesuns sont revenus à l'Église après satisfaction. Deux d'entre eux, celui qu'on appelait leur évêque et son compagnon, nous ont résisté dans l'assemblée des clercs et des laïques, et en présence même du seigneur archevêque et de hauts et nobles personnages, ils ont défendu leur hérésie avec les paroles du Christ et de l'Apôtre. Hais lorsqu'ils se sont aperçus qu'ils ne pouvaient pas l'emporter, ils ont demandé qu'on leur fixât un jour pour qu'ils amenassent quelques-uns des leurs, doctes en leurs croyances; ils ont promis qu'ils se réuniraient à l'Église, si leurs maîtres succombaient dans leur défense ; sinon, qu'ils aimeraient mieux mourir que d'abandonner leur avis. A ces mots, comme ils avaient été avertis pendant trois jours et qu'ils n'avaient pas voulu se convertir, ils ont été saisis par la foule qu'animait un zèle excessif, et, malgré nous, ils ont été jetés dans un bûcher et brûlés ; mais, ce qui est plus étonnant, c'est qu'ils ont accepté et supporté le supplice du feu, non-seulement avec patience, mais même avec joie. Si j'étais auprès de vous, saint père, je voudrais avoir votre avis et savoir pourquoi il y a dans ces membres du diable une telle fermeté dans leur hérésie, qu'à peine les hommes les plus religieux en ont-ils autant dans la foi du Christ.
3. Voici leur hérésie. Ils (gisent que l'Église ne se trouve que chez eux, parce qu'eux seuls s'attachent à suivre les traces du Christ; et qu'ils sont les vrais imitateurs de la vie des apôtres, ne cherchant pas ce qui est du monde, ne possédant ni maison, ni terres, ni argent, comme le Christ qui n'a rien possédé et n'a permis aucune possession à ses disciples. Pour vous , nous disent-ils, vous ajoutez les maisons aux maisons, les terres aux terres, et vous cherchez les choses de ce monde, au point que
* Gant., II, 15.
ceux mfimes qui parmi vous passent pour les plus parfaits, comme les moines ou les chanoines réguliers, bien qu'ils ne possèdent pas ces choses en propre, les possèdent en commun. Ils disent d'eux-mêmes : Nous sommes les pauvres du Christ, sans demeure, fuyant de ville en ville, comme les brebis au milieu des loups; et nous endurons la persécution avec les apôtres et les martyrs ; quoique, cependant, nous menions une vie sainte et très-austère, dans le jeune et l'abstinence, passant les jours et les nuits en prière, en travail, ne demandant au travail que le nécessaire de la vie. Nous supportons cela, parce que nous ne sommes pas du monde ; mais vous, courtisans du monde, vous vivez en paix avec lui , parce que vous en êtes. De faux apôtres, altérant la parole du Christ, vous ont fait dévier, vous et vos pères ; nous et nos pères, engendrés des apôtres, nous sommes demeurés dans la grâce du Christ et nous y demeurerons jusqu'à la Un des siècles. Pour nous distinguer, vous et nous, le Christ a dit : Vous les reconnaîtrez à kvars fruits ^ Nos fruits sont les exemples du Christ. Dans leur nourriture ils s'interdisent toute espèce de laitage , tout ce qu'on fait avec le lait , tout ce qui a été procréé par génération. Ils nous opposent cette façon de vivre. En ce qui concerne leurs sacrements, ils se renferment dans le mystère ; cependant ils nous ont avoué ouvertement que chaque jour, lorsqu'ils se mettent à table pour manger, à l'exemple du Christ et des apôtres, ils consacrent par la prière du Seigneur leur nourriture et leur boisson au corps et au sang du Christ, afin de se nourrir ainsi de son corps et de ses membres. Qs prétendent que nous, dans les sacrements, nous ne possédons pas la vérité, mais une tradition humaine, qui n'en est que l'ombre. Ils ont avoué encore expressément qu'ils avaient été baptisés et qu'ils baptisaient, non-seulement dans l'eau, mais aussi dans l'Esprit et dans le feu; et ils ont produit ce témoignage de Jean- Baptiste , baptisant dans l'eau et disant du Christ : Celui-là vous baptisera dans le Sainte Esprit et dans le feu*. Et dans un autre endroit : Pour moi je baptise dans l'eau, mais au milieu de vous se tient un autre plus grand, que vous ne connaissez pa^, comme s'il voulait dire : il vousdonuera un autre baptême que celui de l'eau. Us se sont efforcés de nous montrer que ce baptême devait se faire par l'imposition des mains, et ils ont invoqué le témoignage de Luc, qui, décrivant dans les Actes des Apôtres le baptême que
« Malt., VII, 16. — * Malt., m. il. — « Jean, i, 26.
Paul reçut d'Ananie sur l'ordre du Christ, ne fait aucune mention de l'eau et parle seulement de l'imposition des mains ; et ils veulent rapporter à ce baptême tout ce qu'on trouve, tant dans les Actes des Apôtres que dans les Épitres de saint Paul, sur l'imposition des mains. Ils disent que tout homme qui parmi eux a été baptisé de cette façon est un élu, qu'il a le pouvoir de baptiser les autres s'ils en sont dignes, et de consacrer à leur table le corps et le sang du Christ. Par l'imposition des mains ils font passer d'abord le néophyte du nombre de ceux qu'ils appellent auditeurs au nombre des fidèles ; et alors il lui est permis d'assister à leurs prières, jusqu'à ce qu'ils l'aient assez éprouvé pour en faire un élu. Us ne tiennent aucun compte de notre baptême. Ils condamnent le mariage, mais je n'ai pu en savoir la cause, soit qu'ils n'osassent pas l'avouer, soit plutôt qu'ils l'ignorassent.
4. Il y a encore dans notre pays d'autres hérétiques tout-à-fait différents de ceux-là ; les uns et les autres nous ont été découverts par leurs discussions et leur mutuel dissentiment. Ceux-ci nient que le corps du Christ se trouve sur Tautel, parce que, disent-ils, aucun des prêtres de l'Église n'est consacré. La dignité apostolique s'est corrompue en se mêlant aux affaires du siècle ; la chaire de Pierre, en ne combattant pas pour Dieu comme Pierre, s'est privée de la puissance de consacrer qui avait été donnée à Pierre, et puisqu'elle ne l'a pas, les archevêques, qui vivent en mondains dans l'Église, ne la reçoivent pas d'elle de façon à pouvoir en consacrer d'autres ; ils s'attachent à cette parole du Christ : Les Scribes et les Pharisiens se sont assis sur la chaire de Moïse \ faites ce qu'ils vous disent ^ : comme si par ces paroles on leur avait accordé le pouvoir de parler et de commander, et rien de plus. Ils anéantissent ainsi le sacerdoce de TÉglise et condamnent les sacrements, excepté le Baptême seul, et encore pour les adultes, qu'ils disent être baptisés par le Christ, quel que soit le ministre du sacrement. Quant au baptême des petits enfants, ils ont une croyance contraire à cette parole de rÉvangile : Tout homme qui croira et sera baptisé sera sauvé '. Us appellent tout mariage une fornication, excepté celui qui est contracté entre deux vierges,' homme et femme, et ils appuient cette opinion sur cette réponse que le Seigneur fit aux Pharisiens : Que l'homme ne sépare point ce que Dieu a uni, comme si Dieu unissait encore les époux de la même façon
« Matt. XXIII, 2, 3. — « Marc, XVI, 16.
(jue les premiers hommes. Ils invoquent aussi ce que Jésus-Christ répondit à leur objection tirée de Tacte de répudiation : // nen a pas été ainsi dès l'origine^ et ce qui suit: Celui qui épouse une femme répudiée commet un adultère * ; et enfin cette parole de l'Apôtre : Q^e le mariage soit traité honnêtement par tous^ et que k lit conjugal soit sans tache •.
5. Ils n'ont pas de confiance dans les suffrages des Saints ; ils disent que les jeûnes et les autres mortifications qui se font pour les péchés, ne sont pas nécessaires aux justes, ni même aux pécheurs, parce que, en quelque jour que le pécheur gémisse, tous ses péchés lui sont remis; ils appellent superstitions les autres observances de l'Église, que le Christ et les Apôtres envoyés par lui n*ont pas établies. Us n'admettent pas le feu du Purgatoire après la mort ; mais ils disent que nos âmes, en sortant de notre corps, entrent de suite dans le repos ou dans la peine éternelle, suivant cette parole de Salomon : De quelque côté que l'arbre tombe, soit au midi, soit au nord, il y demeurera V Et ainsi ils suppriment les prières et les offrandes des fidèles pour les défunts.
6. Nous vous en prions, saint père, que votre sollicitude s'éveille contre ces maux si divers ; dirigez votre plume contre les bêtes des roseaux. Ne nous répondez pas que la tour de David vers laquelle nous nous réfugions est assez défendue par ses remparts, que là sont suspendus mille boucliers, armure des forts. Nous voulons, père, que tous ces moyensde défense, résumés par votre zèle pour nous dont l'esprit est tout ensemble et plus simple et plus lourd, soient mieux disposés et d'une résistance plus solide contre tant de monstres. Sachez, seigneur, que ceux d'entre eux qui reviennent à l'Église nous ont dit qu'ils avaient avec eux un très-grand nombre d'adhérents répandus sur toute là terre, et même beaucoup de nos clercs et de nos moines. Ceux qui ont été brûlés nous ont dit pour leur défense que cette hérésie était demeurée cachée depuis le temps des martyrs jusqu'à nos jours, et qu'elle s'était conservée en Grèce et dans quelques autres pays. Ceux-ci sont les hérétiques qui se disent pour apôtres et ont leur pape. Les autres méconnaissent notre Pape, mais ils n'avouent point en avoir d'autre parmi eux. Ces apôtres de Satan, vivant, à ce qu'ils disent , dans la continence, ont parmi eux des femmes leurs épouses, des veuves, des vierges, les unes parmi les élues, les autres parmi les fidèles, comme s'ils étaient
1 Natt. XIX, 8-9.— > Hébr., xin, 4. — > Eccl.i xr, 3.
revenus à la manière de vivre des Apôtres, auxquels était accordée la permission de mener des femmes avec eux. Adieu dans le Seigneur.
LETTRE CDLXXIII.