‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 97 sur 385 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

IL FAIT VOIR GOMMENT, DE LA PIÉTÉ ET DE LA CONTEMPLATION , RÉSULTE l'HARMONIE ET LE PARFAIT ACCORD DES QUATRES VERTUS PRINCI- PALES.

9. Ici, VOUS pouvez, de plus, remarquer ce doux accord et cet enchaînement des vertus, qui les fait dépendre l'une de l'autre ; comme vous voyez, en ce moment, que la prudence est la mère de la force, et qu'il ne faudrait pas imputer à la force, vais bien à la témérité, tout acte de ] ésolution qui ne serait pas dicté par la prudence. C'est aussi la prudence^ qui, s'établissant, pour ainsi dire, comme arbitre entre les plaisirs des sens et les nécessités de la vie, assigne aux uns et aux autres leurs limites précises, accordant aux dernières ce qui doit suffire, refusant aux premiers ce qui serait de trop, et formant ainsi, de ce juste partage, une troisième vertu, qu'on appelle la tempérance. Car la considération elle-même regarde

comme intempérant et celui qui retranche obstinément du nécessaire et celui qui donne dans le superflu. La tempérance ne consiste donc pas uniquement à retrancher le superflu, mais aussi à accorder le nécessaire. C'est un sentiment que l'Apôtre parait non-seulement favoriser, mais même donner comme le sien, lorsqu'il nous enseigne à ne pas soigner notre chair suivant la mesure du désira En effet, en disant qu'il ne faut pas soigner la chair ^ il condamne le superflu ; en sgoutant, suivant la mesure du désir ^ il n'exclut pas le nécessaire. C'est pourquoi celui-là me semble définir assez bien la tempérance, qui nous dit qu'elle ne se tient jA en deçà ni en delà de la nécessité, suivant l'adage philosophique : Rien de trop.

iO. Venons-en maintenant à la justice, qui est aussi une des quatre vertus principales. N'estil pas évident que l'âme se prédispose, par la considération^ à pratiquer cette vertu ? En effet, l'âme est obligée de réfléchir d'abord sur ellemême, pour tirer de son propre fonds la règle essentielle de justice, qui lui défend de faire aux autres ce qu'elle no voudrait pas qu'on lui fit, et de leur refuser ce qu'elle réclamerait pour soi : car on sait bien que la justice tout entière se résume dans ces deux points.

Mais la justice, à son tour, n'est pas une vertu solitaire. Remarquez maintenant avec moi, je vous prie, l'admirable union, la liaison intime de cette vertu avec la tempérance, et, de plus, le rapport de l'une et de l'autre avec les deux vertus dont nous avons d'abord parlé, la prudence et la force. Car, puisque c'est une portion de la justice de ne pas faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qui nous fût fait ; puisque le complément de cette vertu consiste dans ce qu'a dit le divin Maître : Tout ce que vous voulez que les hommes vous fassent^ faites-le vous-même aux hommes * ; il est évident qu'on n'obtiendra ni l'une ni l'autre de ces deux choses, qu'autant que -cette volonté^ qui nous est proposée ici comme unique régulateur, aura été disposée de telle sorte, qu'elle s'abstienne également et de convoiter du su^ perflu et de rejeter du nécessaire par égard pour de vains scrupules : or, c'est là précisément le propre de la tempérance. Enfln, la justice elle-même, pour être vraiment juste, doit observer une mesure que la tempérance lui prescrit. Ne soyez point juste plus qu'il ne faut ', dit le Sage ; nous faisant voir par là que la justice ne mérite aucune estime quand le

* Rom., xiii, 14. — * MaUh., vu, 12. — > Ecclés., vit, 17

DE LA CONSIDÉRATION. — LIVRE PREMIER

frein de la tempérance n'en modère pas les rigueurs.

Mais quoi I la sagesse elle-même n'admetelle pas ce frein de la tempérance, puisque saint Paul nous recommande, au nom de la sagesse qu'il avait reçue de Dieu, de ne pas être plus sages quil rie convient de l'être^ mais de Vêtre avec sobriété * ? D'un autre côté, le divin Sauveur nous apprend que la tempérance aussi a besoin de la justice, quand il condamne, dans l'Évangile, la tempérance de ceux qui jeûnaient pour 'être vus des hommes. Il y avait tempérance dans les aliments, mais non justice dans le cœur: car ce n'était pas à Dieu, mais aux hommes, que ces gens-là cherchaient à plaire.

Enfin, comment auriez-vous ou la justice bu la tempérance, sans la force , puisqu'il est démontré que c'est le propre de la force, et d'une force peu commune, de savoir renfermer ses appétits et ses répugnances dans l'intervalle du trop et du trop peu ; en telle sorte que la volonté soit contenue dans ce terme moyen, exact, précis, unique, invariable, parfaitement égal sur tous les points, et resserré de tous côtés par de rigoureuses limites, le seul, sans contredit, qui puisse convenir à la vertu ?

11. Dites-moi, je vous prie, si vous le pouvez, à laquelle de ces trois vertus vous assigneriez de préférence ce milieu, qui touche de si près à toutes, qu'on le croirait le propre de chacune. Ne serait-il pas lui-même la vertu, et rien autre chose ? "^lais alors il n'y aurait pas plusieurs vertus, et toutes se réduiraient à une. Ne doit-on pas plutôt admettre que, puisqu'il n'y a point de vertu sans ce milieu, il est en même temps, pour ainsi dire, l'essence intime et propre de toutes les vertus, et qu'il les unit si bien entre elles, qu'elles semblent n'en faire qu'une; alors surtout qu'en participant toutes à cemiliéu, aucune d'elles ne le communique à une autre, mais que chacune séparément le possède en totalité? Et, par exemple, quoi de plus essentiel à la justiceque ce sage milieu? Si elle vient à excéder ce milieu, elle ne rend l»lusà chacun ce qui lui est dû, en quoi pourtant consisteson caractère propre. Quoi déplus essentiel également à la tempérance, qui, évidemment, n'est ainsi nommée que parce qu'elle n'admet aucun excès? Mais vous avouerez bien aussi, j'espère, que ce milieu ne convient pas moins à la force, puisque c'est elle ])rincipalemcnt qui, i>ar sa puissance, le prescrve de l'irruption des vices, ardents a l'en-

RoiD.,xii,3.

vahir de toutes parts, et qui fait de lui, en quelque sorte, le fondement solide du bien et le siège de la vertu.

Ainsi donc, garder le milieu, c'est le propre de la justice, c'est le propre de la tempérance, c'est le propre de la force. Mais elles diffèrent, remarquez-le, par la manière dont chacune l'observe: la justice, dans la volonté ; la force, dans l'action ; la tempérance, dans la i>ossession et l'usage.

Il me reste maintenant a vous faire voir que la prudence, à son tour, n'est point exclue de cette admirable union des vertus. N'est-ce pas la prudence, en effet, qui, la première, découvre et reconnaît ce milieu nécessaire, quand notre cœur l'a longtemps dédaigné par négligence, quand la tyrannie des vices l'a relégué dans les ténèbres, et qu'il s'est comme dérobé à notre vue sous les voiles épais du temps? Ce qui fait, croyez-moi, que si peu de gens savent le trouver, c'est qu'il eu est peu qui aient la prudence en partage. Ainsi donc, récapitulons : chercher ce milieu, c'est la justice ; le découvrir, c'est la prudence ; s'en rendre maître, c'est la force; le garder, c'est la tempérance.

Je ne me suis point proposé de disserter ici sur les vertus ; j'ai seulement voulu recommander ainsi la pratique de la considération^ dont le secours nous fait découvrir ces vérités et bien d'autres semblables. Passer sa vie sans s'appliquer jamais à un si pieux, à un si utile exercice, n'est-ce pas la perdre en effet ?

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