QUATORZIEME SEANCE
OBJECTIONS TIRÉES DE LA PRÉTENTION DES SCIENCES POSITIVES A L'IRRÉLIGION.
MESSIEURS
Les .questions que nous agitons aujourd'hui devant vous sont tellement en dehors de notre
époque, que les hommes qui s’en occupent paraissent étrangers à notre siècle de lumière : on s’inquiète peu de savoir s'ils lui sont étrangers, parce qu'ils sont en avant de lui, et, il faut l’avouer, on à de justes motifs pour les considérer de prime abord comme arriérés.
La plus grande partie des obstacles que ren contreront en vous les idées de Saint-Simon tiendront à une cause qui nous est connue, parce que nous-mêmes avons été Jongtémps soumis à son influence : aussi n'attendons-nous pas du cercle qui nous entoure une seule objection, de quelque valeur, que nous n'ayons faite lorsque nous avons abordé la doctrine de Saint-Simon. Nous voulons essayer de vous guérir des préjugés dont, plus que d’autres, peut-être, nous avons élé profondément infectés : et nous savons que cette cure, toujours délicate, est impossible quand le malade n’a pas confiänce dans les lumières du médecin : par conséquent, tant que vous croirez trouver en défaut la science Saint- Simonienne, tant que vous pourrez nous accuser de présenter sous un faux jour les faits qui nous servent d'arguments, nous devrons nous efforcer de vous prouver que c'est le point dé vue où vous êtes placés qui vous empêche de les bien
32 EXPOSITION envisager ; que c'est la doctrine à laquelle vous obéissez qui vous défigure, en le décolorant, le sublime tableau du développement de l'humanité.
Nous nous félicitons du résultat de nos réunions depuis six mois, puisque, après les avoir presque toutes consacrées à vous développer notre méthode historique, à vous montrer comment on pourrait, dans le passé de l'humanité, lire son avenir, les discussions en sont arrivées au point que vous cherchiez à vous servir de nos propres armes pour nous combattre. Vous savez maintenant que la chaîne des destinées humaines est continue; que l’avenir, quel qu'il soit, ne saurait être que le développement des faits du passé; que par là seulement on peut donner un caractère positif au dogme de la pertectbilité, pressenti par quelques intelligences supérieures vers la fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci; enfin vous êtes convaincus que toute prévision qui ne serait pas appuyée sur une tendance de l'humanité, rigoureusement constatée, devrait être repoussée, comme le fruit d’une imagination malade, faible et rêveuse.
Nous le répétons, messieurs, ce premier résultat de nos efforts est pour nous. d’une haute importance ; vous avez maintenant à votre dispo-
DE LA DOCTRINE SAINT- SIMONIENNE 38 sition l'instrument avec lequel il faut fouiller les annales du genre humain : il ne nous reste plus à discuter avec vous que les applications de cette méthode.
Toutelois, messieurs, remarquez qu'un pareil instrument vous paraitrait et vous serait réellement inutile, si vous n’étiez pas convaincus, à l'avance, que le terrain à exploiter renferme une mine d’or, c'est-à-dire que le développement de l'humanité est un progrès constant : vous ne vous donneriez pas même la peine d'étudier de cette manière le passé, d'interroger ainsi l'histoire, si vous ne pensiez pas devoir conclure, de celte richesse croissante jusqu à présent, qu'un nouveau filon, plus riche encore, doit être mis à jour par vos travaux : si vous ne sentiez pas vivement que l'humanité n'a pas atteint le terme de ses progrès, si vous n étiez pas, enfin, pénéirés du désir et de l'espérance de lui faire faire encore un pas vers son bonheur.
Eh bien, ce n’est pas tout, le sentiment qui vous dirige serait impuissant, l’instrument que vous possédez serait inutile, si vous ne mettiez pas un certain ordre dans vos travaux, Si vous marchiez ‘au hasard dans le labyrinthe de l’histoire; 1l vous faut un fil conducteur, il faut que
“34 EXPOSITION vous sachiez encore à l’avanee comment classer tous ces matériaux que vous avez sous les veux, afin de distinguer ceux qui appartiennent à des portions du sol qui sont épuisées, et ceux, au. contraire, qui doivent vous conduire vers les parties qui renferment de nouvelles et plus abondantes richesses : alors, mais alors seulement, vous marcherez avec autant d'ardeur que d’assurance. |
C'est pour atteindre ce but que nous avons cherché, dans nos premières réunions, à vous faire sentir que pour comprendre l'humanité, de même que pour connaître l'homme, il fallait étudier ses sentiments, ses raisonnements et ses actes, et, traduisant ces trois mots, qui appartiennent à toutes les philosophies du passé, en Jangage saint-simonien, nous vous avons désigné les faits historiques qui devaient être soumis à l'observation, nous vous avons dit qu'il fallait étudier le développement poétique ou rE- LIGIEUX, {héorique OU SCIENTIFIQUE, pratique ou INDUSTRIEL des sociétés humaines. ; |
Beaux-arts, sciences, industrie, voilà donc la trinité philosophique de Saint-Simon, que nous avons opposée à celle de Platon ; voilà ce qui différencie, pour nous, la philosophie posilive
DE LA DOCTRINE SAINT-SIMONIENNE 38 de notre siècle, de la philosophie, dite z2é/aplhxsique, créée 1l y a plus de deux mille ans. Cette différence, qui, au premier coup d'œil, peut ne pas paraître considérable, est immense, messieurs, parce qu'elle nous donne le secret de l'humanité, tandis que Platon n'avait pressenti que l'homme, el encore d’une manière imparfaite, puisqu'une vue générale des rapports de l’homme à l'humanité tout entière lui manquait complétement. Cette différence est immense, puisque la philosophie de Saint-Simon doit servir de base à une morale sociale, tandis qu’on n'a pu établir sur celle de Socrate, développée par Platon, qu'une morale individuelle, qui n’a pas été perfectionnée depuis dix-huit siècles, et qui ne saurait l'être sans la conception nouvelle des destinées de l'humanité.
Nous vous engageons à méditer cette idée, parce que, dans notre dernière réunion, l’une des. objections qui nous ont été faites puisait toute sa force dans la prétendue perfection philosophique de la doctrine de Platon, doctrine que l’on considérait, d’ailleurs, à juste titre, comme un germe que devait bientôt vivifier le christianisme. Notre admiration pour Socrate et pour les deux hommes qui se sont partagé le travail
36 EXPOSITION d'élaboration de sa doctrine est aussi grande que possible; mais, en nous apprenant ce qu ils ont fait pour le progrès de l'humanité, Saint- Simon nous à montré tout ce qu'ils avaient laissé à faire; et il y aurait une contradiction manifeste dans l'esprit d’un homme qui recon- naïtrait que la science sociale est parvenue, de nos jours seulement, à ce que l’on nomme l’état positif, et qui, en même temps, prétendrait que les doctrines philosophiques de la Grèce n'ont pas été dépassées : en effet, si une pareille révo- Jution dans la manière dont l'espèce humaine envisage les faits qui la touchent le plus n’a été ni constatée, ni même prévue par Platon, ne faut-il pas en conclure que l'analyse, faite par ce philosophe, des procédés de l'esprit humain, aussi bien que ses vues morales, politiques et religieuses, ont dû nécessairement se ressentir de -vette omission, ou plutôt de cette ignorance, tandis que les vues morales, politiques et relisieuses de Saint-Simon doivent témoigner de cette nouvelle conception? Qu'on ne se fasse donc plus une arme contre nous de la perfection {ranscendante de la doctrine platonicienne, sous prétexte que cette doctrine philosophique, la plus parfaite que l'homme aurait pu concevoir, n'a
DE LA DOCTRINE SAINT-SIMONIENNE 37 produit par son développement que le christianisme, qui, une fois détruit, ne permettrait plus d'espérer ou de craindre pour l'humanité l’apparition de nouvelles croyances religieuses. Non, messieurs, Samt-Simon est venu semer sur notre terre, bouleversée par les révolutions des trois derniers siècles, un nouveau germe philosophique dont l'avenir cueillera les fruits.
Lorsque nous avons dit qu'il fallait étudier le développement sentimental, scientifique et industriel de l'espèce humaine, vous avez dû voir que nous avons fait tous nos efforts pour nous placer sur le terrain où se trouvent aujourd’hui les hommes occupés de travaux sérieux : nous nous serions bien gardés d’entrer en matière en vous faisant appliquer la méthode historique à la série du développement sentimental de l’humanilé, nous vous avons parlé principalement, nous pourrions presque dire uniquement, des progrès scientifiques et industriels des sociétés et nous n'avons osé exprimer le progrès sentimental que. sous ces termes : décroissance de l'exploitation de l'homme par l’homme, et croissance de l’esprit d'association. Nous savions que beaucoup d’entre vous se révolteraient contre la méthode même, si nous présentions d'abord ceux de ses
résultats qui blessent le plus vivement les préjuoés de notre éducation critique, et nous n'avions pas besoin de prononcer le mot religion pour produire cet effet.
Aujourd'hui, le problème que soulève ce mot doit cependant être résolu : quelles que soient vos dispositions personnelles à l'égard dés idées religieuses, il vous est impossible, en lisant l'histoire, de ne pas observer la place considérable qu’elles occupent dans lé développement de l'humanité; vous ne pouvez pas vous dissimuler que des faits de la plus haute importance peuvent être rattachés à ces idées, et forment une série, dont la loi fournirait une indication utile pour concevoir, SOUS ce rapport, l’avenir de lhu: manité. Vous avez bien su découvrir les progrès ‘onstants de Ta classe mdustrielle et Fa décroïssance de l’esprit ét des habitudes militaires; vous pouvez vous démontrer de même la croissance ou la décroissance du sentiment religieux:
Mais ici, messieurs, se présente une objection qu, si élle était fondée, nous dispenserait de pérdre notre temps à examiner un problème insoluble. On peut nous dire qu'il n’est possible
d'observer que ce qui est du domaine de l’observalion, et que lés croyances religieuses n'étant
DE LA DOCTRINE SAINT-SIMONIENNE 39 que des conceptions hypothétiques plus ou moins ingénieuses , fruits d'imaginations à peu près évaporées, ne sauraient être soumises à un examen scientilique rigoureux, et ne peuvent, par conséquent, jamais donner lieu à l'établissement d'une série régulière. On pourrait dire encore que, le. sentiment religieux étant lapanage des esprits faibles, 1l importe peu de savoir quel rôle joueront de pareils esprits, lorsque les lumières et la raison, qui se développent sans cesse, les auront mis à leur place, c’est-à-dire dans les derniers rangs de l’ordre social.
Remarquez qu'avec ces fins de non-recevoir, on aurait le singulier privilége de juger la question, tout en disant qu'on ne veut pas l’examiner. Est-il bien certain, par exemple, que les hommes faibles, dans le passé, aient été ceux qui se sont le plus distingués par la puissance qu'exerçaient sur eux les idées religieuses?
N’est-il pas évident, au contraire, que ce sont les hommes les plus religieux qui ont eu la force d'entrainer l’humanité dans la voie progressive qu’elle a parcourue ?
Mais la première objection est plus spécieuse:; si les idées religieuses sont en dehors de l’observalion, pourquoi, en effet, vouloir les observer ?
— Qu'entend-on, messieurs, par ces paroles ?
qu'est-ce que des idées qui sont en dehors de l'observation? sont-ce les choses que l’on ne saurait ni Voir, ni toucher, nisentir, ni entendre, ni goûter ? À ce titre, nous devrions nous dispenser de parler du passé tout entier. Non, dira-t-on, les faits observables sont des faits certains, qui ne sont pas susceptibles de contestation, soit qu'ils se passent sous nos yeux, soit qu'ils nous soient affirmés d’une manière irrécusable. Eh bien! qu y a-t-il de plus certain, par exemple, que les faits représentés par ces mots : fétichisme, polythéisme, christianisrne ? quelles idées pouvons - nous plus facilement étudier que les idées d'Homère, de Moise, de saint Paul? quel phénomène est plus réel, pour l’homme même qui n’a pas d'idées religieuses, que l'existence de certains individus dont ces idées font le bonheur ?
Supposez, pour un instant, qué vous n’éprouviez aucun des sentiments d'afiection et d'amour qui occupent tant de place dans la vie de la plupart des hommes : vous concevrez cependant qu'il vous serait rigoureusement possible de constater les effets de ces divers sentiments sur les individus qu'ils animent, et, par exemple,
de ce que la musique ne vous causerait aucun plaisir, il n’en résulterait pas que le plaisir qu’elle procurerait à d’autres fût nn fait inobservable pour vous. Tout ce que vous pourriez faire, en pareille circonstance, serait de gémir sur votre organisation imparfaite, défectueuse, qui vous priverait d'une foule de jouissances et de vives émotions: mais vous ne prétendriez pas pour cela que le sentiment de la musique ne füt pas très-susceptible d'être observé, au moyen des actes qu'il produit, quoique, par lui-même, il n agit pas sur vous : el Surtout vous vous garderiez bien de dire que ce sentiment n'existe pas.
Nous ne vous demandons pas, pour le moment, messieurs, d'être sensibles à la grande harmonie de l’univers ; cela n’est pas nécessaire pour ;’œuvre du calcul, pour l’opération rationnelle que nous avons à faire sur le passé : nous vous engageons, au contraire, à rester froids à l'égard des idées religieuses, à étouller préalablement toute sympathie, mais aussi toute antipathie pour cet ordre d'idées , car nous ne chercherons pas d'abord si ces croyances font réellement le bonheur de l'humanité, mais simplement si elles /endent à disparaitre, ou si, au contraire, elles se sont ctendues et affermies de
tape EXPOSITION
plus en plus, à chacune des grandes révolutions subies par l'espèce humaine. D'ailleurs (nous ne saurions trop vous le répéter), nous ne prétendrons pas vous démontrer la réalité maférièlle des faits admis par telles ou telles croyances religieuses; nous ne voulons pas vous faire pa/per les objets qui exciteront celles de l'avenir; nous ne voulons pas, en un mot, prouver Dreu, les axiomes ne se prouvent pas : de telles prélentions seraient d'autant moins fondées que nous sommes plus éloignés de l'idolâtrie, el que le sentiment religieux s’est développé davanlage; nous ne voulons pas même, en Ce moment, rechercher avec vous l'expression dont l3S dogmes religieux de l’avenir seront revêtus : nous nous bornerons à constater les faits hisloriques relatifs aux croyances successives de l'humanité, pour en déduire, ou la loi de leur disparition, ou, au contraire, ceile de leur croissance progressive.
Plus tard, lorsque nous aurons fait ce premier travail, lorsque nous vous aurons montré que chaque développement de l'humanité à été sienalé par un développement, en étendue et en intensité, des: idées religieuses ; lorsque nous auron£, d'après la méthode historique, formulé
DE LA DOCTRINE SAINT-SIMONIENNE 43 la loi du progrès social sous ce rapport; lorsque, enfin, nous pourrons reconnaitre que ces idées ont une /endance manifeste à s'étendre encore davantage, alors nous en appellerons à vousmêmes, à vos propres sympathies. Si vous persistiez à eroire que de pareilles idées sont funestes, qu'elles sont l’attribut de la faiblesse et de l'ignorance ; dans ce cas vous devriez prononcer hardiment que l'espèce humaine, au lieu d'être perfechble, s’affaiblit et dégénère chaque Jour davantage. |
Nous pouvons le dire à l’avance, une pareille conclusion vous révollera, messieurs, car c'est précisément parce que vous êtes convaincus de la perfectibilité, que vous repoussez aujourd’hui les croyances religieuses, comme incompatibles avec cette idée ; vous en dépouillez l'avenir, parce que vous les considérez comme un obstacle au plus grand développement des facultés humaines, avant d'avoir examiné si elles n’en ont pas toujours été, ei de plus en plus, le plus puissant mobile.
Nous aurons donc à nous occuper de cette étude : nous verrons si, en effet, à toutes les époques où l'humanité a fait de grands progrès, à toutes les époques où elle a revêtu de nouvelles
formes sociales, le sentiment religieux n'a pas été l’excitant le plus vif pour déterminer les actes nécessaires à ces transformations. Nous examinerons en même Lemps si ce sentiment ne s’est pas accru dans la même proportion que les actes mêmes qu'il produisait, et si, par exemple, la foi chrétienne n a pas été plus vive, plus agissante, el par conséquent plus civilisatrice que toutes les croyances qui l'avaient précédée.
En vérité, messieurs, l'énoncé de ce problème ne nous parait pas exiger une longue démonsration ; nous ne croyons pas qu'il soit nécessaire de comparer minutieusement, sous toutes les facès, les sentiments du chrétien avec ceux du paien, même avec ceux d’un juif, ou bien encore avec ceux d’un adorateur de fétiches, pour reconnaitre que la volonté de Dreu, révélée par Jésus, embrassait un ordre de faits bien plus large que celle révélée par Moise à un seul peuple , pour la conduite de ce peuple exclusivement chéri. Mais nous ne pensons pas surtout qu'on puisse douter un instant de la supériorité des idées religieuses professées par l'Église, sur celles enseignées par les prêtres des divinités protectrices de Troie, d'Athènes, de Sparte ou de Rome même. Nous pensons, enfin, que tout
le monde tombe facilement d'accord avec nous, lorsque nous comparons les efforts impuissants de Julien pour ressusciter le culte du paganisme, à ceux qui seraient faits aujourd’hui pour rendre au culte catholique la pompe et l'influence qu'il avail il y a plusieurs siècles : cependant, les préjugés critiques sont si difficiles à déraciner, que nous reviendrons souvent sur les faits du passé qui tendent à justifier les propositions que nous avons énoncées tout à l'heure.
Mais d'abord, arrêtons-nous quelques instants sur lune des idées capitales de la doctrine, idée dont nous vous avons déjà souvent entretenus, et dont l’usage est indispensable ici : nous voulons parler de la division du passé en époques organiques et en époques critiques.
Cette première décomposition de l'histoire est déjà considérée, par la plupart d'entre vous, non -seulement comme possible, mais aussi comme très-utile, comme indispensable même pour expliquer le progrès des sociélés humaines ; progrès constant, souvent insensible, mais quelquefois aussi (rarement ilest vrai) signalé d’une manière éclatante, par une lutte terrible entre des efforts progressifs et des résistancés rétrogrades. |
. Ine suflil pas, lorsqu'on adopie un pareil dogme, d’en faire l'application à quelques faits isolés du développement de l'humanité; il faut le considérer comme point de départ, dans toute vérification d’une vue d'avenir ; ainsi, quand nous cherchons à résoudre ce problème : L'espèce humaine a-t-elle un avenir religieux? nous sommes certains d'avance que, puisque nous avons en vue un avenir organique, c’est dans l’enchaînement des états organiques de lhumanité que nous devons trouver nos preuves. Et, en effet, il est évident, par définition, que chaque époque critique ayant eu pour but de détruire le système organique qui l'avait précédée, toutes ces époques doivent être vouées à l'athéisme, comme elles le sont à l’égoisme, et en général à la négation de toute idée d'ordre, puisqu'elles viennent lutter contre les principes de dévotion, de dévouement, de devoir (car tous ces mots ont la même origine), qui servaient de lien à la société qu'elles veulent détruire.
Vous devez sentir, messieurs, d'après le rapprochement que nous venons d'établir, combien on serait exposé à commettre d'erreurs, si l’on négligeait de faire la distinction de ces deux états, si différents, de l'humanité; et réellement
DE LA DOCTRINE SAINT:SIMONIÈNNE #7 un pareil oubli n'a jamais lieu, même de Ja part des hommes qui sont le plus étrangers à nolre doctrine; voyez, en eflet, les sociétés européennes, depuis trois siècles, se rattacher sympathiquement à la Grèce et à Rome, el passer avec mépris par-dessus le moyen âge : le xvrr siècle élail en guerre contre le christianisme, il était donc tout naturel qu'il prit ses exemples, qu'il puisät ses forces dans les sociétés où s'éteignait le polythéisme, et que le eriticisme fût pour lui l'état normal, l’état sain de l'humanité, comme l’état organique en était la maladie. La différence qui existe entre ces philosophes et nous ne tient donc pas à la division de la vie humaine en deux états, mais à notre manière d'envisager ces deux états; cependant, messieurs, faisons abstraction, comme le dit un élève de Saint- Simon, des avantages ou des inconvénients du système de l'avenir; pour le moment, la quesion principale, la question unique va être pour nous, comme elle l’a été constamment pour lui, celle-ci : Quel est, d’après l’observation du passé, le système social desfiné par la marche de la civilisation à s'établir aujourd’hui ? Réservons-nous d'ajouter bientôt, comme l’a fait immédiatement ce même élève de Saint-Simon,
48 EXPOSITION mais en changeant toutefois un de ses termes, que si c’est dans un tel esprit que ce nouveau système doit être vérifié (et non déterminé, comme le dit M. Comte), ce n’est pas sous une telle forme qu'il entraînerait la société à l’adopter définitivement, puisque cette forme serait impuissante pour refouler l’égoisme, devenu pré-. dominant par la dissolution de l'ancien syslème, puisqu'il faut tirer l'humanité de son apathie, puisqu'il faut, en un mot, passionner les masses pour les organiser. Nous le répétons donc, pour le moment, peu nous importe-de savoir si l'humanité est à la veille de recouvrer la santé, ou, au contraire, de tomber malade; ce que nous voulons découvrir, c'est quel sera le jeu de ses organes dans l'avenir; ne nous inquiétons donc pas encore ici du sort plus ou moins heureux dont elle jouira. Sain ou malade, cet être exécutera des fonctions, ce sont ces fonctions qu’il s'agit de prévoir, soit pour appliquer des médicaments, soit pour prescrire des règles d'hygiène. RE
Vous le voyez, pour nous placer sur le terrain des objections qui nous sont faites, nous nous dépouillons wa instant, autant que possible, de toute sympathie pour les époques organiques,
DE LA DOCTRINE SAINT-SIMONIENNE 49 et de loute antipathie à l'égard des époques critiques; nous ne sommes ni religieux, ni athées, ni dévoués, ni égoistes; mais nous demandons, messieurs, le même abandon de vos sentiments, la même indifférence; efforcez-vous de vous abstraire, au point de ne conserver en vous qu’une seule des facultés de l’homme; réduisezvous, pour un instant, à n être que des 1nstruments passifs d'observation, oubliez que vous aimez mieux la philosophie et la politique des Grecs et des Romains que celles de l’Église et de la féodalité ; tâchez de rester juges impariaux entre De Maistre et Voltaire; examinez seulement si la marche du passé ne nous annonce pas une réconciliation prochaine entre les génies de ces grands hommes, commeé le christianisme a opéré celle qui a eu lieu entre les élèves de Caton ou de Julien, et ceux d’Épicure et de Lucrèce. Voyez, en d'autres termes, si nous .ne sommes pas (suivant l'expression de M. Ballanche) à la fin d'une de ces crises palingénésiques où s'opère le passage d’une époque critique épuisée à une époque organique nouvelle, c’est-à-dire où la société, fatiguée de vivre sans lien moral, sait en découvrir un nouveau, plus fort que celui qu? a été détruit, et auquel
la critique elle-même consent peu à peu à se soumettre. |
Mais, messieurs, une autre objection nôus est faite, ét nous devons nous hâter d'y répondre directement, parce que, fondée en apparence sur une rigoureuse application de la méthode de Saint:Simon à l'étude da développement de l'hunanité, elle ruinerait toutes nos prévisions d’avenir religieux.
D'abord félicitons-nous encore ici de voir nos adversaires invoquer le nom de notre maître; saint Augustin le remarquait aussi de son temps, c'était en se rangeant sous l’étendard du Christ que les philosophies paiennes portaient encore quelques derniers coups à l'Église; c'était avec une partie isolée, et par conséquent mal comprise, de la doctrine, qu'on attaquait l’ensemble, l'unité de cette doctrine ; les chrétiens n'avaient déjà plus de philosophes à combattre lorsqu'ils foudroyaient encore l’hérésie; notre tâche sera bien avancée quand nous n'aurons plus à lutter qu'avec des admirateurs du génie de notre maitre, avec des disciples de ses élèves.
On nous dit que là science sociale, parvenue par Saint-Simon à l’état positif, a fait ainsi un pas que toutes les sciences ont fait avant elle.
On ajoute que toutes les sciences, en effet, ont été à l’état fhéologique, puis à l'état métaphysique, et sont successivement parvenues à l’état positif; que, dans le premier cas, c'était au moyen de causes surnaturelles que l'homme liait les phénomènes ; que, dans le second, il les unissait au moyen d'abstractions personnifiées, qui n'étaient plus tout à fait surnaturelles et qui n'étaient pas encore naturelles ; qu’enfin arrive l’état positif, dans lequelles faits sont liés d’après des idées ou lois, suggérées et confirmées par les faits mêmes, d’où l’on conclut que la théolosie doit disparaître de l’avenir qui ne reconnaitra plus de Dieu. |
Avant d'examiner si cette objection est fondée historiquement, ce que nous admettons avec une certaine réserve, pesons bien, messieurs, la valeur des mots qui l'expriment, et, par exemple, qu'éstce que des idées suggérées par les fails et vérifiables par eux? Si, comme nous l’avons dit plus haut, vous voyez un homme, un peuple religieux, ce fait ne nous suggère-l-ii pas cette idée : voilà des hommes qui croient en Dieu? et si vous voulez vérifier cette idée, les faits ou les hommes qui vous l’ont suggérée ne sont-ils pas là& pour l’attester ?
Maintenant, qu'est-ce que des causes surnaturelles et des causes naturelles ? Si la croyance
en Dieu fait agir un homme, une nation, toute
l'humanité, quand bien même vous ne partageriez pas cette croyance, ne vous paraitrait-elle pas la cause {out à fait naturelle d'une foule d’actes? Serait-elle plus surnaturelle que l’appétit le plus grossier, que l'électricité, que l'attraction ?
Eh bien! jetez les yeux sur le passé; l'homme ne vous y apparait-1l pas comme un être éminemment religieux? Ÿ a-t-il un fait plus positif que celui-là ? N'est-ce pas le fait général, foré naturel,. qui explique, qui coordonne le mieux tous les aétes, qui vous permet le mieux de les lier?
Mais, messieurs, la division trinaire du développement scientifique, fort exacte quand elle est renfermée dans certaines limites que nous allons poser, est fausse, incomplète, quand on en fait l’application avec laquelle on nous combat, Nous aussi nous prétendons que la seience
(en donnant ce nom à l’ensemble des connais sances humaines) passe par trois grands élals
différents : dans le premier, elle présente un assemblage confus de phénomènes isolés ; chaque fait est l’explication, la raison, la cause. de lui-
même; dans le second, elle se compose de oroupes plus ou moins nombreux de faits, soumis à des /ois distinctes, mais indépendantes les unes des autres, et luttant presque toujours ensemble; la troisième enfin est l'association complète de tous les faits observables, obéissant à une loi unique ; en d’autres termes, nous reconnaissons que la science est passée, en même temps que l’humanité, par le fétichisme, le polythéisme et le monothéisme; et celte manière d'envisager ses progrès s'applique au développement de l'espèce humaine, depuis les temps les plus reculés jusqu'à nous. | La classification qu’on nous oppose n’est applicable, au contraire, qu'à un état donné de civilisation : elle n’est que l'explication du mouvement de l'esprit humain, dans le passage d'une époque organique à l'époque critique qui la suit; et encore est-il nécessaire de modifier les termes sous lesquels elle est présentée. Kile indique les pas faits par la science, depuis le moment où, repoussant un dogme qui ne la comprend pas, c’est-à-dire qui ne lui à pas donné naissance, elle se dépouille peu à peu d’une théologie arriérée, et prépare les materiaux d’un dogme nouveau; ainsi, l’on peut dire que
dans toute époque organique la science à été théologique, puisque c'était dans le temple etpar les prêtres qu’elle était cultivée. Elle est devenue en partie fhéologique et en partie athée; elle s'est divisée en science sacrée et science pro fane, chaque fois qu'on a commencé à protester, hors du temple, et souvent même dans le temple, contre les anciennes croyances : enfin elle est devenue complétement athée, et alors le nom de négative lui conviendrait mieux que celui de positive, lorsque l’anarchie qui rongeait l'Église existait aussi dans l’Académie, c’est-à-dire lorsque, LA science disparaissant, il ne restait plus que DES sciences. Apt
C'est dans un pareil état que se trouvent aujourd' hui les connaissances humaines; elles y étaient: également parvenues à l’époque où Lucrèce construisait mécaniquement un monde, à l'époque où Aristote faisait, en dehors du polythéisme, un travail encyclopédique où toutes les sciences se trouvaient, pour ainsi dire, matériellement accolées, mais non pas unies.
Ces deux manières d'envisager le développement de la science s'applique, comme vous le voyez, messieurs, au double aspect sous lequel se présente à nos yeux l'humanité. Fantôt nous
pouvons l’observer passant, par toute la suite des siècles, de la multiplicité des causes à une cause unique et infinie; tantôt aussi nous la voyons, pour accomplir ce long développement, s'arrêter à certaines croyances, les abandonner peu à peu pour en reprendre bientôt de nouvelles. Dans cette succession d’époques religieuses et irréligieuses, la science, qui n’est que l’une des manières d'être de l’homme, a suivi ce mouvement; elle a passé de la théologie à l'athéisme ; de la synthèse pure à l’analyse seule; d'un ordre incomplet et provisoire à une anarchie moins durable encore. En ne tenant pas compte de ce double aspect, on tombe dans l’inconvénient de confondre des faits a//{ernatifs avec des faits constamment progressifs; de mettre dans une même série des faits hétérosènes; de prendre un progrès transitoire opéré par la critique pour un fait croissant, tandis qu'il doit disparaitre complétement à l’époque organique suivante.
Nous venons de prononcer deux mots, synthèse et analyse, qui nous rappellent encore une objection qui nous a été faite, et dont la réfutation va servir au développement des idées qui précèdent. Toujours armé de Saint-Simon,
on nous cite le passage suivant du nouveau christianisme: « Depuis l'établissement du chris- « tianisme jusqu’au quinzième siècle, l'espèce « humaine s’est principalement (n'oubliez pas « ce mot, messieurs) occupée de la coordination « de ses sentiments généraux, de létablisse- « ment d’un principe universel et unique, et de « la fondation d’une institution générale, ayant « pour but de superposer l'aristocratie des ta- « lents à l'aristocratie de la naissance, et de « soumettre ainsi tous les intérêts particuliers « à l'intérêt général. Pendant toute cette période, « les observations directes sur les intérêts pri- « vés, sur les faits particuliers et sur les prin- « cipes secondaires ont été négligées; elles ont « été décriées dans la masse des esprits, et 1l « s’est formé une opinion prépondérante sur ce « point, que les principes secondaires devaient « être déduits des faits généraux et d’un prin- « cipe universel; opinion d’une vérité purement & spéculative, attendu que l'intelligence hu- « maine n’a point les moyens d'établir des géné- « ralités assez précises pour qu'il soit possible « d'en tirer, comme conséquences directes « toutes les spécialités. 5 ; Arrétons-nous un instant ici, car ces mols,
purement Spéculative, ont donné lieu à une grave erreur : Oui, messieurs, c’est une opinion purement spéculative que de prétendre qu'il faille déduire logiquement {ous les faits particuliers d'un principe général, car, en agissant ainsi, tout ce que l'humanité fait en un jour ne s’accomplirait pas dans la durée de tous les siècles; cette opinion reste spéculative tant qu'elle ne marche pas de front avec une autre idée; aussi Saint-Simon se hâte-t-11 de développer l'influence de cette seconde idée fondamentale, pour faire sentir ensuite la nécessité de les employer également l’une et l’autre dans l'avenir. Écoutons-le, il continue: « Depuis la dissolution « du pouvoir spirituel européen, résultat de « l'insurrection de Luther, depuis le quinzième « siècle, l'esprit humain s’est détaché des vues « les plus générales ; il s’est livré aux spéciali- « tés; 1l s’est occupé de l'analyse des faits par- « ticuhers, des principes secondaires, des in- « térêts privés des différentes classes de la « société... Pendant cette période, l'opinion « s’est établie : que les considérations sur les « laits généraux, sur les principes généraux. « sur les intérêts généraux de l'espèce humaine, « n'étaient que des considérations vagues el
métaphysiques, ne pouvant contribuer efficacement aux progrès des lumières et au perfectionnement de la civilisation. | « Ainsi l'esprit humain a suivi, depuis le quin-
zième siècle, une marche opposée à celle qu'il avait suivie jusqu'à cette époque; et certes les progrès importants et positifs qui en sont résultés dans toutes les directions de nos connaissances prouvent irrévocablement combien nos aieux du moyen âge s'étaient trompés en estimant d'une utilité médiocre l'étude des faits particuliers, des principes secondaires, et l'analyse des intérêts privés.
« Mais (messieurs, faites attention à ce mais) il est également vrai qu'un très-grand mal est résulté pour la société de l’état d'abandon dans lequel on a laissé, depuis le quinzième siècle, les travaux relatifs à l’étude des faits généraux, des principes généraux et des intérêts généraux. Get abandon a donné naissance au sentiment d’’égoiïsme, qui est devenu dominant chez toutes les classes et dans tous les individus. Ge sentiment, devenu dominant dans toutes les classes et dans tous les individus, a facilité à César les moyens de recouvrer une partie de la force politique qu'il
DE LA DOCTRINE SAINT-SIMONIENNE 59 avait perdue avant le quinzième siècle. C’est à cet égoisme qu'il faut attribuer la maladie politique de notre époque, maladie qui met en souffrance tous les travailleurs utiles à la société: maladie qui fait absorber par les rois une très-grande partie du salaire des pauvres, pour leur dépense personnelle, pour celle de leurs courtisans et de leurs soldats ; maladie qui occasionne un prélèvement énorme de la part de la royauté et de l’aristocratie de la naissance sur la considération qui est due aux savants, aux artistes et aux chefs de travaux industriels, pour les services d'une utilité directe et positive qu'ils rendent au corps so-
cial. »
Maintenant, messieurs, quelle conclusion Saint-
Simon tire-t-il de cette large vue du moyen àge et des trois derniers siècles de critique ?
La voici :
« Il est donc bien désirablé que les travaux qui ont pour objet le perfectionnement de nos connaissances relatives aux faits généraux, aux principes généraux et aux intérêts géneraux, Soient promptement remis en activité, et soient désormais protégés par la société, à l'égal de ceux qui ônt pour objet l'étude des
60 EXPOSITION | « faits particuliers, des principes secondaires et « des intérêts privés. »
Vous le voyez, l'idée de Saint-Simon est précisément celle que nous vous exposions tout à l'heure, lorsque nous vous parlions des états orsaniques ou religieux de la science dans le passé, et de ses époques critiques ou irréligieuses: ce que Saint-Simon dit ici du moyen âge et de sa critique s'applique également à La république romaine et à l'empire, aux anciennes croyances de la Grèce et à leur critique se développant sous Périclès ; comme elle embrasse les temps de splendeur de la loi de Moïse, et l’époque où les Hébreux se divisèrent en Pharisiens, Saducéens et Ésséniens. Ce passage des faits généraux aux faits particuliers, des principes généraux aux principes secondaires, des intérêts généraux aux intérêts privés, est le même dans tout le passé que celui de la religion à l'athéisme ; et la’ Science, qui n'est pas autre chose que l'humanité envisagée dans les produits de l’une de ses facultés, n’a jamais été étrangère « ces alternatives, qu'elle a sans cesse formulées ‘ans son langage par les mots de synthèse et d'analyse. |
Eh bien! messieurs, nous savons ET
DE LA DOCTRINE SAINT -SIMONIENNE 6i
par Saint-Simon quelle à été l'utilité de ce mouvement alternatif; nous savons que si la contemplation des faits généraux, ou la disposition synthétique pure, n'est qu'une vague métaphysique, purement spéculative, c'est seulement lorsqu'on néglige les faits particuliers; l’avenir évitera donc, sous ce rapport, les fautes du moyen âge. Mais nous savons aussi que l’analyse est une cause de désordre, lorsqu'elle traite avec dédain les faits généraux, les habitudes synthétiques sans lesquelles toutes ces œuvres ne seraient qu un immense chaos; l'avenir échappera donc aussi aux dangers de la critique, à la domination de l’égoisme. Grâce à Saint-Simon, nous avons nettement conscience de la cause des progrès de l'humanité; il dépend donc de nous de constituer l'avenir sur des bases telles que ce progrès s'opère régulièrement et sans interruption. |
Nous espérons vous avoir fait sentir le vice renfermé dans ces trois termes, {héologique, métaphysique et positif, appliqués à trois états de la science, soit qu'on ait en vue son développement complet, depuis l’origine de la société jusqu’à nous, soit qu’on envisage seulement les modifications qu'elle a éprouvées chaque fois que l’hu-
manité elle-même s’est transformée tout entière, s’est régénérée. Dans les termes les plus généraux, la science a été, comme l'espèce humaine, fétichiste, polithéiste, monothéiste; et secondairement, à chaque perfectionnement de l’idée générale, ellé a été religieuse, semi-religieuse et semi-athée, et enfin complétement athée. Aucune de ces deux formules né saurait, comme vous devez facilement vous en apercevoir, Conduire à cette conclusion: L’humanité n’a pas d'avenir religieux ; elles confirment au contraire nos prévisions de la manière la plus positive; l’une, parce que du fétichisme au monothéisme la croissance du sentiment religieux en intensité et en étendue est évidente ; l’autre, parce que si la science est aujourd’hui athée, nous ne devons attribuer ce fait qu’à l'époque critique dans laquelle nous sommes; époque qui, s’il faut en croire l'expérience du passé, nous annonce l'apparition prochaine d’un état social dans lequel la science reprendra le caractère religieux qu'elle a toujours eu dans les époques organiques. |
Si les développements que nous avons cru devoir donner à ces idées s’opposaient, par leur étendue, à ce que vous pussiez à l'instant même
les saisir, nous vous engageons à fixer votre attention sur la forme plus précise que nous allons leur donner pour les résumer.
Dans toutes les époques organiques, la sciénce est théologique: car toutes les découvertes scientifiques sortent du temple.
Lorsque des laiques (et nous appliquons ce nom à tout ce qui n’était pas de la caste sacerdotale de l'antiquité, comme à ce qui ne faisait pas partie du clergé au moyen âge), lorsque des laïques, disons-nous, ont fait faire des pas aux sciences, et que l'Église ne s’est pas assimilé leurs découvertes, c'est-à-dire lorsque le clergé n'a pas concentré dans son sein lous les flambeaux de l'intelligence humaine, alors les sciences ont pris un caractère béfard d'athéisme et de religiosité; ce sont ces époques que l’on peut appeler à juste titre superstitieuses ; Car ce sont celles où ies prêtres eux-mêmes tombent dans l'ignorance, et y entrainent avec eux les masses, tandis que les savants, soumis au joug de quelques-unes des anciennes croyances, ne portent pas encore tout à fail l’athéisme dans le domaine de la science. | Enfin, arrive un jour où des chaires philosophiques et scientifiques, élevées d'abord sous la
64 EXPOSITION dépendance de la chaire sacrée, osent se mettre en insurrection ouverte contre elle: alors celle-ci est muette; il ne sort plus du temple que des dogmes usés, qui sont flétris par le ridicule dès qu’ils osent se produire sous leur gothique parure.
Nous le répélons, ces trois aspects, si différents, de la science et du clergé, ne sont pas seulement observables dans le cours des dermiers siècles : le même phénomène s’était déjà produit avant le christianisme, et les pontifes ou les sibylles du polythéisme, les rabbins de la Judée, aussi bien que les druides et les bardes, n'enseignaient plus rien au peuple depuis longtemps, lorsque l'Eglise chrétienne s'empara de la mission qu ils avaient abandonnée; depuislongtemps leur influence scientifique était détruite, le clergé des gentils était détrôné, comme le nôtre, par des savants et des philosophes, par des athées, lorsqu'un nouveau clergé, écrasant l’athéismé sous le poids de ses propres armes, prenant dans ses mains puissantes et la science et la philosophie, les ramena dans un nouveau sanctuaire, d'où elles répandirent bientôt sur le monde entier, . mais principalement sur les esclaves, la lumière dont le musée alexandrin distribuait nu
vuère quelques faibles rayons aux jeunes oisifs de Rome et de la Grèce.