CHAPITRE VIL
IL FAUT, AVANT TOUT, VAQUER A LA PIÉTÂ ET A LA MÉDITATION DES CHOSES ÉTERNELLES»
, 8. Maisautrechose est de donner par occasion un moment à ces soins, quand un besoin pressant l'exige ; autre chose de s'y livrer tout entier de plein gré, comme s'il s'agissait d'aJDTaires importantes, dignes de la grandeur de votre ministère et de toute votre application. Aussi ne flnirais-je point de discourir sur ce sujet, si je voulais énoncer ici tout ce qu'il pourrait me fournir de vrai, de juste, d'énergique. Mais, puisque les temps sont mauvais*^ je me borne à vous avertir de ne pas vous donner tout entier ni toujours à l'action, et de réserver pour la considération une partie de votre cœur et de votre temps. Et certes, je vous tien^ ce langage en consultant bien plus la nécessité que l'exacte justice ; quoique, à vrai dire, la justice ne défende pas de céder à la nécessité. En effet, si Ton était libre de faire ce qui conviendrait le mieux, la raison démontre invinciblement qu'il faudrait préférer en tout et pour tout, qu'il faudrait pratiquer, ou exclusivement, ou avant toute autre chose, celle qui peut servir à tout, c'est-à-dire, la piété.
Vous me demandez ceque c'est que la piété: c'est la pratique de la considération. Peut-être direz-vous que je diffère en ceci de sentiment avec celui quia dcûni la piété, le culte de Dieu. Mais point du tout. Si vous y réfléchissez bien, ma réponse n'a fait qu'exprimer son avis, bien que ce ne soit qu'en partie. Qu'est-ce qui appartient autant au culte de Dieu, que ce qu'il recommande lui-même dans un psaume : Appliquez-vous, et voyez que je suis votre Dieu * ? Or, c'est bien là, sans contredit, l'occupation principale de la considération. Qu'y a-t-il, enfin, qui soit aussi utile à tout, que cet exercice, qui, par une sorte d'anticipation salutaire, s'approprie le rôle de l'action elle-même , exécutant d'avance, en quelque matière, et réglant avec prévoyance ce qui doit s'accomplir plus tard ?
* I Cor., VI, 2. — « Épbés., v, 16. — « Ps. XLV, li.
DE LA CONSIDÉRATION. — LIVRE PREMIER
Certes, il le faut bien ainsi, si l'on ne veut pas que des choses qui pouvaient être fort utiles par la réflexion et la prévoyance, deviennent dangereuses par la précipitation. Vous-même, s'il vous en souvient, vous en avez, j'en suis sûr, fait bien souvent l'expérience, soit dans la discussion même des causes judiciaires, soit en traitant de graves intérêts, ou en délibérant sur des affaires importantes.
Et d'abord, la considération purifie sa source même, c'est-à-dire, l'âme d'où elle provient. Ensuite, elle règle les affections, elle dirige les actes, elle corrige les excès, elle forme les mœurs, elle ordonne la vie entière, et la rend bonne et honnête. Enfln, elle donne à la fois la science des choses divines et celle des choses humaines. Elle fait succéder l'ordre à la confusion, raffermit ce qui se relâchait, recueille ce qui se dissipait, pénètre les choses secrètes, recherche avec soin la vérité, examine ce qui en offre l'apparence, découvre le mensonge et l'imposture. C'est elle qui règle d'avance ce qu'on doit faire et qui revient sur ce qu'on a fait, afin de ne rien laisser dans l'âme qui n'ait point été redressé ou qui ait besoin de l'être encore. C'est elle qui, dans la prospérité, pressent les revers: qui, dans les revers, semble ne les point ressentir: deux qualités dont l'une est le propre de la force» l'autre celui de la prudence.