CDXLIV
A MADAME DE LA FLBCHÈRE ( l )
Il faut premièrement» avoir patience d*estre imparfait. • — Conseils pratiques pour mettre son esprit en posture de suavité. — A quoi doivent servir nos chutes.
Annecy, 8 avril 1608.
Madame,
J'ay receu vostre première lettre avec une particulière consolation, comme un bon commencement de la communication spirituelle que nous devons avoir ensemble pour Tadvancement du royaume de Dieu dans nos cœurs.
( I ) Madeleine de la Forest, fille de Philibert de la Forest, baron de la Bitied* Albanais, et de Madeleine Fléard, née vers 1^6^, épousa le a juin i6oa, Claude- François de la Fléchère. Restée veuve en 1616^ elle mourut le 17 août 1639.
Des grandes chrétiennes qui parvinrent sous la conduite du Saint à une perfection éminente, M<"* de la Fléchère n*est pas la moins connue. Sa foi naïve et profonde, son héroïque amour des malades et des pauvres, et plus encore la trempe de son caractère et Télan de sa piété, en font uoe digne émule de la baronne de Chantai. Par une attention de cette même Providence qui les avait faites si semblables, ces deux âmes vigoureuses se rencontrèrent un jour, et depuis, eUes s'aimèrent comme deux sœurs. Le Bienheureux, lui aussi, on le verra par ses lettres, afTectioona M*"* de la Fléchère comme une de ses plus chères filles spirituelles. « Apres nostre madame de Chantai, » écrivait-il en 16x6, « je ne sçay si j'ay fait rencontre d'une ame plus forte en un cors « féminin, d'un esprv^ plus raysoonable et d'une humilité plus sincère. •
Les commencements de cette direction semblent dater du Carême de 1608. Lorsqu'il venait à Rumilly, le saint Evêque logeait ordinairement chex la
UnuBs I
2 Lettres de saint François de Sales
Veuille ce mesme Dieu me bien inspirer ce qui sera plus propre pour vostre conduitte.
Il n'est pas possible que vous soyes si tost maistresse de vostre ame et que vous la tenies en vostre main si absolument de premier abord. Contentés- vous de gaigner de tems en tems quelque petit advantage sur vostre passion ennemie. Il faut supporter les autres, mais premièrement, il se faut supporter soy mesme et avoir patience d'estre imparfait. Mon Dieu, ma chère Fille, voudrions nous bien entrer au repos intérieur sans passer par les contradictions et contestes ordinaires ?
Observés bien ces pointz que je vous ay dit. Préparés des le matin vostre ame a la tranquillité ; ayés un grand soin le long du jour de l'y rappeller souvent et de la reprendre en vostre main. S'il vous arrive quelque acte de chagrin, ne vous en espouvantés point, ne vous en mettes nullement en peyne ; mais, l'ayant reconneu, humiliésvous doucement devant Dieu et taschés de remettre vostre esprit en posture de suavité. Dites a vostre ame : Or sus, nous avons fait un faux pas; allons maintenant tout bellement et prenons garde a nous. Et toutes fois et quantes que vous retomberes, faites-en de mesme.
Quand vous aures le repos, employés-le vivement, faysant le plus d'actes de douceur que vous pourres et es occasions les plus fréquentes que vous en ayes, pour petites qu'elles soyent ; car, comme dit Nostre Seigneur, qui est fidèle es petites choses, on luy confiera lesgran- ^Luc.,^xYi, lo; des *. Sur tout, ma Fille, ne perdes point courage, ayés patience, attendes, exerces-vous fort a l'esprit de compassion. Je ne doute point que Dieu ne vous tienne de sa main, et bien qu'il vous laissera broncher, ce ne sera que pour vous faire connoistre que s'il ne vous tenoit vous tomberies du tout, et affin que vous luy serries la main de plus fort.
noble dame. De sa maison, celle-ci, plus tard (1695), eut la délicate pensée de faire un monastère ponr les FiUes de Sainte-Marie. Elle y fut enterrée, après avoir fait sur son lit de mort les vœaz de Religion d%ns le même Institut de la Visitation. (Cf. sa Vie, dans Le* Vies de VIJl vénérables Veves, etc., par la Mère de Chaugy; Annecy, 1659.)
Matt, ZXY, SI, 23.
Année 1608 3
A Dieu, Madame, a Dieu soyés vous entièrement, absolument, irrévocablement. Je suis en luy,
Vostre serviteur tout dédié.
Le 8 avril 1608.
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