‹ Œuvres de Saint-Simon & d'EnfantinChapitre 12 sur 94 · PREMIER FRAGMENT · texte numérisé non relu

PREMIER FRAGMENT

Comparaison du développement de l'intelligence individuelle et de l'intelligence générale.

Si on observe la manière dont se développent les individus de l'espèce humaine, au moral et au physique, depuis leur naissance jusqu'à leur virilité, on reconnait que leur développement s'opère de deux manières différentes, et qui concourent cependant vers un but commun, celui du plus grand développement de leurs forces morales et physiques dont leur organisation soit susceptible.

Depuis la naissance des imdividus jusqu'à l'époque de leur virilité, il s'effectue en eux un perfectionnement du moral et du physique, qui est graduel et continu, mais qui est très-lent.

Ils éprouvent aussi plusieurs crises qui déterminent en eux des progrès généraux et trèsrapides.

L'âge de sept ans est signalé chez eux par une crise de dentition, à la suite de laquelle leurs facultis sentimentales, et leur capacité en mémoire, prennent un accroissement subit.

Vers l’âge de quatorze ans, les passions ten- ‘dent à s'affranchir de la dépendance à l'égard des parents, et des liaisons de son choix s'enflammeut dans l'individu, en même temps qu'il acquiert la faculté de produire son semblable.

A vingt et un ans, l'homme, parvenu au développement complet de ses forces morales el physiques, acquiert le caractère qui est propre à son individu ; ses facultés se coordonnent et se dirigent vers le but qui attrait le plus spécialement son organisation particulière.

Si l'on observe ensuite les lois et les usages que la société a établis pour régler sa conduite à l'égard des enfants, depuis leur naissance jusqu'à leur vingt et unième année, on voit que les législateurs ont reconnu l'existence et les effets des trois crises dont nous venons de parler, et qu'ils ont proporlionné les droits qu'ils ont ac-

DE L'ORGANISATION SOCIALE 11 cordés à la génération ascendante, d'après l’opinion qu'ils ont conçue du développement intellectuel qu'elle devait acquérir à sept, à quatorze et à vingt et un ans.

Et il est de fait qu'ils ont déclaré les enfants au-dessous de sept ans incapables de commettre des péchés, c'est-à-dire incapables de régler euxmêmes leur conduite, et par conséquent de commettre des fautes dont ils fussent responsables, et qui fussent Justiciables des lois divines ou humaines ; ils ont, en conséquence, construit la loi de manière que les dispositions relatives aux enfants avant leur septième année n'ont pour objet que d'établir une surveillance générale de la société sur la conduite de leurs protecteurs naturels, et de fixer les moyens de les remplacer quand ils viennent à leur manquer.

Les législateurs n'ont soumis qu'à des punitions correctionnelles les enfants Jusqu'à l’âge de quatorze ans, quelque graves que fussent les fautes qu'ils vinssent à commeltre, et ils les ont admis seulement à l'émancipation, dans le cas où ils auraient perdu leurs parents.

C'està l’âge de vingt et un ans qu'ils ont fixé la majorité comme étant l’époque à laquelle les individus ont, en général, acquis un dévelop-

pement d'intelligence suffisant, et une capacité de prévoyance assez étendue pour que les intérêts généraux de la société n’exigent plus qu'ils restent soumis à une surveillance particulière.

Si, à la suite de cette classe d'observations, l’on examine les usages admis par l'Université, relativement à l'éducation et à l'instruction publique, on reconnait qu'ils cadrent très-exactement avec les dispositions législatives dont nous venons de parler.

L'instruction publique des enfants ne commence pas avant l’âge de sept ans.

Depuis sept ans jusqu'à quatorze, l'éducation joue un rôle plus important que l'instruction, c’est-à-dire que les surveillants de la conduite des enfants, pendant ce laps de temps, exercent dans les pensions et dans les colléges une plus grande influence sur eux que les professeurs dont ils reçoivent l'instruction.

Depuis quatorze ans jusqu'à vingt et un ans, l'influence des professeurs sur les élèves est beaucoup plus grande que celle exercée sur eux par leurs surveillants.

Et à vingt et un ans, ceux qui continuent à suivre des cours au Collége de France ou dans

DE L'ORGANISATION SOCIALE 113 d'autres établissements d'instruction publique se trouvent débarrassés de toute espèce de surveillance.

Enfin, si l'on observe le degré de développement intellectuel auquel se trouve aujourd’hui parvenue la nation française (qui s’est placée, par sa révolution, en tête de l'espèce humaine sous le rapport de la civilisation), on reconnait qu'elle a subi sa troisième crise, et que son âge social actuel correspond à celui de vingt et un ans pour les individus; on reconnait aussi qu'elle a proclamé sa majorité dans la nuit du 4 août, en abolissant toutes les institutions dérivées de l’état d'esclavage, qui avait été la. situation primitive de la classe industrielle, c'està-dire du corps de la nation.

Et après cela, si on veut produire une conclusion, on combinera ensemble les observations de différentes espèces que nous venons de présenter, on les méditera, et on en tirera nécessairement la conséquence suivante :

Le peuple français, étant parvenu à sa majorité comme nation, par l'effet des progrès de son intelligence, il doit en résulter un changement radical dans son organisation sociale.

Parvenu au point de vue le plus élevé qui puisse se rencontrer sur la route de la civilisation, en suivant le sentier que nous venons de lracer, le philosophe découvrira d’une part le passé le plus reculé, de l’autre l’avenir le plus éloigné; il apercevra dans le fond du tableau la formation de l’esclavage, institution philanthropique pour l’époque de son élablissement, puisqu'elle a sauvé la vie à des milliards d'hommes; puisque nous lui devons l'immense population à laquelle est parvenue l'espèce humaine, puisqu’elle a été favorable aux progrès des lumières, en fournissant à la classe des maitres le moyen de s'occuper du dévoloppement de leur intelligence; ce quils n'auraient pu faire sans l'établissement de l'esclavage, puisque leur temps et leurs forces auraient été occupés par les travaux nécessaires pour satisfaire leurs premiers besoins. Il considérera ensuite, avec une vive satisfaclion, en suivant de l'œil cette partie de la route jusqu’au point où il se trouvera placé, l’adoucissement de l'esclavage, le progrès des lumières, l'amélioration graduelle du sort de l’espèce humaine, et enfin, chez la nation française qui forme aujourd’hui son avant-garde, l'anéantissement complet de l'esclavage et l'aptitude à

recevoir une organisation sociale, ayant directement le bien de la majorité pour objet.

De ce point de vue, le philosophe, à chaque coup d'œil alternatif qu'il donnera sur le passé èt sur l'avenir, apercevra de plus en plus, des différences tranchées entre l'existence sociale de nos devanciers el celle de nos successeurs: il reconnailra que chez nos devanciers, le premier degré d'importance sociale était accordé à la naissance, à la faveur et à la capacité de gouverner, et en se retournant du côté de l’avenir, il apercevra l'importance sociale obtenue par la plus grande capacité en morale, en science ou en industrie.

En regardant les peuples en masse dans le passé, il les verra luttant entre eux à main armée; en les considérant dans l'avenir, il les verra rivalisant entre eux sous les trois grands rapports de la morale, de la science et de l'industrie.

Jusqu'à ce Jour, les hommes ont marché dans la route de la civilisation à reculons, du côté de l'avenir ; ils ont eu habituellement la vue fixée sur le passé et ils n'ont donné à l'avenir que des coups d'œil très-rares et très-superficiels. Aujourd’hui que l’esclavage est anéanti, c'est sur

116 ŒUVRES DE SAINT-SIMON l'avenir que l'homme doit principalement fixer son attention.

L'action de gouverner à dû être, jusqu'à l’anéantissement de l'esclavage, l’action prépondérante ; aujourd'hui, et de plus en plus, elle ne doit plus être qu'une action subalterne.

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