CHAPITRE VL
IL FAIT VOIR, PAR LE TÉMOIGNAGE DE L'aPÔTRE, QUE c'est bien moins AUX ÉVÊQUES QU'AUX PRINCES DE LA TERRE QUE LE POUVOIR JUDI- CIAIRE A ÉTÉ DÉLÉGUÉ.
7. Ecoutez cependantrApôtre,pourconnaitre| son sentiment sur le sujet qui nous occupe. Quoi donc/ n'est-il pas parmi vous une personne sage, dit-il, qui puisse régler un différend entre un frère et un autre frère * / Et il ajoute : Je le dis pour vous faire affront...,,. Ceux qui sont les derniers dans l'Eglise, établissez-les pour juger les différends^. Ainsi, d'après l'avis de l'Apôtre, c'est au mépris de votre dignité que vous, homme élevé au rang des apôtres, vous vous attribuez une fonction vulgaire, un emploi ré serve à ceux des derniers rangs. C'est pour cela qu'il disait encore, en sa qualité d'évêque instruisant un évoque : Un homme qui s'est engagé dans la milice de Dieu ne s'embarrasse point des affaires du siècle *.
Quant à moi, j'use d'égards pour vous: car je ne prétends pas vous conseiller des actes héroï(iues, mais des choses possibles. Croyezvous, en effet, que l'on supportât de nos jours qu'à ces hommes (|ui plaident pour des intérêts terrestres, et qui vous sollicitent sans cesse de les juger, vous répondissiez par cette parole de votre divin Muitre : 0 hommes/ qui m'a
* Prov., :x, 9. — « I Cor., vi, 5. — » Ibid., vr, 4. — * II Thn., Il, 4.
DE LA CONSIDÉRATION.— LIVRE PREMIER
aonc établi votre juge * f Quel étrange jugement on porterait aussitôt de Tous-mcme 1 Que nous dit là cet homme malhabile et grossier, ignorant à ce point ses prérogatives, déshonorant le siège où il est élevé, méconnaissant sa dignité d'apôtre ? Voilà ce qu'on dirait ; et pourtant, ceux qui tiendraient ce langage ne nous apprendront jamais, que je sache, dans quel lieu, dans quelle circonstance il est arrivé à quelqu'un des Apôtres de s'établir juge entre les hommes, de diviser les héritages ou de distribuer des terres. Enfin, je trouve bien dans l'Écriture que les Apôtres comparurent devant des juges' ; je ne lis nulle part qu'ils aient pris place sur un tribunal : cela doit arriver un jour •, mais cela n'arriva jamais. Eh quoi I un serviteur descend-il de sa dignité, s'il neveut pas être plus grand que sonmaître; ou un disciple, s'il ne veut pas être plus grand que celui qui l'a envoyé ; ou un flls, s'il ne dépasse pas les bornes qu'avaient posées ses pères? Qui ma établi pour juger les hommes ? dit Celui qui est le seigneur et le maître; et ce sera un affront pour le serviteur et le disciple, de ne pas juger tout le monde !
Je n'approuve pas non plus le raisonnement de ceux qui se persuadent que des apôtres, ou des hommes apostoliques, méconnaîtraient leur dignité en s'abstenant de juger de pareils différends, par la raison qu'ils ont reçu la prérogative de prononcer sur de plus hauts intérêts. Et pourquoi ne dédaigneraient-ils pas de prononcer sur les intérêts terrestres et péris- F^ables ceux qui prononceront un jour, dans le ciel, sur les anges eux-mêmes?
C'est donc sur les crimes des hommes, et non sur leurs intérêts matériels, que vous a (Hé donnée la puissance : car c'est en vue de ceux-là, et non des autres, que vous reçûtes les clefs du royaume des cieux, vos sentences devant porter sur nos prévarications, et non sur nos fortunes. Afin que vous sachiez, dit le Seigneur, que le Fils de thomme a le pouvoir sur (a terre de remettre les péchés *, etc. A quoi vous semble-t-il qu'il y ait plus de dignité et de puissance : à remettre les péchés, ou à régler des héritages ? Mais il n'y a point de comparaison à établir. Ces intérêts vulgaires et terrestres ont leurs juges spéciaux: ce sont les rois et les princes de la terre. Pourquoi donc empiéter sur le terrain d'autrui? pourquoi porter votre faucille dans une moisson étrangère ? Non pas que vous soyez indigne ; mais il
« Lnc, xu. U. — « Act., V, 27. — « Matth., xix, 28. — * .Mallb., IX, 0.
est indigne de vous de vous arrêter à ces fonctions, quand de bien plus hautes vous furent dévolues. Enfin, si vous y êtes quelquefois forcé par la nécessité, souvenez-vous alors de ce que pense l'Apôtre : Vous qui devez juger ce monde, pourriez-vous bien n'être pas digne de prononcer sur de si petits intérêts * f