‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 79 sur 385 · Nous vous envoyons notre abbé, vénérable · texte numérisé non relu

Nous vous envoyons notre abbé, vénérable

père, pour qu'il tous voie, s'entretienne avec TOUS, s'édifie auprès de vous. Car il est doux de contempler votre visage angélique, plus doux de s'entretenir avec vous, et c'est le comble du bonheur de s'édifier auprès de vous. Nous vous envoyons un homme innocrnt, dont le cœur ne renferme que du miel et pas de fiel : oui, il y a en lui plus de miel que de fiel, plus d'amour que de crainte ; il est prudent avec simplicité, simple avec prudence, chaste comme une tourterelle, simple comme une colombe.

3. Nous avons appris, révérend pore, qu'on vous a rapporté que notre monastère ne renferme que peu ou point de religieux. Si le rapporteur a dit point, il a exprimé une erreur; s'il a dit peu, il a dit vrai, et je partage son avis, car nous sommes en petit nombre. Hais s'il ne l'a pas entendu ainsi, si l'expression peu ne s'applique point au nombre et s'entend en mauvaise part, il ne faut pas s'en étonner, bien qu'il faille s'en affliger. Car, sans parler du présent, nous pouvons rappeler le passé : or, l'arche du bienheureux Noë a renfermé dans son sein les animaux purs et les animaux impurs. La maison du patriarche a eu un enfant béni et un enfantréprouvé. Enfin, l'école du Christ a rassemblé onze Apôtres qui avaient l'âme saine, et avec eux un douzième qui était insensé; elle a eu d'autres disciples dont les noms selon la justice présente étaient inscrits sur le livre de vie, et en étaient ensuite effacés par la prescience de Dieu. L'orteil a franchi la porte du Ciel et en a été ensuite honteusement précipité. Si, dis-je, votre narrateur infidèle sépare le petit nombre des réprouvés du nombre des bons, qu'il voie de quel œil il les considère. Si sa vue est troublée, qu'il essuie son oeil malade, qu'il le lave avec un collyre, afin de rendre son regard plus clair, et qu'il ne cherché pas à découvrir les infiniment petits du mal d'autrui, comme l'aigle ou le serpent d'Épidaure, tandis quMl regarde ses propres péchés d'un œil maladif et chassieux. 11 n'est pas sûr dans les questions douteuses de s'attaquer à Dieu ou au prochain et de juger le serviteur d'autrui. Car je connais celui qui dit : Qui êtes-vous, vous qui jugez le serviteur d'autrui? S'il demeure ferme ^ ou s'il tombe ^ cela regarde son maître*. Ainsi, ne croyez pas à tout esprit, que la langue des flatteurs dont la vue est malade ne vous fasse pas fermer les yeux, et que l'huile des pécheurs ne se répande pas sur votre tétc. Car ils cherchent vos bonnes grâces

* Bom. XIV, 4.

et leur propre gloire, en inventant des calomnies sur les autres. Je crois, mon père, que vous avez le discernement des esprits, et que vous versez sur la terre une huile excellente. * Mais de tels hommes sont des coureurs, des scrutateurs des pensées d'autrui, toujours à la chasse des mots et des syllabes. Ils sont comme les yeux, qui voient les autres et ne se voient pas eux-mêmes. Or, comme dans la natuie humaine il n'y a qu'une perfection, qui est de savoir qu'on est imparfait (car, si nous disons que nous sommes sans péché, nous nous trompons nous-mêmes et la vérité n'est pas en nous*), le meilleur est celui qui en a le moins à supporter'. Je me souviens qu'un sage a dit et a confié à l'écriture cette mémorable parole : a Quelques taches ne me choquent pas dans \^n corps tout brillant de beauté' ».

4. Je sais, mon père, je sais que, sous l'impulsion de la charité et à l'exemple de l'Apôtre* vous voudriez que tous les hommes fussent semblables à vous. Hais c'est une tâche difficile à entreprendre, plus difficile à réaliser. De même que le regard de l'homme corporel est fatigué en fixant le globe du soleil, de même le regard de l'homme intérieur est ébloui à la vue de vos vertus. Vous qui êtes rassasié, sain, parfait, soyez indulgent pour celui qui est affamé, malade, imparfait ; et priez pour que sa faim s'apaise, que sa maladie se guérisse, que son imperfection s'améliore. Le Dieu toutpuissant qui vous a créé alors que vous n'étiez pas encore, qui vous a rendu parfait d'imparfait que vous étiez, le Tout-Puissant, dis-je, n'est pas devenu impuissant, son bras ne s'est pas raccourci, sa miséricorde n'a pas diminué.

LETTRE CDLXXXI.

DU MÊME HUGUES MÉTELLU8, DE LA PART DE SON ABBÉ, A l'abbé GUILLAUME.

Il 8*ezcQ8e de répondre quelquefois avec trop de dureté aux accusations de son religieux Herbert.

Au vénérable abbé Guillaume, à son bien-aimé en Jésus-Christ, Siébaud, humble abbé de Saint- Léon : un heureux triomphe sur le lion ru^ssant qui tourne autour du bercail du Christ.

1. Faites à notre lettre un bon et amical accueil, et lisez tout ce qu'elle renferme. 11 ne s'y trouve ni sel, ni amertume, ni rien qui doive contrister votre esprit. Nous vous abor-

» I Jean, i, 8. — « Horace, Sa/iV«, liv.l. sat. m, ^ers 63, 09. — » Horace, Aii poét., v, 351. — * I Cor., vu. 7.

. dons pacifiquement, et notre parole ne porte pas d'aimes, mais un rameau d'olivier. Irrité des rapports pénibles laits par quelques personnes, nous nous sommes emporté contre notre frère Herbert, parce qu'il avait propagé âur notre compte des bruits fâcheux et men-

, songers, et, dans notre émotion, nous avons écrit contre lui des paroles dures provoquées par de plus dures encore. Car nous sommes

. hommes : personne ne trouve petites les inj ures

. qu'on lui fait ; et beaucoup même les considèrent comme plus graves qu'elles ne sont. Outre cela, l'outrage fait à notre Dieu, vis-à-

. vis de qui il a manqué à sa parole, nous a beaucoup plus irrité que l'outrage fait à nousmême ; quoique l'injure faite à Dieu nous atteigne, et que celle qu'on nous fait atteigne Dieu. Ainsi irrité intérieurement, blessé par

. amour pour Dieu, nous nous sommes répandu en paroles sévères contre notre frère; et nous l'avons fait non sans raison, ni sans que la divine Écriture nous en donnât le droit. Paul , contrista par des paroles dures et humiliantes les Corinthiens qu'il venait de convertir, et, après les avoir contristés, il les corrigea' ; il reprocha à pleine voix aux Calâtes de s'être laissés fasciner ' ; s'il les eût interpellés avec plus de douceur, il ne les eût pas convertis, etc. 2. Or, le frère Herbert, si toutefois il est notre frère, écrivit dans ses lettres, contre toute convenance, que j'avais envoyé derrière lui un fleuve pour l'engloutir; sans parler de ce qu'il m'appelait par mépris a cet homme i) , supprimant le nom d'abbé. Dans la même lettre il m'appela encore un archer, et il arma mon bras d'un arc tendu : ce qui eût peut-être été supportable par métaphore, s'il n'eût ajouté que je lançais des flèches empoisonnées. La pareille lui. a été rendue, et nos injures ont été la revanche des siennes. Mais que votre charité soit certaine, bon père, que je gémis avec une affection toute paternelle de la chute de notre frère, et que j'attends sa résurrection les bras ouverts et le cœur disposé pour le recevoir. J'attends pour voir s'il ne reviendra pas de quelque façon à de meilleurs sentiments, et s'il ne rentrera pas en lui-même. Comme je vous l'ai dit au commencement de ma lettre, j'ai proféré contre le frère Herbert de dures paroles, et j'ai blessé à la fois et lui et vous en sa personne. Mais, comme la colère de l'homme n'accomplit pas la justice de Dieu, je n'ai pas laissé s'enflammer toute la mienne, je l'ai modérée, je l'ai éteinte, etc.

* I et II Cor. —* Gai., III, 1.

LETTRE CDLXXXII.

d'haimon, akghidiacrb de chalons, a saint bernard.

Au ri^vérend père et seigneur B., par la grâce de Dieu vénérable abbé de Clairvaux, H., parla môme grâce humble archidiacre de TÉglise de Châlons : qu*il marche sans reproche devant Dieu et devant les hommes.

Seigneur, voici que celui que vous aimez est gravement malade, car il est atteint d'une fièvre quarte. Je vous prie donc, mon père, comme je suis dévoré par l'ardeur de la fièvre, de m'aider des prières ferventes des saints qui sont avec vous. Car je sais, je sais pertinemment que si, prosterné à terre, vous adorez le Seigneur Jésus et que vous le touchiez de vos prières accoutumées, à leur contact une vertu «i^rtira de lui pour me guérir, et que son esprit soufflera et dissipera ma maladie. Que Votre Sainteté se porte bien dans le Seigneur, mon maître et mon très-tendre père. Puissé-je mériter de recevoir de vous la consolation, une réponse de votre main, et, avec la bénédiction de Dieu et la vôtre, votre pain fortifiant !

LETTRE CDLXXIll.

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