INTRODUCTION A LA QUESTION RELIGIEUSE
MESSIEURS
En exposant devant vous la plupart des principales idées de Sarnr-Siuox, nous avons eu particulièrement pour but de vous faire sentir que la société devait être organisée d'après une prévoyance générale, el incessamment conduite, dans son ensemble et dans ses détails, d’après cette prévoyance.
Dans nos dernières séances, nous vous avons
ITU
parlé des moyens de direction sociale, et d'abord de l'éducation, le premier et le plus puissant de tous : nous vous avons dit qu'elle était destinée, d’une part, à mettre les voloniés Zndividuelles en harmonie avec le but général, pour les faire concourir sympathiquement vers ce but; de l’autre, à distribuer entre les membres de la société les connaissances spéciales nécessaires pour exécuter les divers ordres de travaux, pour accomplir les diverses fonctions que comporte l’état de la civilisation. |
= Nous vous avons également parlé d'un autre erand moyen de direction générale, la législalion, qui, aux époques organiques, esk à la fois pénale et rémunératrice; nous avons montré que, privée aux époques critiques, comme (tous les faits sociaux, de la sanction morale, qui seule peut lui donner une valeur positive, elle est réduite à un rôle négatif, c'est-à-dire à la répression purement matérielle et toute brutale des anomalies vicieuses ou rétrogrades.
Toutes ces idées, avons-nous dit, sont demeurées incomplètes, parce qu il nous était impossible de les présenter dans leur ensemble, tant que nous ne serions pas placés avec vous à un point de vue assez élevé pour apprécier toute leur im-
DE LA DOGTRINE SAINT-SIMONIENNE 7 portance, tant que nous n'aurions pas abordé un immense problème qui comprend tous les autres, et dont la solution donne un nouvel aspect à tous les faits humains. |
On pourrait nous demander pourquoi notre premier soin n'a pas été de poser et de résoudre ce grand problème, que nous prétendons indispensable à l'intelligence de tous les autres.
C'est à dessein que nous ne l'avons pas fait. Dans la disposition morale de notre époque, nous avons pensé que, pour fixer convenablement l'attention des esprits sur le problème dont il est question, el dont les termes seuls, aujourd'hui, sont de nature à soulever les plus fortes antipathies, nous devions d’abord développer les idées de notre maitre, jusqu’à la limite où la nécessité de l'examiner se fait sentir par tout le monde.
Ce problème peut être posé ainsi : l'humanité a-t-elle un avenir religieux? Et dans le cas de l’affirmative : la religion doit-elle se réduire à une conception, à une contemplation purement individuelle? Doit-on ne la concevoir que comme uné pénsée intérieure, isolée dans l'ensemble des sentiments, dans le système des idées de chacun, sans influence sur ses acles sociaux,
sur sa vie politique ; ou bien cette religion de l'avenir ne doit-elle point se produire, comme l'expression, conime l'explosion de la pensée collective de l'humanité, comme la synthèse de toutes ses conceptions, de toutes ses manières d'être; ne doit-elle pas prendre place dans l’ordre politique, et le dominer tout entier? Telles sont, Messieurs, les importantes questions que 1ous avons à examiner; tel est le vaste champ dans lequel nous avons à entrer, que nous ne prétendons pas pour le moment explorer dans toute son étendue, mais que nous parcourrons au moins dans ses directions principales.
Il fallut du courage sans doute aux hommes qui naguère osèrent, les premiers, troubler l'humanité dans sa possession religieuse, alors que tous, princes et sujets, artistes et savants, ouerriers et industriels, reconnaissaient unanimement l'existence d'un Dieu, d'un ordre providentiel. | |
Les temps sont bien changés !
Nous ne prétendons pas assurément faire preuve d'héroisme, en venant vous entretenir des bases d'une religion nouvelle : toutes les opinions, nous le savons, peuvent, dans ce siècle. indulgent où plutôt indifférent, se produire sans
DE LA DOCTRINE SAINT-SIMONIENNE 9 danger, surtout lorsqu'elles paraissent ne point sortir encore de l’étroite enceinte d’une école philosophique ; mais ce que nous savons aussi, c'est que nous nous adressons à des hommes qui se croient supérieurs parce qu'ils sont incrédules, et qui réservent le sourire du mépris pour toutes les idées religieuses, qu'ils relèguent dans les” siècles de ténèbres, dans ce qu'ils appellent la barbarie du moyen âge et l'enfance du genre humain. Ce sourire, Messieurs, nous ne craignons pas de le braver : les sarcasmes voltairiens, le: superbe dédain du matérialisme moderne, peuvent bien refouler dans les cœurs cette vague sentimentalité qu on y voit poindre quelquefois aujourd'hui, ils peuvent bien ellrayer et confondre cette espèce de religiosité individuelle qui cherche vainement des formes pour se produire, mais 1ls sont sans puissance pour ébranler une conviction profonde.
Oui, Messieurs, nous venons ici nous exposer à ces sarcasmes, à ce dédain: car, à la suite de SAINT-SIMON, et en son nom, nous venons proclamer que l'humanité à un avenir religieux ; que la religion de l'avenir sera plus grande, plus puissante que toutes celles du passé; qu’elle sera, comme celles qui l'ont précédé, la synthèse
de toutes les conceptions de l’humanité, et, de plus, de toutes ses manières d’être; que nonseulement elle dominera l'ordre politique, maïs que l’ordre politique sera, dans son ensemble, une institution religieuse ; car aucun fait ne doit plus se concevoir en dehors de Dreu ou se développer en dehors de la loi; ajoutons enfin qu'elle embrassera le monde entier, parce que la loi de Dreu est universelle.
Telles sont, Messieurs, les propositions auxquelles l'école de Sainr-Simon est arrivée sur le grand problème qui nous occupe en ce moment, et dans la vérité desquelles élle a une confiance si entière, où plutôt une ror si vive, qu’elle né croit courir aucun risque en reconnaissant que si on parvenaif à en démontrer la fausseté, on renverserait en même temps tout l'édifice qu’elle a élevé.
Nous le répétons, nous sommes loin de prétendre épuiser, dans une première séance, un sujet aussi vaste. Tenant compte de la préoccupation des esprits, à une époque où l’on regarde les questions religieuses comme jugées sañs retour, il ne s’agit pour nous, en ce moment, qué de combattre cette défaveur anticipée, que de détruire les arguments qui se présentent comme
des {ins de non-recevoir contre l'examen même de ces questions. | st
La religion, nous dit-on de toutes parts, est un fruit de l'enfance des sociétés, un. produit des temps où l'imagination était leur unique flambeau : à quoi bon s’en occuper aujourd'hui? Les progrès de la science, ses étonnantes découvertes, ont, à cet égard, émancipé l'esprit humain, et doivent le préserver à jamais de retomber dans cette illusion des premiers âges; la science a sapé la religion jusque dans ses fondements ; elle a réduit les prêtres à leurs véritabies rôles, celui de dupe ou celui d’imposteur; elle a démontré que leur enseignement n’était qu’une pure illusion.lorsqu'il n’était pas un long mensonge. | Que signifie donc, Messieurs, pour ceux qui l’emploient avec tant d'assurance et de superbe, ce mot magique la science ? La science! mais laquelle? Est-ce l'astronomie, la physique, la chimie, la géologie où la. physiologie? Nous aussi, Messieurs, nous avons fouillé dans les sciences pour savoir ce qu'elles apprenaient: nous ne sommes sortis, il est vrai, de leurs profondeurs, ni paiens, ni catholiques ; mais cette agrégalion confuse de connaissances isolées
12 EXPOSITION entre elles, sans lien, sans unité, ne nous à fourni aucune preuve, aucun argument de quelque valeur contre ces deux grañdes bases de tout édifice religieux : Dieu et un PLAN PROVI- DENTIEL. | Les sociétés européennes, il est vrai, sont devenues irréligieuses, tel est au moins le caractère général qu’elles présentent aujourd'hui dans leurs sommités ; mais ce n'est point la science, ou plutôt ce ne sont pas les sciences, pour parler la langue anarchique de notre époque, qui ont produit ce phénomène passager; ce sont les idées philosophiques des trois derniers siècles, idées dont nous aurons tout à l'heure à déterminer l’origine et le caractère. Les savants, sans doute, ont contribué, pour leur part et avec ardeur, à la destruction des idées religieuses, mais ce n'est pas comme savants, par suite de leurs travaux antérieurs, et à ce titre qu’ils ont été conduits à diriger leurs recherches dans ce but, a donner à une interprétation irréligieuse aux faits qui tombaient sous leur observation; c’est en qualité de disciples, et de disciples fervents de la philosophie critique; et pour peu qu'on y réfléchisse, on verra en effet qu'il ne leur a fallu rien moins que la foi philosophique qui les ani-
DE LA DOCTRINE SAINT-SIMONIENNE 13 mail, pour trouver, par exemple, dans leurs sysièmes sur les productions spontanées, une démonstration sans réplique contre l'existence de Dieu; pour trouver surtout, comme ils l'ont prétendu, une preuve de désordre dans l’existence de faits qu'ils ne pouvaient classer et dont ils ne s’expliquaient point les fonctions ; ce qui n'aurait dù pourtant, à ce qui semble d’abord, leur prouver que leur ignorance. Ce n'est donc point dans leurs travaux positifs que les savants, comme ils paraissent le croire, ont puisé leur foi irréligieuse, s’il est permis de s'exprimer ainsi; c'est dans une 2ypothèse, l'hypothèse critique qui a proclamé, dans une forme et sous une autre, implicitement, qu'aucun amour, qu'aucune inteligence, qu'aucune force ne gouvernaient le monde; que tout y était livré au hasard; que. l’homme, produit fortuit de quelque fermentation sénérale, était sans destinée dans le chaos qu'il habitait; chaos qui, sans doute un jour, devait aveuglément l’anéantir, comme un autre jour, il l'avait aveuglément créé...
Non, Messieurs, ce ne sont point les sciences qui ont produit l'irréligion dont nous sommes témoins, et si l’on veut bien réfléchir à leur nature, on verra que le tribut apporté par les sa-
ii EXPOSITION
vants à cetie œuvre est le résultal.d'une violation manifeste de leur mission, de celle qu'ils s'attribuent eux-mêmes avec un juste orgueil. Et, en effet, que se proposent-ils? que prétendent-ils ? quel est leur but? Coordonner les phénomènes suivant les /ois qui régissent l’univers; faire rentrer, autant que possible, toutes ces Lots isolées dans une LOI unique.
Mais, Messieurs, remarquez toute la valeur de ce mot loi; réfléchissez à cette disposition qui porte les savants à /zer tous les phénomènes, disposition sans laquelle aucune science ne serait possible. Quoi! pour pouvoir étudier le monde, le savant, avant toutes choses, serait-il obligé de croire qu'un certain ordre y préside ? que tout ce qui l'entoure n'est pas un immense chaos? que ses prévisions ne seront pas toutes trompées par une fatalité secrète, insondable? Oui, Messieurs, telle est la foi indispensable au savant, il faut qu’il adopte pour première kypo- 1hèse, que tout est lié dans l'univers, s'il veut tirer une conclusion quelconque de ses observations. |
Mais quand bien même les savants, par cette “hypothèse, ne rendraient pas, à leur insu, ‘un éclatant témoignage à l'existence d’une PRovI-
DENCE, ON pourrait au moins, en se fondant sur la méthode qu'ils prétendaient exclusivement employer, et à laquelle ils rattachent le caractère positif de leurs travaux, récuser leur autorité en inatière religieuse. Que prétendent-ils en effet? Se borner à observer des phénomènes, à les classer impartialement, passivement, dans l'ordre où ils se passent, sans s'inquéter d’ailleurs «de leur cause et de leur fn dans leurs rapports avec l'homme et sa destinée : il est donc évident, dans l'état actuel des prétentions des savants, que toute investigation de leur part, sur le terrain de la religion, ne peut être qu'une véritablé divagation, une contradiction formelle aux règles qu’ils se sont tracées, et dont ils se glorifient. Qu'on se place à un point de vue religieux, mais plus élevé, plus. large qu'aucun de ceux auxquels lPhumanité ait atteint encore, et, bien Join que la science conserve ce caractère comme lui étant essentiel, elle ne se présentera plus que comme l'expression de la faculté qui a été donnée à l’homme de connaître successivement et prooressivement les lois par lesquelles Dieu gouverne le monde, en un mot,le PLAN PROVIDENTIEL. Quelles que soient les découvertes sur lesquelles l'athéisme menacé fonde aujourd’hui peut-être
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ses espérances, aucune ne saurait échapper à cette formule : Telle est la manière dont Dieu se maniieste.
Non, messieurs, la science n'est pas destinée, ainsi qu'on semble le croire, à être l’éternelle ennemie de la religion, à: rétrécir continuellement son domaine, pour arriver un Jour enfin à l’en déposséder complétement ; elle est appelée au contraire à étendre, à fortifier sans cesse son empire, puisqu en définitive chacun de sés progrès doit avoir pour résultat de donner à l’homme une idée plus grande de Dieu et de ses desseins sur l'humanité. Et n'est-ce point ainsi que l'ont sentie ses plus illustres chefs, ceux même dont les savants de nos jours se font gloire de suivre les traces ? Voyez Newton, s’élevant jusqu'à la pensée de la gravitation, et s’inclinaut humblement devant le Dieu, dont il vient de découvrir la volonté ; écoutez Kepler rendre grâce à Dieu, dans un hymne plein d'enthousiasme, de lui avoir révélé la simplicité et la grandeur du plan sur lequel il a établi le mécanisme universel ; entendez Leïibnitz, le plus grand homme dans l'ordre de la science, selon l’expression de De Maistre., déclarant que s’il attache du prix aux travaux scientifiques, c’est surtout pour
avoir le droit de parler de Dieu ; et vous reconnaitrez que plus la science s'élève, plus elle se rapproche de la religion ; et qu’enfin l'inspiration scientifique, à son plus haut degré d’exaltation, se confond avec l'inspiration religieuse.
Nous avons dit, messieurs, que c'était à la philosophie critique qu'il fallait remonter, pour s'expliquer les divagations athées de la science. Essayons de déterminer l'origine de cette philosophie, de cet état moral des sociétés, qui n’est point un phénomène nouveau dans le monde.
Déjà , dans nos premières séances , nous avons montré à diverses reprises l'humanité traversant successivement des époques organiques et des époques critiques ; les unes, pendant lesquelles elle marche avec réguralité, sous l'empire d’une croyance commune, vers un but ardemment désiré ; les autres, où toutes ses forces sont employées à détruire les principes et les institutions qui dirigeaient précédemment la société.
Nous avons dit alors, sans donner plus de développement à cette idée, que les époques critiques avaient toujours été 2rréligieuses ; il est facile d'expliquer ce caractère qui les distingœue toutes.
L'œuvre de la destruction, jusqu'ici, a toujours
18 EXPOSITION été une œuvre spéciale, provoquée par un malaise actuel, et entreprise sans vue de réorganisation, sans vue au moins capable de servir dans ce but. Lorsque arrive le temps des époques eritiques ou de destruction, c’est que des faits nouveaux se sont produits ; c'est que la société éprouve des besoins nouveaux , que ne comporte pas et que ne peut comprendre le cadre trop étroit, et devenu inflexible, de la croyance établie et de l'institution politique qui la réalise. Cependant ces faits nouveaux, ces exigences d’avenir, cherchent àse faire jour, à prendre place : d'abordils viennentsebriser contre l’ordreancien: mais, par leur choc répété, ils finissent par l’ébranler et par le renverser lui-même. La société alors ne présente plus que l’image d’une guerre achar-. née, d'une anarchie profonde, au sein de laquelle les sentiments haineux semblent les seuls qui puissent se développer. Bientôt les esprits, effravés de la confusion qui les frappé, de pouvant encore apercevoir l'ordre qui doit s'établir, n éprouvant que de la répugnance pour l’ordre qui vient de périr, et dans lequel ils ne voient qu'une longue et oppressive déception, ne tar dent point à arriver à celte idée que le monde est livré au désordre ; qu'il est le jouet du hasard,
d'une aveugle fatalité. C’est alors, quand toutes les espérances, qui d’abord avaient animé la lutte, se sont évanouies, après quelques efforts impuissants pour ressaisir une harmonie nouvelle, que l'on voit l'homme se complaire dans la contemplation de tous les faits qui semblent mettre le désordre en évidence : s’il jette les regards sur le passé de l'humanité, s’il étudie l’histoire, cest pour lui faire raconter des meurtres et des trahisons ; c'est pour prêter aux actes de perfides intentions, aux événements des causes basses ou mesquines ; c'est pour combiner ses exemples de telle manière qu'il n’en ressorte aucun espoir d'avenir; et s'il jette les yeux sur le monde qui l'entoure, il voudrait d’abord le priver de vie, il voudrait le traiter comme un fait inorganique, comme un être sans moralité, c'est-à-dire sans destinée ; mais bientôt ce n’est plus même un ingénieux mécanisme qu’il observe; partout il voit l’image du désordre et de l'imprévoyance, et réfléchit sur le monde entier l'anarchie de cette société qui lui répugne et qui le blesse ; et de même que l'histoire de l’humanité ne lui présente qu’une suite de révolutions sanglantes , la nature ne lui apparaît plus que comme la région des tempêtes et des orages, des
volcans et des inondations : c'est partout le désordre qu'il voit; et Mirabeau ou Byron lui semblent seuls parler la langue du génie.
Or, messieurs, lorsque l’homme en est arrivé à cet état moral, qui est la conséquence nécessaire des époques critiques, Dieu se retire de son cœur, car Dieu et l’'orpre sont pour lui deux conceptions identiques ; mais dès que Dieu cesse d’habiter le cœur de l’homme, toute moralité aussi s’en relire, car il n'y ade moralité pour lui qu'autant qu'il se conçoit une destination, et il ne peut s'en concevoir qu en Dieu.
Ce spectacle affligeant que nous avons sous les yeux ne se présente pas, aujourd'hui, pour la première lois; l’époque qui sépara le polythéisme du christianisme nous en offre un semblable : n'est-ce pas déjà un motif pour espérer qu'aux croyances épuisées du catholicisme vont bientôt en succéder de nouvelles ?
Nous venons de dire que la conséquence” nécessaire des époques organiques était le relächement, ou plutôt le brisement de tout lien moral; nous avons besoin d'expliquer notre pensée à cel égard.
Nous avons montré précédemment que les époques critiques se divisent en deux périodes
DE LA DOCTRINE SAINT-SIMONIENNE 21 distinctes : l’une formant le début de ces époques, pendant laquelle la société, ralliée par une foi vive aux doctrines de destruction, agit de concert pour renverser l'ancienne institution religieuse et sociale ; l’autre, comprenant {l'intervalle qui sépare la destruction de la réédification, pendant laquelle les hommes, dégoûtés du passé et incertains de l'avenir, ne sont plus unis par aucune foi, par aucune entreprise commune : ce que nous avons dit de l'absence de moralité aux époques critiques ne doit s'entendre que de la seconde des deux périodes qu'elles comprennent, mais non point de la première, non point des hommes qui y figurent et qui, par une sorte d'inconséquense, prèchent la haine par amour, appellent à la destruction en croyant édifier, provoquent le désordre parce qu'ils désirent l'ordre, établissent l'esclavage sur l'autel qu'ils élèvent à la hberté. Ceux-là, messieurs, sachons les admirer, plaignons-les seulement d’avoir été soumis à la mission terrible qu'ils ont remplie avec dévouement, avec amour pour l'humanité ; plaignons-les, car ils étaient nés pour aimer, et toute leur vie a été consacrée à la haine. Mais ne perdons pas de vue que la pitié qu'ils nous inspirent doit être une leçon
pour nous ; qu’elle doit augmenter les désirs, confirmer les espérances qui nous attachent à un meilleur avenir, à un avenir dans lequel les hommes qui savent aimer trouveront sans cesse à exercer leur amour. | |
Non, messieurs, les hommes qui ont délivré l'humanité des croyances, des institutions qui arrêtaient sa marche, après l'avoir favorisée, ne pouvaient être dépourvus de moralité ; de la hauteur où vous place la doctrine de Saint-Simon, jetez vos regards sur la carrière de ceux qui viennent d'accomplir, pour la dernière fois, celte terrible tâche, et vous verrez qu'après tout ils n’ont fait que mettre la dernière main à l'œuvre commencée par le christianisme, et témoigné par leurs actes de leur foi dans la parole divine qui annonçait, 1l y a dix-huit cents : ans, à des esclaves, le jour de la fraternité humaine. |
Nous venons de montrer que les sciences ne pouvaient opposer aucun argument de quelque valeur aux idées religieuses; que ceux qu’on prétendait puiser en elles étaient en contradiction évidente avec leur nature , avec leur destination, avec les idées qui leur servaieut de base ; que c'était seulement à l'influence de la philosophie
critique, aux antipathies soulevées par elle contre le catholicisme, qu'il fallait aftribuer l'athéisme des savants de nos jours, et non point à leurs travaux spéciaux, ainsi qu'on a coutume de le faire. Mais. ce n'est point assez, sans doute, d'avoir récusé le témoignage porté au nom de la science contre la religion : quelle que soit, en effet, la source d’où découle l’athéisme, on peut au moins nous l'opposer comme un fait, et nous demander si c'est vainement que ce fait s'est produit, et s’il n’est point assez imposant, soit par le nombre, soit surtout par l'autorité des hommes en qui il se témoigne, , pour démontrer l'impossibilité d’un nouvel avenir ‘religieux.
Nous le savons, messieurs, pour les hommes supérieurs de notre temps, la foi vive n'est plus qu'un aveugle fanatisme, les croyances religieuses ne sont plus que d'absurdes superstitions ; mais ce que nous savons aussi, c'est qu’en même temps que ce changement s'est opéré dans les sociétés modernes, l'égoisme y est devenu dominant ; que les plus nobles sentiments y sont chaque jour flétris du nom de préjugés ; Ce que nous savons encore, c’est que, malgré les travaux des philanthropes économis-
tes, l'immense majorité de l'espèce humaine ne peut voir, dans la minorité, que des oisifs qui l'exploitent et non des protecteurs, des chefs qui la contiennent et qui la guident ; et cest parce que nous savons fout -cela; que nous ne désespérons pas de l'avenir religieux de l'humanité ; car nous croyons non-seulement au retour, mais encore au progrès des sympathies générales, du dévouement, de l'association.
Sans doute les idées chrétiennes ont perdu leur puissance, et nous ne chercherons pas à dissimuler ce fait, en montrant les temples.
remplis encore aujourd'hui de fidèles ; mais, messieurs, vous n'avez point oublié que lorsque Jésus parut sur la terre, la foi au paganisme était aussi ébranlée dans le monde ; que les premières familles de Rome refusaient déjà leurs filles pour remplir les fonctions de vestales, fonctions réservées de tout temps à la plus haute noblesse, qui s’en montrait si jalouse; et que, pour que ce sacerdoce püt se maintenir quelque temps encore, il fallut qu'un édit d’'Auguste en ouvrit les rangs aux filles d’affranchis.
Eh bien! chez nous aussi les supériorités sociales ont déserté les rangs du clergé, qui naguère étaient le rendez-vous de toutes les
hautes capacités. Les élèves de Voltaire ont ri des prêtres, Cicéron ne se moquait-il pas des augurés? Nous avons des sceptiques, des épicuriens, mais ceux de Rome valaient les nôtres: nous fuyons l'Eglise pour courir au théâtre, et nous agissons en cela comme 1e Romains, lorsqu'ils volaient£ au cirque.
Mais, direz-vous peut-être, nous n'avons au moins ni magiciens, ni sorciers, ni devins; la crédulité du peuple est moins grande aujourd’hui; il repousserait des croyances que des barbares ont pu admettre.
Mais d'abord, il ne s'agit pas, pour l’avenir, des croyances qui ont entrainé les peuples il y a dix-huit siècles, ni surtout de conserver les formes que ces croyances ont alors revêtues ; ensuite, et nous reclamons ici votre attention, il n'est pas juste de nous faire passer pour plus incrédules que nous ne sommes : sous ce rapport notre richesse est assez grande. Nous n'avons, dites-vous, n1 sorciers, ni magiciens, et vous concluez que nous ne sommes pas crédules, fausse conclusion: ce fait prouve simplement que la sorcellerie et la magie sont des moyens trop grossiers pour tromper les hommes de nos jours, que notre charlatanisme est plus relevé,
nos jongleries plus fines et plus délicates. Et ici, messieurs, les exemples ne nous manqueraient pas; nous pourrions vous montrer assez de tréteaux, de chaires ou de tribunes entourés d’un public ébahi et souvent dupé; nous pourrions citer ces chaudes convictions de commande qui font prendre trop frequemment pour un citoyen dévoué un bourgeois égoiste. La foi ne manque jamais à l'humanité ; jamais 1l ne faudra mettre en question si elle est disposée à croire, pas plus qu'il ne faudra demander si elle pourra un jour renoncer à aimer : à cet égard, il ne s'agit que de savoir quels sont les hommes et les idées auxquels elle accorde sa confiance, quelles sont les garanties qu’elle exige avant de s’y abandonner. |
Soyez-en sûrs, messieurs, NOUS SOMMES AUSSI crédules que les Romains ; rougissons de notre crédulité si elle nous livre sans défense à l'ésoisme, mais remercions Dieu de ce don précieux, si c’est lui qui nous fait embrasser avec confiance les inspirations du dévouement.
Notre incrédulilé n’est donc pas un obstacle à l'apparition de nouvelles idées religieuses, c'est. bien plutôt dans notre crédulité qu'elles en trouveraient un.
En réfutant d'abord cette opinion, nous ne devons pas nous dissimuler qu'il en existe une autre à peu près contraire, qui mérite examen, et que nous avons dû négliger en repoussant la première.
Ainsi on pourra nous dire que nous peignons, à tort, l’époque actuelle de couleurs antireligieuses ; que la société renferme un assez grand nombre d'hommes doués, à un haut degré, d’une véritable piété: et pour nous combattre, on reprendra l'exemple que nous venons de citer nous-même, on nous montrera les portes des églises assiégées par des flots de fidèles.
Quant à la première partie de l’objection, nous répondrons d'abord : que l’importance que nous attachons à ce qui mérite le nom de système religieux nous empêche d’en attribuer, aux contemplations, plus ou moins mystiques, qui absorbent, aux dépens de l'humanité, quelques individus qui se sont fait des croyances à eux, et qui, par un effort d'abstraction, paraissent avoir.oublié qu'ils ne sont pas seuls au monde. Que si on entend parler des hommes qui se rattachent encore .à des crovances formulées et publiques, et aux sectes diverses du catholicisme et du protestantisme, nous dirons que les catho-
liques gallicans ou jansénistes, ultramontains ou jésuites, que les protestants luthériens ou calvinistes, sociniens, épiscopaux ou presbytériens, indépendants, quakers, méthodistes, etc., etc., n'ont pour point de ralliement que des dogmes tellement insignifiants à leurs propres yeux, malgré le prix qu’ils semblent y mettre, que les différences qui existent entre ces dogmes, différences qui les séparent complétement dans leurs pratiques religieuses, n’en introduisent aucune dans leur conduite individuelle ou politique ; qu'ils sont d'accord, non-seulement entre eux, mais même avec les athées, sur les faits qui intéressent le plus l'humanité ; que leurs prétendues croyances religieuses tendent plutôt à les séparer de la société qu'à les y relier ; et qu’enfin, à ne considérer ces croyances que sous le rapport pratique, c'est-à-dire sous le rapport moral ou politique, elles se résolvent en un véritable athéisme ; car leurs opinions religieuses n'ayant, pour ainsi dire, qu une valeur purement spéculative, sont en cela à peu près étrangères à la société, et les en séparent plutôt, disonsnous, qu’elles ne les unissent à elle : elles renferment donc plutôt un germe d’athéisme qu'elles ne sont l'expression d'un sentiment religieux.
Mais nous appellerons votre attention sur la seconde partie de l'objeëlion que nous venons de poser. Oui, messieurs, les temples se remplissent encore ; et sans nous arrêter à faire la part des individus qui sont croyants par ton, par désæœuvrement ou par calcul, ce fait ne nous prouve-t-il pas l'impuissance des prétentions de la critique, lorsqu'elle a cru pouvoir détruire le besoin le plus irrésistible de l’humauité ? N’a-telle pas employé, pour arriver à ce but, tous les moyens dont les forces humaines pouvaient disposer ? N’a-t-elle pas fermé :les églises ? N’at-elle pas substitué aux livres saints toute la bibliothèque du XVII siècle ? Eh, messieurs, si les temples du polythéisme s'étaient fermés un siècle avant la venue de Jésus, les Grecs et les Romains seraient retournés au fétichisme, piutôt que de vivre sans croyances religieuses et sans culte ; de même, les peuples de nos jours reviendraient au polythéisme, si la parole du Christ cessait de leur être prêchée. Nous ne craignons donc pas de le dire avec vous, tout ce qui n’est pas athéisme aujourd'hui est ignorance et superstition : si nous voulons guérir l'humanité de cette plaie, si nous voulons qu’elle délaisse des croyances et des pratiques que nous jugeons
indignes d'elle, si nous voulons enfin qu'elle abandonne l'Eglise du moyen âge, ouvrons-lui celle de l’avenir. Tenons-nous prêts comme le dit De Maistre, pour un événement immense dans l’ordre divin, vers lequel nous marchons avec une vitesse accélérée qui doit frapper tous les observateurs : disons comme lui : Il n'y a plus de religion sur la terre, le genre humain ne peut demeurer dans cet état ; mais , plus heureux que De Maistre, nous n'attendons plus l’homme de génie qu'il prophétisait, et qui devait, selon lui, révéler prochainement au monde l'affinité naturelle de la religion et de la science : Saint- Simon a paru.