‹ Œuvres de Saint-Simon & d'EnfantinChapitre 13 sur 94 · SECOND FRAGMENT · texte numérisé non relu

SECOND FRAGMENT

Preuves que les prolétaires français sont capables de bien administrer des propriétés.

Il s’agit de prouver ici que la classe la plus nombreuse, en un mot, que le peuple se compose aujourd’hui d'hommes qui n'ont plus besoin d'être soumis à une surveillance particulière, d'hommes dont l'intelligence est suffisamment développée, et la capacité en prévoyance assez épanouie" pour qu'il puisse, sans inconvénient, s’élablir un système d'organisation sociale qui les admette comme sociétaires.

Le peuple peut être considéré comme divisé

1, Voyez la note à la fin du fragment.

DE L'ORGANISATION SOCIALE n7 en deux classes : celle des ouvriers occupés des travaux agricoles et celle des hommes employés par les fabricants et par les négociants.

Examinons d’abord ce qui concerne les cultivaleurs.

Lors de la vente des domaines nationaux, plusieurs milliers de prolélaires, profitant des facilités sans bornes qui furent offertes à ceux. qui auraient assez de caractère pour se déclarer, à la face de toute l'aristocratie européenne, acquéreurs de ces biens, passèrent subitement:

dans la classe des propriétaires territoriaux. Or, la manière dont cette masse de prolétaires, devenus subitement propriétaires, a dirigé l'administration de ses propriétés, a prouvé et constaté un grand fait politique, c’est que la dernière classe de la nation se trouve aujourd’hui composée d'hommes dont l'intelligence est suffisamment développée, d'hommes qui ont acquis suffisamment de prévoyance pour que la loi puisse, sans inconvénient pour la tranquillité publique, faire cesser la tutelle exercée sur eux jusqu à ce jour; et que, dès ce moment, la nation devant être considérée comme composée d'individus tous capables d’administrer des propriétés, la loi doit établir le système politique dans lequel

la direction des intérêts communs sera confiée aux hommes les plus distingués dans les capacités de l'utilité la plus générale et la plus positive, l’action du gouvernement ne devant plus s'exercer, comme action directrice, qu’à l'égard des hommes dont la conduite tendrait à troubler l'ordre public.

Nous allons citer un fait dont nous avons été personnellement témoin, et qui prouve combien la capacité pour administrer les propriétés est aujourd'hui généralement possédée par les hommes que le hasard de la naissance a rangés dans la classe des prolétaires.

Une petite province, nommée le Cateau-Cambrésis, appartenait en totalité à Parchevêché de Cambrai et à d'autres établissements ecclésiastiques ; les habitants de cette province étaient si complétement prolétaires, sous le rapport des immeubles, qu'il n'en existait pas un seul qui ne püt être expulsé du manoir qu'il occupait.

Qu'arriva-t-il lorsque le territoire de cette province fût mis en vente? |

Tous les habitants, d'un mutuel accord, s’associèrent ; ils se rendirent adjudicataires du territoire de leurs communes; ils se le partagèrent ensuile, de manière que toute une masse de

population, assez importante, passa subitement de la classe des prolétaires dans celle des propriétaires territoriaux.

Eh bien! ce changement subit n’occasionna pas le moindre désordre dans la culture; les nouveaux propriétaires se montrèrent beaucoup plus capables que les anciens, car les terres produisirent, dès l’année suivante, de plus fortes récoltes qu'elles n'en avaient jamais produit.

Il résulte évidemment de ce qui s’est passé lors de la vente des domaines nationaux, et du fait local que nous venons de citer à l’appui du fait général, que la nation française peut étre (vu l’état actuel du développement de son intelli- gence) gouvernée beaucoup mieux et à beaucoup meilleur marché qu'elle ne l'est actuellement ; et qu'elle ne parviendra à une position sociale stable qu'à l'époque où l’action gouvernementale sera primée par celle des hommes possédant au plus haut degré les capacités de l’utilité la plus générale et la plus positive.

Passons maintenant à l'examen des preuves de capacité qui on! été données par les ouvriers qui exécutent les travaux entrepris par les fabricants et par les négociants.

Au commencement de la Révolntion, une grande partie des entrepreneurs de travaux in dustriels en fabrication et en commerce ont été ruinés par les pillages qui ont eu lieu à la suite des insurrections; ceux de ces entrepreneurs qui ont évité les pillages ont élé écrasés par la loi du maximum, et ceux qui ont été assez heureux pour se soustraire à ces deux calamités industrielles, ou pour y survivre pécuniairement, se sont vu enlever leur fortune par les réquisilions et par la brülure des marchandises anolaises.

Que serait-il arrivé, après des malheurs aussi généraux, si un grand nombre des ouvriers qui avaient été employés par les manufacturiers et les négociants qui se trouvaient ruinés, et moralement écrasés par l'effet de leurs malheurs ; si, disons-nous, un grand nombre de ces ouvriers n'eût possédé une capacité suffisante pour les remplacer ?

Il serait arrivé que les fabriques et le commerce de France auraient perdu, pour longtemps, beaucoup de leur importance, et que, la France payerait aujourd'hui aux étrangers un tribut industriel beaucoup plus fort que celui qu'elle supportait avant la Révolution, il serait arrivé,

én un mot, que la proluction aurait diminué en France.

Il est arrivé, au contraire, que les productions de tous les genres se sont infiniment multipliées depuis, et même pendant les malheurs de la Révolution; il est arrivé que, dans tous les ateliers de fabrique et de commerce, des hommes qui y étaient employés comme simples ouvriers sont devenus entrepreneurs el directeurs de ces travaux, et qu'ils se sont montrés plus intelligents et plus actifs que leurs prédécesseurs; de manière que la France est aujourd'hui infiniment plus prospère, plus productive et plus importante en industrie agricole, manufacturière el commerciale qu'elle ne l'était avant la Révolution, quoique la plus grande partie des directeurs actuels de tous ces genres de travaux soient sortis de la classe du peuple.

Peut-il exister une preuve plus forte et plus complète que la classe du peuple, c'est-à-dire que l'immense majorité de la nation, soit parvenue à un développement d'intelligence suflisant. pour que l'organisation sociale, ayant directement ie bien public pour objet, puisse s'établir en France sans inconvénient pour la tranquillité publique, et, au contraire, avec de

192 ŒUVRES DE SAINT-SIMON srands avantages pour toutes les classes de la socilété ?

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