CHAPITRE V
NOUS NE DEVONS PAS PRENDRE SOIN DES AUTRES AU POINT DE NOUS NÉGLIGER NOUS-MÊMES.
6. Apprenez donc ce que je désapprouve, ce que je conseille. Si tout ce que vous avez de temps et de capacité, vous le donnez aux affaires, et rien à la méditation, dois-je vous en féliciter? Non, je ne puis pas vous louer d'une telle conduite ; et je pense qu'elle ne sera pas approuvée davantage de quiconque aura entendu cette parole de Salomon : Celui qui se
« Ps, jtviir, 8, — • Ps. cxnv, 85.
DE LA CONSIDÉRATION. — LIVRE PREMIER
modhe dans faction, acquerra la sagesse ^ o • Certes, l'action elle-même n'a rien à gagner à n'être pas précédée par la méditation. J'ajoute que, si vous voulez vous sacrifier tout entier à tout le monde, à Finsiar de celui qui se fit tout à tous, je vous félicite de votre charité pour les hommes, mais à condition qu'elle soit entière. Or, comment le serait-elle, si vous vous en exceptez vous-même ? Car, enfin, vous aussi, vous êtes un homme. Donc, pour que votre amour des hommes soit plein et entier, il faut que vous soyez reçu vous-même dans son sein, où vous recevez tous vos frères ; autrement, comme le dit le divin Maître, à quoi vous servirait de sauver le genre humain tout entier j si vous veniez à vous perdre vous-même * *' ^
Ainsi donc, puisque tout le monde dispose librement de vous, soyez, vous aussi, du nombre de ceux qui en disposent. Faut-il que cette faculté soit interdite uniquement à vous? Jusques à quand, oubliant que vous n'êtes qu'un souffle qui passe et ne revient plus*, jusques à quand recevrez-vous les autres, sans jamais vous recevoir vous-juêrae, au moins à votre tour ? Vous vous devez aux sages et aux insensés, et vous vous refusez seulement à vous-même 1 Le fou et le sage, l'esclave et l'homme libre, le riche et le pauvre, l'homme et la femme, le vieillard et le jeune homme, le clerc et le laïque, le juste et l'impie, tous indistinctement usent de vous, tous viennent se désaltérer à votre sein comme à une fontaine publique ; et vous seul resteriez à l'écart mourant de soif 1 S'il est frappé de malédiction, celui qui fait sa part plus mauvaise, que sera-ce de celui qui s'en prive absolument ? Eh 1 sans doute, vos eaux doivent se répandre sur ks places publiques ^ ; sans doute, les hommes, les bêtes de charge, les troupeaux, doivent pouvoir s'y désaltérer; bien plus, vous devez abreuver même les chameaux du serviteur d'Abraham ; mais, comme tous les autres, buvez donc, vous aussi , à votre propre fontaine *. L'étranger , ajoute le Sage , ne boira point de ces eaux •. Mais vous, êtes-vous un étranger ? Pour qui ne serez-vous pas un étranger, si vous Tètes pour vous-même? Enfin, celui qui est méchant pour lui-même, pour qui pourra-t-il être bon ' ?
Souvenez-vous donc, je ne dis pas toujours, je ne dis pas souvent, mais quelquefois, de vous rendre vous-même à vous-même. Usez, vous aussi, de vous-même, avec tant d'autres,
i Eccli., xxxviii, 25.