DXII
A MADAME DE LA FLÉCHÉReCi)
Les assoupissements des sens et la volonté résolue d*étre tout à Dieu. — La miséricorde de Dieu surpasse la misère de ceux qui « en luy ont logé leurs espérances. » — Le meilleur remède contre Tappréhension de la mort. — Ne pas examiner ce qui est fait, mais penser à ce qui est à faire. — Comment haïr nos dé&uts. — Ce qoi conserre « nos tares. » — Désirs illusoires de changement ; c*est nous-mème qu*il faut changer.
Annecy, 30 janvier 1609.
Madame,
Il n'y a point a douter que vous vous expliqueries bien mieux et plus librement a vive voix que par escrit ; mais en attendant que Dieu le veuille, il faut employer les moyens qui se présentent. Voyes vous, les assoupissemens, alanguissemens et engourdissemens des sens ne peuvent estre sans quelque sorte de tristesse sensuelle ; mais tandis que vostre volonté et le fond de vostr'esprit est bien résolu d'estre tout a Dieu, il ny a rien a craindre, car ce sont des imperfections naturelles, et plus tost maladies que péchés ou defautz spirituelz. Il faut néanmoins s'exciter et provoquer au courage et activité d'esprit, tant quil vous sera possible.
O cette mort est hideuse, ma chère Fille, il est bien vray ; mais la vie qui est au delà, et que la miséricorde de Dieu nous donnera, est bien fort désirable aussi. Et si, il ne faut nullement entrer en défiance, car bien que nous soyons misérables, si ne le sommes nous pas a beaucoup près de ce que Dieu est miséricordieux a ceux qui ont volonté de Taymer et qui en luy ont logé leurs espérances *. Quand le bienheureux Cardinal Borromee • Cf. Pss. xxxu, 18, estoit sur le point de la mort, il fit apporter Timage de **^'» "^**
( X ) Le contenu de cette lettre en désigne la destinataire. Plusieurs des conseils qu'elle renferme peurent conrenir à d'autres personnes, mais l'ensemble, et en particulier Talinéa où le Saint combat Tidée de quitter le monde, ne saurait s'appliquer qu'à M"* de la Fléchère.
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Nostre Seigneur mort, affin d'adoucir sa mort par celle de son Sauveur (0. C'est le meilleur remède de tous contre l'appréhension de nostre trespas, que la cogfîtation
• CoioM., m, 4. de Celuy qui est nostre vie*, et de ne jamais penser a l'un
qu'on n'adjouste la pensée de l'autre.
Mon Dieu, ma chère Fille, n'examines point si ce que vous faites est peu ou prou, si c'est bien ou mal, pourveu que ce ne soit pas péché et que, tout a la bonne fby, vous ayes volonté de le faire pour Dieu. Tant que vous pourres, faites parfaitement ce que vous feres, mais quand il sera fait, ni penses plus, ains penses a ce qui est a faire. Ailes bien simplement en la voye de Nostre Seigfneur, et ne tourmentes pas vostre esprit. Il faut hair nos defautz, mais d'une hayne tranquille et quiète, non point d'une
• Cf. snprt, p. 79. hayne despiteuse et troublée * ; et si, il faut avoir patience
de les voir, et en tirer le prouffit d'un saint abayssement de nous mesme. A faute de cela, ma Fille, vos imperfections, que vous voyes subtilement, vous troublent encor plus subtilement, et par ce moyen se maintiennent, ny ayant rien qui conserve plus nos tares que l'inquiétude et empressement de les oster.
( a ) Dieu soit auprès de madame [de Mieudry ( 3 )] en cette Babilone ou elle va, et luy donne les consolations spirituelles plus grandes que les corporelles. Je salue de tout mon cœur madame de Mirebel(4) et luy souhaite abondance du Saint Esprit.
C'est une rude tentation de se desplaire, en s'attristant,
•Cf. supra, p. 54, et au monde, quand il y faut estre par nécessité *. La provi-
infirt, pp. ij6, 137. j^j^^g ^j^ Dieu est plus sage que nous. Il nous est advis
que, changeant de navire, nous nous porterons mieux;
ouy, si nous nous changeons nous mesme. Mon Dieu, je suis
(i) Dt Vita tt rebut gtstit Caroli S. R. B. Cardinalit, tituH S. Praxedis^^ ArchiepUcopi MêdioUmi, lihristptem, Carolo a BaHliea Ptiri (Batcapè) «M«/or# (Ingolstadii, Sartorios, 1593), lib. VI, cap. vm.
( 9 ) Cet alioéa est inédit.
( 3 ) Noos restituons ce nom, oblitéré dans TAntographe, d*après la lettre du 93 mai 1609, où Ton voit que cette personne faisait un séjour à Genève.
(4) Probablement Françoise Portier, fille de Claude-Lambert Portier, seigneur de Mieudry, et de Gnillermine de Loche, qui avait épousé (contrat dotal du 95 novembre 1590) Pierre SoUiard, seigneur de Miribel, et par cette alliance était devenue belle-sœur de la précédente. (Voir ci-dessus, note ( i ), p. 8^.)
Année 1609 lai
ennemi conjuré de ces désirs inutiles, dangereux et mauvais ; car encor que ce que nous desirons est bon, le désir est néanmoins mauvais, puis que Dieu ne nous veut pas cette sorte de bien, mais un autre, auquel il veut que nous nous exercions. Dieu nous veut parler dedans les espines et le buisson, comm'il fit a Moyse*, et nous voulons quil * fixod., m, a. nous parle dans le petit vent doux et frais, comm'il fit a Helie ♦. • ni Reg., xix, n.
Sa Bonté vous conserve, ma Fille ; mais soyes constante, courageuse, et vous res-jouisses dequoy elle vous donne la volonté d'estre toute sienne. Je suis en elle, très entièrement vostre.
F. E. de G.
XX janvier 1609.
Revu sur l'Autographe communiqué par M. le chanoine Collonges, aumônier de la Visitation de Chambéry.
DXIII
A LA MÊME
Quand les mortifications ne manquent pas, n'en pas désirer d*autres. — De quelle plainte il se fiint garder en toute façon. — Les « petites tricheries quotidiennes. I» — La confiance filiale des petits enfiints proposée aux âmes qui aspirent i Textréme perfection. — Après les chutes, il ne ùiut jamais se décourager. — Dans quel cas il est sage de payer ce qu'on ne doit pas.
Annecy, [février] i6«9.
Je VOUS renvoyé vostre livre corrigé (0, ma très chère Fille : vous puisse-il estre aussi utile que je souhaitte I Sans doute, il faut tant faire et refaire les resolutions de s*unir a Dieu, que nous y demeurions eng^agés. Mais je désire qu'en vos ferveurs vous ne faciès pas des désirs de tentations ni occasions de mortifications ; car puisque,
( I ) Sans doute un exemplaire de VlntroducHon à U Vu dtvote, dont la première édition parut è la fin de 1608 ou au commencement de 1609. (Voir tome m, p. XTin.)
122 Lettres de saint François de Sales
par la grâce de Dieu, elles ne vous manquent pas, il n'est pas besoin d'occuper vostre cœur a les désirer. Occupés le plustost a le préparer et mettre en la posture requise pour les recevoir, non pas quand vous voudrés, mais quand Dieu voudra les vous permettre.
D'avoir un peu de joye en la gfrace divine quand les rencontres nous succèdent bien, il n'y a point de mal, pourveu que nous les terminions en humilité. De remédier aux occurrences qui ne vous regardent pas en particulier, mais vostre mayson, il le faut faire, avec cette remise néanmoins, de vouloir avec un cœur esgal attendre l'événement que Dieu disposera pour le mieux. Mais quant a cette sorte de plainte, que vous estes misérable et infortunée, mon Dieu, ma chère Fille, il s'en faut garder en toute façon ; car, outre que telles paroles sont deshonnestes a une servante de Dieu, elles sortent d'un cœur trop abbatu et ne sont pas tant des impatiences que des courroux.
Voyés vous, ma chère Fille, faites un particulier exercice de douceur et d'acquiescement a la volonté de Dieu, non point pour les choses extraordinaires seulement, mais principalement pour ces petites tricheries quotidiennes. Prépares vous y le matin, l'apres disnee, en disant Grraces, devant le souper, après souper et le soir, et faites en vostre prix fait pour un tems. Mais faites cela avec un esprit tranquille et joyeux, je veux dire ces exercices ; et s'il vous arrive des manquemens, humilies vous et recommencés.
C'est bien fait d'aspirer d'une générale aspiration a l'extrême perfection de la vie chrestienne, mais il ne faut pas philosopher en particulier, sinon sur nostre amendement et sur nostre advancement selon les occurrences quotidiennes, de jour en jour, remettant la conduitte de nostre souhait gênerai a la providence de Dieu, et nous jettant pour ce regard entre ses bras, comme un petit enfant qui, pour croistre, mange de jour en jour ce que son père luy fournit, espérant qu'il luy fournira a proportion de son appétit et de sa nécessité.
Pour ces tentations d'envie, prattiqués ce que je dis
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au livre, des mesmes tentations*. Puisque la Communion • introd, a la Vie vous est si prouffitable, fréquentés la avec ferveur d'esprit lî^'ic. xlv, ui. * et netteté de conscience. Vives tous-jours joyeuse au travers de toutes vos tentations. Ne faites point pour le présent d'autre pénitence*, et vangés-vous de vous mes- •Cf.sapra,p.s7,ct me en esprit de douceur a supporter charitablement le *°^"»P'5^prochain, visiter les malades, et ayés bon courage.
J'ay escrit despuis peu a nostre bonne seur (O : c'est une fille que je chéris bien fort. La pauvrette a esté tout plein troublée pour peu de chose ; mais c'est bon sig^ne, car cela a produit de la crainte de Dieu. Elle a esté toute descouragee parce qu'elle croyoit d'avoir ofifencé* O Dieu, il faut plustost mourir que d'offencer sciemment et délibérément ; mais quand nous tombons, il faut tout perdre, plustost que le courage, l'espérance et la resolution. Or bien, Dieu convertira le tout a son honneur.
Vostre voysine peut fort loûablement payer derechef ce qu'elle ne doit pas, pour éviter le mal d'un procès ou d'une discorde a son mary, si la somme n'estoit pas fort importante ; car, si pour le préserver d'une fièvre corporelle, elle peut bien a son insceu employer de l'argent, pourquoy non pour divertir une fièvre spirituelle ?
Bon soir. Madame ma très chère commère, ma Fille ; vostre cœur est a Dieu, vives heureuse d'estre si bien logée. Je suis, d'un cœur entier,
i^ Vostre très fidelle serviteur et compère,
Franç% E. de Genève.
Je prieray pour la filleule I*).
(x) Probablement, Jeanne-Bonayentare, Religieuse à Bons. (Cf. ci-dessns, p. 53.)
(9) Françoise-Innocente, fille de la destinataire et filleule du Saint. (Voir ci-dessus, note (x), p. ;6.)
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