A MONSEIGNEUR PIERRE DE VILLARS, ARCHEVÊQUE DE VIENNE
Une « petite opiniastreté » de saint François de Sales. — L*Archevéqae ayant refusé le titre de Monseigneur, le Bienheureux s*ezcuse de le lui donner encore et lui expose les raisons de sa respectueuse obstination.
Annecy, mars-avril 1609 (i).
Monseigneur,
Permettes moy, je vous supplie très humblement, cette petite opiniastreté ; car vrayement, tout aussi tost que vous aves voulu que je bannisse des lettres que je vous envoyé le tiltre de Monseigneur, mon opinion s'est soudainement deslogee de ma volonté, laquelle est irrévocablement sousmise a la vostre ; mais elle s'est sauvée dans mon entendement, ou elle s'est tellement retranchée que je suis en peyne d'entreprendre sa sortie. Ce n'est pourtant pas que mon entendement ne veuille céder a vostre jugement, duquel il révère extrêmement l'authorité et la reconnoist pour souveraine en son endroit ; mais c'est qu'il luy est advis que vous n'aves pas bien conceu la bonté et sincérité de ses intentions pour ce regard. Oseray-je bien disputer avec vous, Monseigneur ? Vostre
( X ) La date proposée résulte du rapport de cette lettre avec celle de février 1609 au même personnage, et aussi avec les lettres que celui-ci écrivit au Saint (cl note (a), p. 124).
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douceur, je pense, m'excusera; c'est simplement pour m'expliquer.
Je dis donq, avec vostre congé : premièrement, que je vous puis appeller Monseigneur, et que ce tiltre n'est pas trop grand pour vous, ni de moy ni d'aucun autre Evesque. Cela est clair par l'authorité de tous les plus dignes Evesques de l'Eglise de Dieu, qui ont appelle de tiltres bien plus relevés non seulement les Patriarches et Archevesques, mais les autres Evesques mesmes. Et a cet argument ne satisfait pas la response, que tous les prestres estoyent censés saintz, heureux, pères, et que par conséquent il failloit qualifier les Evesques sur iceux : non. Monseigneur, car tous ces tiltres regardoyent leur estât, leur dignité, leur Ordre.
Je dis secondement, que non seulement je puis vous appeller Monseigneur, mais il est expédient que je le fasse, et seroit bon que cela se fist par tous les Evesques. Car, quelle rayson y a-il que j'appelle les princes du siècle Messeigneurs, et non pas ceux O quos constituit • Pss. xuv, X7, Dominus/)rm^/]^^5 populi sui*? Et ne sert a rien de •T Pétri, uit., 3. d^^^ • ^**^ ^^^ dominantes in cleris* ; car, comme non debetis dominari, sic nostrum subjici. Je vous supplie, pesés bien. Monseigneur, cette rayson d'estat. Puisque nous ne pouvons refuser aux princes mondains ce tiltre d'honneur, ne ferions-nous pas bien de nous esga- 1er, tant qu'en nous est, a eux pour ce regard, desquelz on peut dire que dérident nos juniores [hoc] tempère, quorum non audebant patres cum sacerdotibus minoribus incedere (***>.
Je dis, troysiesmement, qu'il est bien séant ; car encor que l'Italie et la France sont séparées et qu'il ne faut pas porter le langage de l'Italie en France, si est ce que
(*) que le Seigneur a établis /r/W^s de son peuple?
i**) Ne dominant pas le clergé; car, comme vous ne devez pas dominer, ainsi est-ce de notre devoir de nous soumettre.
(•**) en ce temps-ci, les jeunes gens nous dédaignent, tandis que leurs pères n'osaient pas se comparer aux jeunes prêtres.
in om.
Année 1609 I45
l'Eglise n'est pas séparée ; et le langage, non pas de la cour, mais de l'Eglise de Romme, est bon par tout en la bouche des ecclésiastiques. C'est pourquoy, puisque le Pape mesme vous appelleroit Monseigneur, il est séant que j'en face de mesme.
Il ne reste a résoudre que l'argument fondamental de vostre volonté, mais il ne se peut résoudre ; car ce n'est que vostre humilité : O ut qui major est dignitate, sit potior humilitate *. J'y respons néanmoins, et dis que • s. Greg. Mag., j appelle amsy tous les Evesques a qui j escns en esprit y,^ g ^. cf. Luc, de liberté, et les rends esgaux quant a cet honneur ""»*^' extérieur, laissant a mon intérieur de donner diverses mesures de respect, sous un mesme mot, selon la diversité de mes devoirs; comme a vous. Monseigneur, c'est, je vous asseure, avec une révérence toute cordiale, toute particulière.
Voyla ce que je vous puis dire, allant, comme je vay dans une heure, monter en chaire. J'attendray vos commandemens pour y obéir, car en somme, je suis prest a déposer toute sorte d'opinions que vous n'appreuveres pas, et suivre en tout et par tout vos volontés ; mais je vous demande pardon pour ce coup. Vostre dilection, qui souffre tout et qui est non seulement patiente, mais débonnaire*^ me rendra excusable, vous asseurant que • l Cor., xui, 4. ?• je suis
Vostre très humble et très obéissant serviteur,
Franc», E. de Genève.
(*) afin que le plus grand en dignité, l'emporte par rhumîlité.
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