‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 99 sur 385 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

IL BLAME LES ABUS AUXQUELS SE LIVRENT LES AVOCATS, LES PROCUREURS ET LES PLAIDEURS, ET IL S'ÉL&VE FORTEMENT CONTRE LEURS FOUR- BERIES.

43. Hais enfin, d'autres usages ont prévalu ; ce sont d'autres circonstances, d'autres mœurs, d'autres hommes; nous ne marchons plus Ters des temps difficiles , mais nous y sommes parrenus. La fraude, l'intrigue, la Tiolence, régnent aujourd'hui sur la terre. Les chicaneurs pullulent, on trouTC à peine un défenseur de bonne foi : partout des puissants opprimant les faibles. Je ne puis, direz-vous, retirer mou secours aux opprimés ; je ne puis refuser la justice à ceux qui souffrent quelque dommage; et, si les causes ne sont pas débattues, si l'on n'entend pas les parties, quel moyen de juger entre elles?

Que les causes soient donc discutées, mais comme elles doivent l'être. Car la méthode usitée de nos jours est véritablement détestable, et tout à fait indigne, je ne dis pas de l'Église, mais même du barreau. Je suis, en effet, à me demander comment vos oreilles toutes religieuses peuvent se prêter à entendre ces indécentes disputes d'avocats, ces assauts de paroles, bien plus propres à obscurcir la vérité qu'à la mettre en lumière. Réformez cet usage pervers, faites taire ce vain bavardage, fermez ces bouches mensongères. Ce «ont des hommes qui ont formé leurs langues

à soutenir l'imposture, éIoquei)ts contre le bon droit, habiles à défendre l'erreur. L'esprit ne leur sert quà faire le mal \ la parole qu'à outrager la vérité. Ce sont des hommes qui font la leçon à ceux dont ils devraient la recevoir ; qui affirment, non ce qu'ils ont appris, mais ce qu'ils inventent; qui savent tirer de leur propre fonds des accu^tions contre l'innocence; qui embrouillent les vérités les plus, simples; qui empêchent la justice d'avoir son cours.

Rien n'est si propre à faire découvrir sans peine la vérité, qu'une briève et simple exposition des faits. Je voudrais donc que, dans les causes qu'il sera nécessaire de porter devant vous (ce qui ne doit pas être pour toutes], vous prissiez l'habitude de décider promptement, quoiqu'après un sage examen, et de couper court à toutes ces longueurs qu'imaginent les fourbes et les fripons. Appelez devant vous la cause de la veuve, la cause du pauvre, de celui qui n'a rien à donner. A l'égard d'un grand nombre d'autres, vous pourrez charger d'autres juges du soin de les expédier, et décider que la plupart ne méritent pas même l'honneur d'une audience. Car quel besoin d'admettre à ces débats des misérables que l'é- ' vidence de leurs crimes a déjà condamnés d'avance ?

Telle est l'impudence de certams hommes, qu'alors même que toute la suite de leur procès atteste clairement les coupables intrigues qu'ils ont mises en œuvre, ils ne rougiront pas de solliciter une audience, osant ainsi faire un appel à la conscience publique, tandis que leur propre conscience devrait suffire pour les confondre. Nul n'a su réprimer encore l'audace de ces hommes sans pudeur; et c'est ainsi que se sont accrus leur nombre et leur effronterie. D'ailleurs, il arrive, je ne sais trop comment, que l'homme infecté par le vice ne craint point l'opinion de ceux qui lui ressemblent; et, quand tout le monde est également impur, la souillure d'un seul ne se remarque pas. A-t-on jamais vu, par exemple, un avare avoir honte d'un autre avare, un impudique d'un impudique, un débauché d'un débauché ? Or, l'Église est pleine d'ambitieux; et les choses en sont désormais à ce point, qu'on n'y témoigne pas plus de répugnance pour les intrigues et les cabales de l'ambition, que les voleurs n'en ont dans leur caverne pour les dépouilles des voyageurs.

* Jér., IV, 22.

DE LA CONSIDÉRATION. — LIVRE PREMIER

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