‹ Œuvres de Saint François de SalesChapitre 69 sur 124 · DLXII · texte numérisé non relu

DLXII

A MADAME DE LA FLÉCHÈRE

Une contemplation, source de profonde tranqaiUité. — Sentiments qui doivent animer un cœur grandement épris de Jésus-Christ crucifié. ~ Examen de prévoyance fort utile. — Une pauvreté qui n'en est pas une. — L'appréhension de réternité et l'appréhension des accidents de cette vie mor^ telle. — La révérence envers Notre-Seigneur ; en quoi surtout elle consiste.

Annecy, vers mi-décembre [1609 (i)].

C'est la vérité, ma très chère Fille, que rien ne nous peut donner une plus profonde tranquillité en ce monde que de regarder souvent Nostre Seigneur en toutes les afflictions qui luy arrivèrent despuis sa naissance jusques a sa mort ; car nous y verrons tant de mespris, de calomnies, de pauvreté et indigence, d'abjections, de peynes, de tourmens, de nudités, d'injures et de toutes sortes d'amertumes, qu'en comparayson de cela nous connoistrons que nous avons tort d'appeller afflictions et peynes et contradictions ces petîtz accidens qui nous arrivent, et que nous avons tort de désirer de la patience pour si peu de chose, puisqu'une seule petite goutte de modestie suffit pour bien supporter ce qui nous arrive.

(i) Le ton de la lettre semble désigner M"* de la Fléchère pour destina* taire et les allusions du texte rendent très probable la date proposée.

Je connois fort bien Testât de vostre ame et m'est advis que je la voy tous-jours devant moy avec toutes ces petites esmotions de tristesse, d'estonnement et d'inquiétude qui la vont troublant, parce qu'elle n'a pas jette encor asses avant les fondemens de l'amour de la croix et de l'abjection dedans sa volonté. Ma très chère Fille, un cœur qui estime et ayme gfrandement Jésus Christ crucifié, ayme sa mort, ses peynes, ses tourmens, ses crachatz, ses vitupères, ses disettes, ses faims, ses soifz, ses ignominies, et quand il luy en arrive quelque petite participation, il en jubile d'ayse et les embrasse amoureusement. Vous deves donques tous les jours, non pas en l'orayson, mais a part, en vous proumenant, faire une reveuê de Nostre Seigneur entre les peynes de nostre Rédemption, et considérer quel bonheur vous sera d'y participer ; voir en quelle occasion ce bien la vous peut arriver, c'est a dire les contradictions que vous pourres avoir en tous vos désirs, mais sur tout es désirs qui vous sembleront plus justes et légitimes, et puis, avec un g^and amour de la Croix et Passion de Nostre Seigneur, vous vous deves escrier avec saint André * : « O bonne croix, » 'in Actis ejus. tant aymee de mon Sauveur, quand me recevres-vous entre vos bras ?

Voyes vous, ma très chère Fille, nous sommes trop delicatz d'appeller pauvreté un estât auquel nous n'avons ni faim, ni froid, ni ignominies, mais seulement quelques petites incommodités en nos desseins. Quand nous nous reverrons, resouvenes moy que je vous parle un peu de cette tendresse et délicatesse de vostre cher cœur, car vous aves sur tout besoin, pour vostre paix et repos, d'estre guérie de cela avant toutes choses, et de bien former en vous l'appréhension de l'éternité, en laquelle quicomque pense souvent, il se soucie fort peu de ce qui arrive en ces trois ou quatre momens de vie mortelle*. •Cf. 11 Cor., iv. 17.

Puisque vous estes après a jeusner la moitié des Advens, vous pouves continuer jusques a la fin. Je veux bien que vous communiies, voire deux jours suivans, quand il y aura des festes. Ailes bien dévotement a la Messe après disner : c'est a la vielle façon des Chrestiens.

334 Lettres de saint François de Sales

Nostre Seigneur ne regarde pas a ces petites choses ; la révérence consiste au cœur, il ne faut pas nourrir vostre esprit en ces petites considérations.

A Dieu, ma très chère Fille, tenes moy bien tous-jours pour tout vostre, car en vraye vérité je le suis. Dieu vous bénisse. Amen.

Franc», E. de Genève.

DLXIII a la baronne de chantal

Lt taccetsion des années et Téternité. — Sonhjdts de nouvel an. — Le temps de Dien ; récompense promise à cens qni en usent bien. — Comment tenir son ccsnr solitaire an milien de la fonle.

Annecy, 39 décembre 1609(1).

Voyci, ma très chère Fille, cette année qui se va abismer dans le gouffre ou toutes les autres se sont jusques a présent anéanties. O que l'éternité est désirable au prix de ces misérables et périssables vicissitudes ! Laissons couler le tems, avec lequel nous nous escoulons petit a petit pour estre transformés en la gloire des enfans de II Cor., ui, uit. Dieu *•

C'est la dernière f ois( > ) de cette année que je vous escris, ma chère Fille. Hé, que je vous souhaitte de bénédictions, et avec quelle ardeur, cela ne se peut dire. Helas ! quand je pense comme j'ay employé le tems de Dieu, je suis bien en peyne qu'il ne me veuille point donner son éternité, puisqu'il ne la veut donner qu'a ceux qui useront bien de son tems.

Il y a trois mois que je suis sans vos lettres, mais je croy que Dieu est avec vous, ce m'est asses. C'est luy que je vous désire uniquement. Je vous escris sans loysir,

( I ) Si la fin de cette lettre n^est pas interpolée, on peut lui attribuer la date de 1609, toute autre année étant contredite par les allusions du texte, (t } Jusqu'à Virés (i8>6-i8)8), les éditeurs avaient : « première fois. »

Annéb 1609 355

car ma chambre est pleine de gens qui me tirent ; mais mon cœur est solitaire toutefois, et plein de désir de vivre a jamais tout pour ce saint amour, qui est Tunique prétention de ce mesme cœur. Au moins, parmi ces jours sacrés, mille désirs m'ont saysi de vous donner le digne contentement que tant vous souhaittes de mon ame comme de la vostre mesme, en m'avançant soigneusement a cette sainte perfection a laquelle vous aspires et pour laquelle vous respires en la faveur de ce cœur, qui, réciproquement, vous souhaitte sans fin toute la plus haute union avec Dieu qui se peut treuver icy bas.

C'est l'unique souhait de celuy que Dieu vous a donné.

Franc», E. de Genève .

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