DXLVII
AU PRÉSIDENT ANTOINE FAVRE
Négociations du Saint dans le pays de Gez. — Une première Messe après soixante-treize ans d' interruption. — La traversée de Genève.
Cessy, 21 septembre 1609.
Monsieur mon Frère,
Il me tarde extrêmement de vous revoir avec madame nostre Présidente, ma seur. Mais la variété des affaires que M. de Lux a treuvés icy et les resistences des ministres nous ont porté sans rien faire jusques a ce jourdhuy de saint Mathieu, que j'ay dit la première Messe a Sessî despuis 73 ans. Demain nous passerons outre a faire le mesme es autres deux parroisses ( 0, et passé demain j'iray a Sessel, et le jour suivant je me rendray entre vos bras, Dieu aydant.
Vous aures sceu comme je traversay Genève sous la conduite de mon bon Ange, et cela seulement per non parer poltrone^*^ et pour vérifier que^**) qui ambulat •Prov.,x, 9. simpliciter, ambulat confidenter*^ et avec la profes-
sion de ma qualité (»). Je ne m'en vante pas, non, car il
(*) pour ne pas sembler poltron .
(**) celui qui marche simplement, marche confidemment,
( I ) Dès 1604, les paroisses de Cessy, Péron, ChaUex et Versonnex soUicitaient le rétablissement du culte catholique (cf. tome XII, note (3), p. 396). Ce fut seulement le 3 février 1609, qu'un arrêt du Conseil du roi décréta cette restauration pour les trois premières paroisses, avec Tobligation de restituer aax ecclésiastiques romains les églises et les cimetières. (Voir Brossard, Histoire politique et religieuse du pays de Gex, 18^1, chap. xxv.)
En dépit de cette décision, les ministres firent de vives oppositions à Tégard de Challex. A deux reprises, Genève envoya ses magistrats auprès du baron de Lux pour obtenir que le culte catholique ne fût pas introduit dans ce village. Satisfaction lui fut accordée. (Cf. Reg. du Conseil de Genève, 6, 8, 13 septembre 1609, d'après Claparède, Histoire des Eglises réformées du pttfs de Gex, i80.) Deux ans plus tard, en 161 1, le duc de Bellegarde retira cette concession, et Challex fut restitué à la religion romaine. (Ibid.)
(3) Le passage de François de Sales à travers Genève le xa septembre 1609, n^est pas un des épisodes les moins curieux de sa vie. Il fallait quelque courage pour s'aventurer dans la ville en ce temps-là. Tout récemment, en effet, la
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y eut peu de prudence en cette resolution-lâ ; mais, comme vous sçaves, ce n'est pas ma vertu que celle la. Bon soir , Monsieur mon très cher Frère ; je suis, Monsieur, Vostre humble frère et serviteur,
et de madame ma chère Seur,
Franc», E. de Genève.
21 septembre 1609.
A Monsieur
Monsieur le Baron de Peroges,
Conseiller de S. A. et Sénateur au Souverain Sénat,
Président de Genevois.
Reyn sur l'Autographe appartenant à M. Tabbé Rennard, à Mont-Saxonnex (Hante-Savoie).
Seigneurie de la cité protestante avait réglé avec des précautions ombrageuses et fort sévères l'arrivée, le passage et le séjour des étrangers (0. D'ailleurs, m TEvesque de Genève » restait « le seul légitime Prince sauverain de Genève et de ses dependences, non obstant » les prétentions contraires des « citoyens de Genève » et des « Ducz de Savoye(a). » Il y avait donc tout à craindre d'une ville jalouse de son autonomie, menacée à tout instant de se la voir enlever par les menées incessantes du duc de Savoie, et capable des pires excès pour la défendre contre l'apparence même d'une revendication. Dès lors, quoi d'étonnant que l'entreprise du saint Prélat ait paru très dangereuse à tous ses amis ? Toutefois, TEvéque de Genève ne courut pas ce risque par pure vanterie ; les Saints ne sont pas des fanfarons. Les intérêts de la religion étaient en jeu. Pour conclure le rétablissement du culte catholique dans quelques paroisses du pays de Gex, Henri IV avait délégué le baron de Lux; un rendez-vous avait été assigné à François de Sales et à jour fixe. Manquer l'entrevue, c'était, dit un témoin, mettre l'affaire « hors d'espérance, attendu le commandement que le dict seigneur avoit de se retirer. » (Dép. de Pierre Magnin, chanoine de St-Pierre de Genève, Process, remiss. Gebenn, (I), ad art. 38.) Or, le Rh6ne ayant grossi à la suite de grandes pluies, le passage par Genève s'imposait, pour se trouver à Gex an jour marqué. Ecrivant à des Hayes le 4 décembre 1609, et an P. Possevin le 10 du même mois, le Bienheureux raconte avec force détails pittoresques la périlleuse traversée. L'événement fit sensation dans tout le pays; le duc de Savoie le connut bientôt ; mais, mal inspiré par sa défiance toujours aux aguets et par de calomnieux rapports, au lieu d'attribuer le voyage de l'Evèqne an courage de l'apôtre, il le mit sur le compte d'une ambitieuse complicité avec les genevois ou les français. Nous verrons le Saint se plaindre de cette bizarre accusation en maintes lettres où il parle sur un ton d'agréable humeur de son audacieux trajet. (Cf. les Lettres dlviii-dlx.)
(1) Ordonnances de In citi de Genève, sur la reformations estât et PoUce d'icelU, Revues par nos Treshonnoris Seigneurs ^ et publiées le 2y juillet j6oç. A Genève, pour Michcllc Nicod. h.dc.ix.
Le P. Maurice de la Morra, Capucin (voir t. XIII, (i), p. i)6), qui avait été rencontré dans Genève, avait dû comparaître devant « MM. les quatre syndiques, et luy a esté de rechef deffendu l'entrée dans la ville, a peine de chastiment corporel. » (Reg. du Cons. de Genève, ai août 1609.)
(a) Mémoire autographe de S. Fr. de Sales, publié en 1883 dans les Mémoires de VAead. Salés., tome VL
19^ Lettres de saint François de Sales