‹ Œuvres de Saint-Simon & d'EnfantinChapitre 14 sur 94 · TROISIÈME FRAGMENT · texte numérisé non relu

TROISIÈME FRAGMENT

La classe des prolétaires étant aussi avancée en civilisation fondamentale que celle des propriétaires, la loi doit les classer comme socictaires.

Le mécanisme de l’organisation sociale a été nécessairement tfès-compliqué tant que les individus composant la majorité se sont trouvés dans un élat d'ignorance et d'imprévoyance tel qu ils n'étaient pointcapables d'administrer leurs propres affaires. Dans cet état de développement incomplet de leur intelligence, 1ls étaient encore soumis à des passions brulales qui les poussaient vers les insurrections, el par conséquent vers toute espèce de désordre,

Il a fallu, dans cel état de choses qui a dù précéder une meilleure situation sociale, que la minorilé s'organisät d'une manière militaire, qu'elle s'attribuät exclusivement le pouvoir de faire la loi, et quelle construisit la loi de manière à s attribuer tous les pouvoirs, pour tenir la majorité en tutelle, et pour exercer sur la nation une forte compression. Ainsi jusqu'à présent les principales forces de la société ont été employées à se maintenir en société, et les travaux ayant pour objet l'amélioration du bienêtre moral et physique des nations n'ont pu et n'ont dû être considérés que comme des travaux accessoires.

Aujourd'hui cet élat de choses peut et doit changer complétement, et les travaux les plus importants doivent avoir pour but l'amélioration de notre bien-être moral et physique, puisque peu de forces suffisent pour maintenir la tranquilité publique, la majorité ayant prisle goût du travail (ce qui exclut toute tendance au désordre) et se trouvant aujourd'hui composée d'hommes qui ont prouvé récemment qu'ils étaient capables d’administrer des propriétés mobilières et immobilières. |

La minorité n'ayant plus besoin de moyens de

force pour maintenir la classe prolétaire en subordination, les combinaisons auxquelles elle doit s'attacher sont: 1° celles au moyen desquelles les prolélaires seront le plus fortement attachés par leurs intérêts à la tranquillité publique; 2° celles qui auront pour objet de rendre la transmission des propriétés immobilières la plus facile possible ; 3° celles dont le but sera d'accorder le premier degré de considération politique aux travailleurs.

Ces combinaisons sont très-simples et trèsfaciles à trouver, quand on prend la peine de juger les choses d'après ses propres lumières, et qu'on brise entièrement le joug imposé à notre esprit par les principes politiques admis chez nos pères, principes qui ont été bons et utiles dans leur temps, mais qui ne sont plus applicables aux circonstances actuelles.

La totalité de la population se trouvant aujourd’hui composée d'hommes qui (sauf quelques exceptions qu'on rencontre à peu près également dans toutes les classes) sont en état de bien administrer des propriétés mobilières ou immobilières, c'est directement qu'on peut et qu’on doit travailler à l'amélioration du bien-être moral et physique du corps social.

Or, le moyen le plus direct pour opérer l’amélioration morale et physique de la majorité de la population consiste à classer comme premières dépenses de l'État celles qui sont nécessaires pour procurer du travail à tous les hommes valides, afin d'assurer leur existence physique ; celles qui ont pour objet de répandre le plus promptement possible dans la classe des prolétaires les connaissances positives acquises ; et enfin celles qui peuvent garantir aux individus composant cette classe des plaisirs et des jouissances propres à développer leur intelligence.

Qu'on ajoute à cela les mesures nécessaires pour que la fortune publique soit administrée par les hommes les plus capables en administration et les plus intéressés à bien administrer, c'est-à-dire. par les industriels les plus importanis. | Et la société, au moyen de ces dispositions fondamentales, se trouvera organisée d’une manière qui satisfera complétement les hommes raisonnables de toutes les classes (1). Alors il n'y aura plus d'insurreclion à craindre, et il n'y

{. Voyez la note à la fin du fragment.

DE L'ORGANISATION SOCIALE 129 aura par conséquent plus besoin d'entretenir des armées permanentes nombreuses pour s'y opposer, alors il ne sera plus nécessaire de dépenser des sommes énormes pour le département de la police ; alors il n’y aura plus rien à craindre de l'extérieur, car trente millions d'hommes qui se trouvent heureux repousseraient l'attaque de toute l'espèce humaine qui se liguerait contre eux.

À cela nous pouvons ajouter que les princes ni les peuples ne pousseront jamais l'extravagance au point d'attaquer une nation composée de trente millions d'hommes qui ne se montreralent point offensifs à l'égard de leurs voisins, ei qui seraient unis entre eux par une bonne combinaison de leurs intérêts.

À cela nous ajouterons encore qu'on n'a pas besoin d'espionner une société dont l'immense majorité est intéressée à maintenir l'ordre de choses établi.

Ceux qui ont déterminé la Révolution, ceux qui l'ont dirigée, et tous ceux qui, depuis 1789 jusqu'à ce Jour, ont servi de guides à la nation, ont commis une faute politique énorme: ils ont tous cherché à perfectionner l’action gouvernementale, tandis qu'ils auraient dû la subalterniser et

constituer comme action suprême l’action administrative.

Ils auraient dû commencer par se faire une question dont la solution est bien simple et bien facile à trouver.

Ils auraient dù se demander quels sont, dans l'état présent des mœurs et des lumières, les | hommes les plus capables de bien diriger les intérêts nationaux ?

Ils auraient nécessairemént reconnu que les savants, que les artistes, et que les chefs des travaux industriels sont ceux qui possèdent les capacités les plus élevées, les plus étendues, et celles dont l'utilité est la plus positive, dans la direction actuelle des esprits. Ils auraient reconnu que les travaux des savants, des artistes et des industriels sont ceux qui, sous le rapport de l'invention et sous celui de l’exécution, contribuent le plus à la prospérité nationale.

Ils en auraient conclu que les savants, les artistes et les chefs des travaux industriels étaient ceux auxquels il fallait confier le pouvoir administratif, c'est-à-dire le soin de diriger les intérêts nationaux; et qu'il fallait réduire les fonc-

tions du gouvernement à celle de maintenir la tranquillité publique (1). |

Les novateurs de 89 auraient encore dù se dire :

Les rois d'Angleterre ont donné à la royauté le bon exemple de se soumettre à ne donner aucun ordre sans qu'il fût approuvé et signé par un ministre; il est digne de la magnanimité des rois de France de se montrer encore plus généreux à l’égard de leurs peuples, et de se soumettre à n'arrêter aucun projet concernant les intérêts généraux de la nation sans l'approbation des hommes les plus capables de bien juger ces projets, c'est-à-dire sans l'approbation des savants et des artistes les plus capables, sans celle des industriels les plus importants.

On a souvent comparé la société à une pyramide. Nous admettons que la nation doit être disposée en forme pyramidale; nous sommes profondément convaincus que la pyramide nationale doit être couronnée par la royauté; mais nous disons quà partir de la base de la pyramide jusqu’à son sommet, les assises doivent être composées de matériaux de plus en plus

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