‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 77 sur 385 · DE THOMAS, ANCIEN ABBÉ DE MAURIGNT*, A SAINT BERNARD · texte numérisé non relu

DE THOMAS, ANCIEN ABBÉ DE MAURIGNT*, A SAINT BERNARD

A son bien-aimé seigneur, digne d'ôlre honoré dans les entrailles du Christ^ à Bernard^ par la grâce de Dieu abbé de Clairvaux, Thomas, lils et serviteur de sa sainteté : salut.

Le nom de votre monastère convient à vos œuvres et à celles des soldats qui combattent sous vos étendards. Car vous brillez au milieu d'une nation méchanteet perverse, comme de grands flambeaux qui portent au milieu du monde la parole de vie, et vous habitez dans des vallées qui produisent avec abondance le froment que Dieu a envoyé à Jacob et qui est tombé sur Israël. Ces considérations m'ont inspiré à moi qui suis un homme depeu, dernier dans la maison du Seigneur, la confiance d'écrire à Votre Altesse, au sujet des peines que j'enduremàlgrc moi, et dont je viensdemander à votre sainteté le remède. Voici l'aiTaire. Albéric, homme apostolique, évêque d'Ostie, parcourant la France avec les fonctions de légat de la Cour de Rome, et allant par toute la terre en faisant des miracles, sur la grandeur et le nombre desquels nous garderons le silence, a transféré d'une petite, nouvelle et pauvre abbaye dans une autre antique, grande et riche abbaye de saint Benoit, son neveu Hacaire, homme de réputation compromise, au corps gras, au cœur double, à la bouche hypocrite ; il a fait cela après avoir pris avec lui cet arrangement inouï, que la règle de Cluny ne serait pas introduite dans cette abbaye et qu'aucun des religieux de cette maison ne serait envoyé dans un lieu dépendant de Cluny.

* Thomas^ d'abord abbé de Maurigny, s'étant spootanémeui démis de sa charge, s'était retiré à Saint-Martin des Champs. Albéric, évèque d'Oslie, etYmarc, évèqiie de Frascati, envoyés par le pape Lucien , le premier en France, le second en Angleterre, ayant appris à leur passage l'état fâcheux dans lequel était tombée l'abbaye de Saint-Martin des Champs,cn déposèrent l'abbé Adhémar, et mirent à sa place Macairc, neveu d'Albéric, alors abbé de Maurigny, a lin qu'il réformât rabbaxc de Saint» Martin des Champs d'après la règle de Cluny, dont lui-même avait fait profession au prieuré de Longpont.Thoina^^qui depuis longtemps s'ennuyait de son inaction comptait sur celle occasion pour être remis à la tète de l'abbaye de Maurigny. I fut trompé dans son espérance, peut-être par l'opposition d'Aibéric, cl il sévit préférer Thé vin, prieur d'Argenteuil : de Ib ses invectives contre Albéric et contre ses neveux. Le chroniqueur de Maitrigny nous fait voir que ces allégations élaicnl sai*^- fottdcmcni^ inspirées par le ressentiment ou basées sur de faux bruits. On ignore si saint Bernard lui répondit, mais on sait par la même chronique que Thomas retourna au minaslère de Colombei d'où il était sorti, et qu'il y mourut peu de temps après.

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Celui qui ne sent pas là le venin mortel do l'hérésie simoniaque, manque certainement du don de discernement, et a les narines spirituelles bouchées par un polype fétide. Car qu'est-ce là sinon vendre la religion, la justice, la vérité, et ne pas entrer dans la bergerie par la porte ? L'évêque, croyant donc que rien ne pourrait lui résister, fait tous ses efforts pour mettre son autre neveu Lancelin à la tête de l'Église de Haurigny : ce que Macaire, lorsqu'il gouvernait cette maison, avait non seulement promis, mais encore formellement juré d'accomplir. Car cette race, tirant son origine d'un tronc empoisonné, joint l'écaillé à Técaille, s'empare de l'admmistration de l'Église; sous le couvert et l'autorité du susdit personnage, elle s'enrichit, elle s'étend, malgré tout le monde, en acquérant des prébendes et de l'argent par la remise des fautes graves et l'absolution des personnes infâmes, lis sont heureux d'entendre les cris de leurs adversaires. Mais, que les ossements dispersés de l'évéque Albin et du martyr Rufln deviennent éclatants de lumière^ aussitôt la nuit se change en jour, ce qui était noir parait blanc. Prêtée se joue au milieu des flots, en un mot tout change : ceux qui pleuraient se mettent à rire, ceux qui riaient se mettent à pleurer, et, comme le dit un proverbe vulgaire : ces pêcheurs, non de l'Evangile, mais de Sidon, jettent leurs filets en eau trouble, et remplissent d'or et d'argent leurs bourses pourtant si nombreuses. Ces immenses exactions n'ont pas pour but de venir en aide à la sainte Église Romaine, qui est actuellement ébranlée par la révolte de son peuple, mais de soutenir des dépouilles des églises une race méchante et perverse, de l'enrichir, de la porter à l'orgueil, de la laisser tomber dans la luxure, de l'affermir dans la malice. Mais ces rejetons bâtards ne pousseront pas de profondes racines : car tout arbre que le Père céleste n'a pas planté sera arraché. Enfin, à l'occasion de cette affaire, ils ont été frustrés de leur espérance. Car Lancelin était un homme méchant et intraitable^ au poil roux, au visage enflammé, à l'esprit sanguinaire, un Phalaris de notre temps ; à cause de cela, il a mérité à bon droit d'éprouver un refus, pour cette chose qu'il avait longtemps désirée et à laquelle il avait aspiré, aussi honteusement qu'effrontément. Il faut se taire sur les autres bruits que la renommée publie : car c'est un défaut, dit Senèque, de croire à tout le monde et de ne croire à personne. Cependant Tévêque, confiant dans son autorité, ne sachant pas ce

que c'est d'être vaincu, poursuit violemment son entreprise : s'il pouvait me renverser, moi| qui avais longtemps gouverné cette maison, et| qui maintenant encore étais demandé par les!moines, par le clergé, par le peuple, par les soldats, par les grands, il se croirait sûr d'obtenir ce qu'il désire. Aussi, à Paris, danS' le palais, au milieu d'une assemblée de personnes vénérables, en présence du roi et de la cour, rejetant le fruit de la modération, il se mît à déclamer contre un ami absent, qui lui avait rendu service, qui avait fait nommer Macaire abbé à sa place, et, la colère l'inspirant, il proféra beaucoupdeparolesqui n'étaient pointconformes à la vérité. Mais, comme par là il n'épuisait pas sa bile et qu'il répétait les mêmes choses jusqu'à satiété pour ceux qui voyaient là plus clair et plus sainement que lui, s'aperceyant qu'il n'avançait à rien et qu'il allait succoniber, il appelle le prieur de Saint-Martin des Champs, sous lequel je servais depuîsque j'étais rentré dans la vie privée, et, en vertu de son autorité, il lui ordonne de dire devant tout le monde ce qu'il pense de moi. Celui-ci, comme s'ils eussent machiné ce projet ensemble (car la veille ce prieur avait rappelé un envoyé que le chapitre m'adressait pour me mander le plus vite possible à Paris), celui-ci, dis-je, affirme que j'ai le corps tellement affaibli que je ne pourrais plus remplir ce poste ni aucun autre. Ici je retiens ma plume etjemetsun doigt sur ma bouche, car il est écrit : l'une maudiras pas le prince de ion peuple ; et encore : La vengeance est à moi^ et c'est moi qui tejiercerai : et encore : Le faux témoin ne sera pas impuni.

La réalité elle-même montre, grâce à Dieu, combien cette affirmation est loin de la vérité: car je me suis rétabli de la maladie dans laquelle Votre Sublimité a visité son serviteur: je suis sain de tous mes membres, et les humeurs que j'avais prises dans le lieu malsain où j'avais habite plus de cinq ans, ont disparu. Bientôt l'évéque prend la parole, et, avec empire et autorité, il ordonne aux moines de se séparer, et, sans discuter le nom ni l'élection, d'élire sur-le-champ une autre pci-sonne, ajoutant qu'il rendra compte de tout cela au juge légitime et souverain. Devant ces faits, mon regard intérieur se trouble, mon très-doux père ; un voile s'étend devant ma prunelle, et mon œil tremble, palpite et se ferme à ras[»ect de la vraie lumière. Sachant, en effet, que je n'aurai plus la paix aux Champs, je me demande, je l'avoue, si je dois retourner au monastère de Maurigny

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dans lequel, jeune encore, j'ai promis en plein chapitre de me faire moine, ou à l'église* de Colombe, dans laquelle pour diversescauses j'ai pris l'habit monastique et fait profession, en promettant d'y revenir, lorsque je fus envoyé à l'abbaye de Haurigny, si je venais à quitter cette abbaye. Que le Seigneur, par votre intermédiaire, fasse donc pleuvoir sur moi sa céleste rosée, et que je mérite de recevoir de vous une réponse consolante, que je souhaite ardemment et que je vous supplie de m'envoyer. Portez- vous bien.

LETTRE CDLXXVIl.

D UNB DAME A SAIKT BERIf ARD.

L'angoisse, je l'avoue, m'environne de toute part, parce que l'amour me pousse à implorer celui que chérit mon âme : mon esprit impa^ tient déborde, mon cœur se dilate, mais la règle du silence me retient , ma langue balbutiante n'exprime pas ce que je ressens , le papier me manque, ma .plume s'émousse et ma main aussi, autrefois si active, s'alourdit. Dans cette tentation je ressens, sinon dans mon corps, au moins dans mon esprit , les douleurs d'Eve maudite, la grande inquiétude de Sara, le désir de l'anxieuse Rébecca , la jalousie de Rachel, l'humiliation de Lia. Plût à Dieu que j'eusse reçu la prudence de Jaël, l'importunité de Ruth, l'audace de Judith, les charmes d'Ësther, afin que je pusse couvrir Sisara de mon manteau, envelopper Booz, tromper Holopherne, sans vouloir cependant tenter rien de semblable à ces saintes femmes, afin que je pusse aller trouver Assuérus sur son trône pour lui demander le salut de mon âme languissante I 0 joie indicible, ô émotion, ô consolation de Madeleine, qui, baisant les pieds de Jésus fils de la Vierge, les arrosant de ses larmes, les essuyant de ses cheveux, les oignant de ses parfums, en a remporté le remède du salut I En gardant vos paroles, c'est à Jésus que je suis fidèle. S'il m'était possible, s'il m'était permis d'en attendre de votre générosité, que de joie je concevrais 1 L'excès de mon bonheur me ferait, je crois, presque mourir. Je me réjouis de parler à quelqu'un qui connaît la loi, qui comprend le sens de toutes choses, qui pénètre et explique les figures et les allégories. Pourquoi suis-je venue tourmenter votre paternité par ma pauvre lettre? C'est que naguère, au sou de votre grande voix, le feu de

l'amour, plus puissant que je ne pourrais dire^ s'est allumé en moi ; que tous les fruits de la vanité y ont été consumés, et qu'avec l'Épouse je me suis écriée d'une seule voix : Filles de Jérusalem^ annoncez à mon bien-aimé que je languis d'àmour. Qui me fera la grâce que, languissant vous aussi, vous buviez le breuvage que vous versez aux autres. Pardonnez-moi, mon père, pardonnez-moi : je suis folle, et c'est vous qui m'avez rendue telle. La charité qui est dans le Christ me brûle, je suis pleine de vos discours, et l'esprit qui est en moi me domine. C'est pourquoi, mettant fin à mes paroles, j'implore votre autorité, qui est tout pour moi ; je l'implore, dis-je, au nom des blessures de Jésus- Christ, pour que vous gardiez la mémoire de votre servante, de votre fille, permettez-moi ce nom. Je vous ofl're et vous envoie par le porteur de cette lettre un présent, non comme cadeau, mais comme sou venir d'une foi incorruptible, et je désire avec impatience avoir la consolation de vous voir avant de mourir.

LETTRE CDLXXVni.

DE B. ^ A SAINT BERNARD

Au sqjet d'un moine indocile.

A son très-cher père Bernard, par la grâce de Dieu abbé de Clairvaux, le frère B., comme un enfant à sa mère : la terre où coulent 1© lait et le miel.

I. J'avais résolu d'ensevelir dans le silence les injures qui m'ont été faites ; mais j'ai cru convenable de prévenir le mensonge par la vérité. Combien de fois et avec quelle insolence le frère R. a lutté contre moi, aunledans et au-dehors du monastère I quels nombreux et quels graves scandales il a, avec connaissance de cause et préméditation, produits devant le faible troupeau ! avec quel air hautain et quelle attitude altière il a résisté à la discipline de la règle et à nos usages 1 j'en ai pour témoin Celui qui voit mes peines et ma douleur; j'en ai pour témoins tous nos frères, qui ont vu et entendu ses contestations ; j'en ai pour témoin sa propre conscience elle-même, bien que sa langue parle autrement. Je rends grâces à mon Dieu de ce que, en ce qui concerne mes injures personnelles, s'il s'en est rencontré, j'ai reçu de

* Cette lettre est sans doate de Bernard qui a été abbé de Saint-An»sla.<e, près de Rome, dont il question à )a fin de la lettre. Les lettres cccxuu et cccxliv sont du même.

lui la patience. J'ai entendu bien des paroles qu'un moine ne devrait p;js prononcer; j'ai fait celui qui n'entend pas, et qui n'a rien à répondre. Je suppliais cet homme avec instances, en secret et en public, seul ou- en me joignant à d'autres ; je lui demandais de nous épargner, nous et lui, d'avoir pitié de sa propre conscience, et aussi de notre réputation, pour qu'une fondation si nouvelle sur une terre étrangère ne fût pas ébranlée par la discorde. Je recourais aux arguments, aux supplications, aux reproches, mêlant les caresses aux menaces, pour le presser de ne pas nous tourner en ridicule et de ne pas nous rendre la risée de ceux qui nous entourent. J'ai versé à la fois le vin et l'huile sur les blessures de notre frère à demi-mort ; mais le mal a été incurable. 2. Comme presque tous les remèdes avaient été épuisés, sans que la plaie voulût se cicatriser, j'ai craint que la pourriture et la gangrène d'un membre ne gagnassent le reste du corps. Cependant, me défiant de moi-même, j'ai longtemps différé, de crainte que celui qui s'était transformé en ange de lumière ne me poussât à venger mes propres injures sous le prétexte du zèle pour la justice et de l'amour de notre Ordre. Ayant donc appelé le Seigneur à mon aide, pour qu'il ne me laissât pas dévier à droite ni à gauche, j'ai signifié à cet homme superbe et rebelle qu'il eût à ne plus entonner de psaume ou d'antienne jusqu'à ce qu'il eût réparé le scandale qu'il avait causé devant les fils de sa mère. Sa fureur pour cela ne s'est point apaisée, mais sa main s'est encore étendue.Car lui qui ne voulait pas auparavant chanter quand il en était prié, s'est mis à chanter contre notre défense ; il a entonné les antiennes, et le muet a parlé, à l'étonnement de la foule. Le lendemain, je lui ai interdit la table. Comme il montait en face de moi, et que, se trouvant devant moi de l'autre côl é du chapitre, il me jetait au visage des paroles de colère, j'ai répondu brièvement : Si quelqu'un veut quereller, ce n'est pas notre coutume, ni celle de l'Église de Dieu. Et je lui ai ainsi échappé. Exaspéré, il m'appelait novice, et se vantait d'être un ancien dans l'Ordre ; puis, il s'est précipité hors du cloître, et, franchissant la porte du monastère, il s'est retiré tout seul : car ce n'était pas le désir de propager l'Ordre, mais, comme il a eu l'audace de le confesser à l'abbé, l'envie de contempler Rome qui l'avait attiré. Que Dieu voie et juge : car, autant qu'il l'a pu, il a cherché à corrompre l'Ordre, en face de l'abbé et de ses serviteurs.

. LETTRE CDLXXIX.

d'HUGUES MÉTELLUS a saint BERNARD.

11 6e répand ea éloges sar son compte.

A son révérend père^ au béni du Christ, à Bernard, abbé de Clairvaux, lampe très-éclatante, Hugues Métellus, autrefois diseur de riens, aujourd'hui porte-croix du Christ : qu'il entre dans le sanctuaire de la sainte Écriture, qu*il en ramasse les miettes pour qu'elles ne se perdent point, et qu'il fasse sortir delà froide pierre le feu qu'elle renferme.

4. Votre nom est une huile répandue, odoriférant comme les parfums qu'on écrase.

Votre éclatante réputation, propagée dans tous les sens, est parvenue jusqu'aux extrémités de la terre ; son odeur pleine de suavité a réjoui la mer et les déserts, et elle attire au lieu dont elle émane un grand nombre d'hommes, parce que, entraînés par cette odeur, ils ont la saveui salutaire de ce parfum : ceux qui s'étaient imprégnés de l'amertume du Styx, que la puanteur de l'Achéron avait fait défaillir et avait décomposés, ont repris des forces avec ce nectar délicieux. Votre vie est une huile répandue. Votre vie est une lampe éclatante, dont la lumière échauffe et dont la chaleur éclaire. Elle s'échaufTe elle-même, elle éclaire les autres. Votre vie est une lampe dont la clarté se projette au loin et non pas seulement sur ce qui l'environne. Votre conduite, tout étincelante de l'éclat qui s'en échappe, ne se renferme pas en elle-même, mais elle se répand au dehors ; coulant doucement et sans confusion, elle éclaire les ténèbres par ses bons exemples, elle fournit la lumière, elle abaisse les montagnes et les éclaire, elle remplit les vallées et les illumine. Vous êtes encore un charbon ardent, et le contact enflammé de vos vertus rallume les charbons éteints. Car tout le cours de votre vie, par le modèle qu'il présente, commence la conversion d'un grand nombre, réforme ce qui est déformé, redresse ce qui est courbé, consolide ce qui est encore mou, et répandant, non dans la nuit, mais à la face du soleil, la suavité de ce parfum, embaume de tous côtés.

2. Votre parole est une huile répandue. Le talent qui vous a été confié, oui, le talent de parler et de convaincre, n'est pas renfermé en vous, mais il déborde de la mesure. Vos paroles sont vaporisées par le feu de la charité et adoucies par le nectar de la mansuétude. Votre langue est la plume d'un docte écrivain. Votre langue est celle d'un magicien habile

dans les enchantements. Vous parlez un nouveau, oui, un nouveau langage, quand vous exposez les divins mystères, quand vous entonnez les louanges du Créateur. Sous votre langue se trouvent les choses nouvelles et les ' choses anciennes, le corps et l'ombre. Sous votre langue sont la grâce et la loi, non le résidu inutile de la loi. Sous votre langue sont le lait et le miel, non le fiel et la ruse. Votre langue est un rayon qui distille le miel. Vous ne frappez pas l'air en vain, vous ne traitez pas de questions superflues, vous ne gesticulez pas de la main, vous ne frappez pas du pied : vous faites tout avec douceur. Dans votre bergerie le loup est couché à côté de l'agneau , le léopard à côté du chevreau^ et un petit enfant les conduit. Votre parole est une huile répandue. La loi de la clémence est dans vos discours. Quand vous prêchez la miséricorde et le pardon aux pécheurs, la consolation aux affligés, l'espoir et le conseil aux désespérés, vous répandez votre huile. Quand vous fortifiez, par votre éloquence suave comme le miel, les lutteurs qui combattent dans l'arène du Seigneur et qui succombent sous l'excès de leurs fatigues; quand vous les abreuvez d'une source de lait, et que vous les oignez de votre douce parole, vous répandez votre huile sur leurs sueurs. Votre parole est une rosée qui fait germer la joie. Elle est un torrent enivrant qui multiplie la fécondité. Quand votre discernement attentif distingue ce qui est honnête de ce qui ne l'est pas, ce qui est utile de ce qui est inutile, vous exprimez dans le pressoir l'huile du marc, et vous séparez dans le van le grain de la paille. Quand vous cherchez dans la lettre le sens spirituel qu'elle renferme, vous extrayez de la graine l'huile qui s'y cache. L'huile mêlée à l'eau surnage ; et le sens spirituel que vous recherchez s'élève au-dessus du sens littéral. L'huile mêlée au vin monte à la i)artie supérieure; et la miséricorde que vous prêchez domine, la justice, etc.

3. Quand je lis vos écrits, ce sont eux qui me parlent, et ce sont vos salutaires avis qui s'adressent à moi ; mais ils ne satisfont pas mes désirs et ne me rassasient point. Parlez- Ddoi vous-même, baisez-moi d'un baiser de votre bouche. . Je veux vous voir à visage découvert, et non pas seulement en énigme dans un miroir. Baisez-ipoi, non de ce baiser qui unirait vos lèvres aux miennes, car j'en suis indigne ; non de ce baiser de vos écrits qui n'expriment pas tout le bien qui est en vous; mais de ce baiser de votro parole, c'est-à-dire

de cette diction si suave qui s'échappe de votre bouche, pleine de charmes. En me parlant et en m'exhortant, vous m'entraînerez après vous; vous m'entraînerez, dis-je, non pas malgré moi, mais selon mon désir, quoiqu'il soit difficile de vous suivre. Le Caucase, le Parnasse et les Alpes sont entre vous et moi, cependant l'odeur de vos vertus m'attire après vous. Entraîné, je courrai à l'odeur de vos parfums, et par là j'arriverai à en goûter la saveur. Vous m'introduirez dans vos celliers, où se trouvent des mets de diverses sortes, des boissons de diverses espèces ; et, après m'en être rassasié et enivré, j'entrerai dans la chambre du Roi éternel, où je serai dans la joie pour l'éternité. Je courrai après vous, ai-je dit, mais non jusqu'à vous : car je ne me suis point encore résolu à changer l'habit blanc et angélique des Nazaréens pour un autre. Il m'est bon d'être ainsi, etc.

Ce que je vous ai dit plus haut, vénérable père, je l'ai dit à vous, pour vous, et à cause de vous spécialement. Je vais quitter la plume, et j'invite les autres à écouter avec vous ce que je vais dire encore, pour m'accuser de mes péchés, déplorer la misère du monde et demander l'aide de vos prières, etc.

LETTRE CDLXXX.

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