Oeuvres de Saint-Simon & d'Enfantin
La servitude antique avait protégé, à sa mamère, et nourri ses victimes. La sollicitude initéressée du maître avait été pour l’esclave une providence dure et pesante sans doute, mais la seule que püt lui donner le système des dèux natures consacré par les prêtres et par les philo-
vo COUP D'OŒEIL HISTORIQUE SUR LE PÉRIL SOCIAL sophes du paganisme. La servitude féodale, en plein christianisme, avait maintenu les gens de la glèbe sous la protection, ou plutôt sous le joug de cette providence payenne. Le serf, comme l’esclave, avait sa subsistance assurée par ceux qui avaient intérêt à le faire vivre pour le faire servir. |
À l'heure de l'émancipation, l’affranchi chretien avait rendu grâces à Dieu pour sa délivrance, mais le plus souvent il avait trouŸé la pauvreté et l’indigence à côté de la liberté. C'était là que l’usure était venue lui offrir, lui faire accepter. sous peine de le laisser mourir de faim, sa ruineuse assistance. Le travail n'avait échappé à la tutelle oppressive du seigneur que pour passer sous la tyrannie dévorante de l’usurier. Ce n’est pas tout de remettre l’individualité humaine en possession d'elle-même, il faut lui fournir aussi les moyens de s’alimenter, de se mouvoir, de se développer dans l'indépendance, mieux qu'elle n'a pu le faire dans la sujétion. Si l’affranchissement ne devait aboutir qu’à laisser le travailleur isolé el manquant de tout, à la discrétion du propriétaire des instruments de lravail, c'est-àdire du capitaliste, la liberté pourrait devenir un fléau pire que l'esclavage. C'est ce que les Capé-
ET L'ULTRAMONTANISME EN FRANCE vil
tiens, depuis Philippe-Auguste, s’étaient efforcés de prévenir par les mesures qu’ils avaient prises à l'égard des usuriers. Louis IX, à l'exemple de son aïeul et de son père, se préoccupa vivement du sort des débiteurs. Il ne voulut pas que la classe laborieuse ne fût délivrée des chaînes féodales que pour rester exposée aux exactions usuraires. N'ayant pas en face de lui des docteurs prêts à l'accuser d’attentats à la liberté cWile et de tendances anarchiques, s’il tentait d'intervenir au profit de l’ordre général et par un double sentiment de religion et d'humanité, dans les relations du capital et du travail, 1l se crut le droit et s’imposa Le devoir de prendre garde aux malheurs privés, de chercher et d'appliquer un remède aux souffrances domestiques de la classe la plus misérable et la plus nombreuse de ses sujets. Loin donc de considérer comme une hérésie politique et un danger social toute immix- {ion du pouvoir suprême dans les affaires particulieres de ses sujets et de les abandonner tous, pauvres ou riches, faibles ou forts, à leurs propres et seules ressources. il donna aux faibles et aux pauvres, en échange de la providence païenne du fief, la providence chrétienne de l’état incarnée dans le roi, considéré comme le fils aîné de
vus COUP D'OŒEIL HISTORIQUE SUR LE PÉRIL SOCIAL
l'Eglise. Par une ordonnance, rendue à Melun, dans une assemblée des Barons, en 1230, le prêt fut absolument interdit aux juifs, et leurs débi: teurs obtinrent un terme de trois ans pour se libérer. L’ordonnance annula de plusles créances dont ces usuriers n’auraient pas produit le titre à leurs seigneurs avant la Toussaint prochaine. Mais comme les juifs n'étaient plus les seuls pré: leurs du royaume, et que leur rapide enrichissement avaii excité le goût des trafics d'argent et . l'amour du gain parmi les bourgeois et jusques au milieu des seigneurs chrétiens, la prohibition de l’usure s’étendit à toutes les sortes de prêts et. à toutes les classes de sujets.
La sollicitude royale embrassait d’ailleurs les besoins intellectuels et moraux aussi bien que les intérêts matériels de la nation. La même sagesse qui avait réprimé l’usure vint au secours de la science dont l’enseignement et la propagation étaient suspendus à Paris depuis la querelle des bourgeois et des étudiants.
ET L'ULTRAMONTANISME EN FRANCE x
« Le roi saint Louis, dit Guillaume de Nangis, s'affligeait grandement de ce que l'étude des lettres et de la philosophie, par où s’acquiert le trésor de la seience, qui excelle et l'emporte sur tous les autres, s’était retiré de sa capitale... Ce très-pieux roi, craignant qu'un si grand et un tel trésor ne s’éloignät du royaume, parce que la sagesse et le savoir font le bonheur du salut, manda auxdits clercs de revenir à Paris, les recut à leur retour avec une grande clémence et leur fit faire une prompte réparation par les bourveois de tous les torts qu'ils avaient eus envers eux. »
« Ce beau règne, dit le président Henrion de Pansey, fut l'aurore du jour qui nous éclaire au- Jourd’'hui, et peut être regardé comme la véritable époque de la renaissance des lettres parmi nous. » |
Mais Louis IX, qui prit toujours conseil de sa mère, après comme avant sa majorité, ne se borna pas à s'occuper du bien-être et à favoriser l'instruction de ses peuples, il s’appliqua constamment aussi à leur assurer par d'importantes innovations les avantages d’une administration paternelle et d’une bonne justice, en subordonnant le plus possible l’autorité et la juridiction
x COUP D'OEIL HISTORIQUE SUR LE PÉRIL SOCIAL
des seigneurs à l’action du pouvoir royal. L’institution des baillis, des sénéchaux et des prévots fut confirmée et améliorée. Le duel judiciaire cessa dans le domaine de la couronne. Les guerres féodales, soumises à la quarantaine, devinrent de simples litiges qui devaient être portés à la cour du roi, dont la compétence souveraine en matière d'appel fut étendue à toutes les causes. Peu à peu, la féodalité se trouva dépouillée de ses prérogatives les plus tyranniques. Les Barons eurent perdu le droit de vider leurs propres querelles par les armes et de soumettre les différents de leurs vassaux à l’épreuve des combâts singuliers. La souveraineté locale de la terre. immobilisée dans le fief et personmifiée dans le seigneur disparaissait insensiblement pour faire : place à la souveraineté de la raison publique et de l'intérêt général, représentée alors faute de mieux par l’autorité royale.
Les grands feudataires n’accéderent pas sans quelques tentatives de résistance à ces nouveautés sociales. Mais le hardi et sage révolutionnaire qui annulait, par les habiles combinaisons de son pacifique socialisme, les principaux attributs de l'omnipotence seigneuriale, possédait les vertus militaires aussi bien que les qualités civiles et
ET L'ULTRAMONTANISME EN FRANCE xl
politiques. En lui, le soldat égalait le législateur. Les Barons indociles furent toujours promptement ramenés à l’obéissance et toutes les fois que les Anglais se jetérent dans la querelle, l’épée du royal novateur les força incontinent à la retraite et à la paix.