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INSTITUTIONS SOCIALES

INTRODUCTION

Le domaine de la physiologie, envisagée d’une manière générale, se compose de tous les faits qui se passent chez les êtres organisés.

La physiologie examine l'influence des agents extérieurs sur l’organisation ; elle apprécie les modifications que ces agents déterminent dans l'exercice de nos fonctions ; elle nous fait connaître ceux dont l’action par l'économie est contraire à notre santé, à notre bien-être, à la satisfaction de nos besoins ou de nos désirs, et ceux qui ont pour effet nécessaire d'augmenter l’éten-

due de nos moyens d'existence, de multiplier les forces de réaction propres à résister aux forces délétères qui nous environnent, enfin, de satisfaire le plus complétement possible nos premiers besoins et de nous procurer une plus grande somme de plaisirs et de Jouissances.

La physiologie n'est pas seulement cette science qui, pénétrant dans l'intérieur de nos fissus à l’aide de l’anatomie et de la chimie, cherche à en découvrir la trame intime, pour en “mieux connaître les fonctions ; elle n’est pas seulement c tte science spéciale qui, s'adressant un à un à nos organes, expérimente sur chacun d’eux, en exalte artificiellement ou en abolit momentanément les fonctions, pour mieux déterminer ieur sphère d'activité et Ja part qu'ils ont a la production de la vie, considérée dans son ensemble.

Elle ne consiste pas seulement dans cette con: naissance comparative qui extrait de l'examen détaillé des plantes et des animaux des notions précieuses sur les fonctions des parties que nous possédons en commun avec ces différentes classes d'êtres organisés.

Enfin, elle ne se borne pas à puiser dans l’étude approfondie des maladies et des monstruo-

DE LA PHYSIOLOGIE SOCIALE 177 sités, les connaissances les plus positives que nos moyens d'investigation puissent nous révéler par les lois de notre existence individuelle.

Riches de tous les faits qui ont été découverts par des travaux précieux entrepris dans ces différentes directions, la physiologie générale se livre à des considérations d’un ordre plus élevé ; elle plane au-dessus des individus qui ne sont plus pour elle que des organes du corps social dont elle doit étudier les fonctions organiques, comme la physiologie spéciale étudie celles des individus. |

Car la société n'est point une simple agulomération d'êtres vivants, dont les actions indépendantes de tout but final, n'ont d'autre cause que l'arbitraire des volontés individuelles, ni d'autre résultat que des accidents éphémères ou sans importance ; la société, au contraire, est surtout, une véritable machine organisée dont toutes les parties contribuent d'une manière différente à la marche de l’ensemble.

La réunion des hommes constitue un véritable ÊTRE, dont l'existence est plus ou moins vigoureuse ou chancelante, suivant que ses organes s'acquittent plus ou moins régulièrement des fonctions qui leur sont confiées.

Si on le considère comme un être animé, et qu'on l’étudie, le corps social, à sa naissance et aux différentes époques de son accroissement, présente un mode de vitalité dont le caractère varie pour chacune d’elles, de même que nous voyons la physiologie de l'enfance ne pas. être celle de l'adulte, et celle du vieillard n'être plus celle des premiers temps de la vie.

L'histoire de la civilisation n’est donc que l'histoire de la vie de l'espèce humaine, c’est-àdire la physiologie de ses différents âges, comme celle de ses institutions n’est que l’exposé des connaissances hygiéniques dont elle à fait usage pour la conservation et l'amélioration de sa santé générale.

L'économie politique, la législation, la morale publique et tout ce qui constitue l'administration des intérêts généraux de la société, ne sont qu'une collection de règles hygiéniques dont la nature doit varier suivant l’état de la civilisation ; et la physiologie générale est la science qui a le plus de données pour constater cet état, et pour le décrire, puisqu il n’est pour toute société que l'expression des lois de son existence.

La politique elle-même, envisagée non pas comme système hostile conçu par chaque nation

DE LA PHYSIOLOGIE SOCIALE 179 pour tromper ses voisins, mais comme science dont le but est de procurer la plus grande somme de bonheur à l'espèce humaine, n'est qu’une physiologie générale pour laquelle les peuples ne sont que des organes distincts : la réunion de ces organes forme un seul étre (L'ESPÈCE HU- MAINE), à l'accroissement duquel ils sont chargés de contribuer, en fournissant la part d'action qui dépend de leur nature particulière,

Ainsi, soit qu on examine les changements que les influences extérieures apportent dans l’existence des individus isolés ; soit que l’on considère les modifications que celte existence recoit de la circonstance même de la réunion des hommes en sociélé, et de tous les phénomènes secondaires qui résultent de ce rapprochement ; soit enfin que, s’élevant au-dessus des nations, on envisage les relations qui les unissent, les avantages qu'elles peuvent retirer de leurs rapports commerciaux, de leurs associations amicales, pour s’entr'aider à tirer le meilleur parti de la nature qui les environne, du sol qui les nourrit, et des produits de chaque industrie locale, on n’a jamais pour ces différents buts qu'un même ordre d'idées à exposer, qu'un seul objet à examiner ; il n’est jamais question que de l’homme

euvironné d'agents qui peuvent lui être utiles ou nuisibles : on n'a donc jamais à exposer que des phénomènes physiologiques, si on fait l'histoire de l'individu ou de la société ; et les conseils qu'on peut adresser à l’un ou à l’autre ne sont que des préceptes d'hygiène.

La physiologie est donc la science, non-seulement de la vie individuelle, mais encore de la vie générale, dont les vies des individus ne sont que les rouages. Dans toute machine, la perfecton des résultats dépend du maintien de l’harmonie primitive établie entre tous les ressorts qui la composent; chacun d'eux doit nécessairement fournir son contingent d'action et de réaction ; le désordre survient promptement quand des causes perturbatrices augmentent vicieusement l’activité des uns aux dépens de celle des autres.

L'espèce humaine, considérée comme un seul être vivant, est susceptible d'offrir de semblables irrégularités dans les différentes périodes de son existence. Nous sommes donc intéressés à étudier la cause de ce dérangement, afin de le prévenir ou de le faire disparaitre si nous n'’avons pu nous opposer à leur arrivée.

Une physiologie sociale, constituée par les faits matériels qui dérivent de l'observation di-

recte de la société, el une hygiène renfermant les préceptes applicables à ces faits, sont donc les seules bases positives sur lesquelles on puisse établir le système d'organisation réclamé par l’état actuel de la civilisation.

Mais, pourrait-on nous objecter, les sociétés humaines existent depuis un temps assez considérable pour que leur existence puisse faire supposer celle d’un système d'organisation favorable à leur conservation. Pourquoi proposez-vous des changements qui ne seraient utiles que dans ces cas de trouble ou de maladie dont rien n'atteste la présence?

Un coup d'œil jeté sur la marche de la civilisation va nous servir de réponse.

L'enfance des sociétés, de même que celle des individus, est caractérisée par une tendance irrésistible à s'approprier tout ce qui leur estutile pour leur développement. Les passions les moins raisonnées sont les seuls guides de cette époque de la vie. Le pouvoir absolu d'un père ou d'un chef despote est alors nécessaire pour que lindividu ou la société ne fassent pas tourner à leur désavantage des intérêts particuliers qu'aucune instruction ne dirige, qu'aucune raison ne domine. Il n’y a point d'arrangement pos-

sible entre le fils qui ne connaît point la nécessité d'imposer une limite à ses devoirs, et le père qui sent cette nécessité et ne peut se faire comprendre. Il n'y a point d'organisation prati- quable pour une réunion d'individus qui, ne concevant rien à l'avantage de faire quelque chose pour la société, se laissent gouverner par leur intérêt privé qu'ils sentent fortement el exclusivement. Enfin, il n'y a point d’accommodement possible entre un chef que le hasard ou des qualités particulières ont mis à la tête d'une société, et des gens ignorants et passionnés qui ne cherchent qu'à lutter contre un pouvoir auquel ils voudraient se soustraire.

C'est pourquoi la société ne peut pas être considérée jusqu'ici comme ayant joui d'un système d'organisation basé sur des principes hygiéniques, car si les chefs ont déployé une force despotique qui a maintenu pendant quelque temps l’ordre parmi les gouvernés, ce calme résultant plus d'une oppression de facultés que de leur équilibre entre elles, a été plutôt artificiel que naturel, semblable à un ressort comprimé par un poids : l'esprit public s’est maintenu dans cet état tant que l'énergie des chefs a pu lutter contre son élasticité; mais la tendance perma-

nente à la réaction a fini par triompher d’une puissance éphémère, et le pouvoir populaire a succédé à celui d'une monarchie fondée sur la ruse et sur la violence. Si nous consultons l'histoire d’une des républiques anciennes, nous avons la même observation à faire que pour la monarchie des premiers âges, c'est-à-dire que ni l’une ni l’autre forme de gouvernement n’a pu exister longtemps sans quelque interruption : car les peuples n'étant pas plus faits pour se gouverner sagement eux-mêmes que les chefs qui étaient placés à la tête des affaires n'étaient capables de se diriger selon la justice et les besoins de la société, il y eut une succession de gouvernements qui se renversèrent les uns les autres, suivant que les circonstances favorisèrent le parti des gouvernants contre les administrés ou celui des peuples contre les administrateurs.

L’éclat et la splendeur dont les peuples ont brillé tour à tour n’établissent pas davantage la solidité des principes sociaux qui les ont dirigés. On peut même les citer comme la preuve la plus convaincante de la fragilité de leurs institutions; car il faut des vices d'administration bien plus prononcés pour renverser une nation que la vic-

Loire a rendu maitresse des richesses de toutes les autres, que pour anéantir un peuple qui est privé des principaux moyens de défense, et dont la conquête facile est à la merci de ses voi- Sins.

Si le pouvoir de commander à des armées nombreuses, de disposer d'une grande quantité d'argent et d'esclaves, de se procurer, par un commerce étendu, les productions de toutes les parties du monde, de lever sans résistance des impôts énormes sur un peuple ignorant el superstitieux; si l'exécution de cette multitude de monuments immenses dont les ruines nous révèlent, chez les nations qui les ont élevés, de orands symptômes d'activité et de vigueur; si, dis-je, tant d'éléments combinés d’une force imposante n'ont pas empêché la destruction des peuples de l'Egypte, de la Grèce et de Rome; si le théâtre de tant de grandeurs a besoin, pour être reconnu au milieu de ses débris, d’une érudilion puisée dans les traditions incomplètes qui ont échappé à l’anéantissement d’une antiquité aussi puissante, c'est que la force d'un peuple git bien plus dans le pacte social qui associe toutes les capacités pour l'accomplissement de travaux d'une utilité commune, que dans la multiplicité

des éléments de richesse et de pouvoir dont aucun esprit philanthropique ne combine la valeur.

Quel obstacle s'est jusqu'à présent opposé à l'établissement d'une constitution physiologique des sociétés? La lutte qui a toujours existé entre les organes du corps social, entre les chefs et les administrés. La force seule et l'adresse ont donné naissance aux principales institutions qui ont été établies, car il y a toujours eu absence d'accord entre les rois qui n’ont songé qu'à conserver leur pouvoir, et les peuples qui, assez souvent les plus faibles, ont été contraints d'obéir.

De même que, par l'imperfection de son développement organique, la masse des hommes, considérée comme un seul individu, n'a jamais été en élat de réfléchir sagement sur les moyens d'améliorer sa position; de même, à aucune époque, les rois, comme tuteurs, n'ont jamais trouvé les peuples assez mürs et assez raisonnables pour leur accorder spontanément un régime sociétaire qu'ils n'auraient accepté que pour en abuser.

Nous avons comparé plus haut le développement du corps social à celui des hommes consi-

dérés comme individus; c’est ici le lieu de compléter ce qui nous reste à dire à cet égard.

L'organisation humaine, comme celle des animaux et des plantes, ne se développe pas également et en même temps dans toutes les parties, de manière à ce qu'à chaque période de l'existence tous les organes présentent entre eux le même degré de développement.

L'expérience et le raisonnement s'accordent pour nous démontrer qu’au contraire nos organes ne se perfectionnent que les uns après les auires.

Aussitôt après la naissance, la vie se porte spécialement sur quelques organes seulement, les autres restent à peu près stationnaires. Au bout d'un temps déterminé, les parties qui ont commencé à croitre s'arrêtent et la force de développement se porte successivement sur Îles autres, jusqu à ce que toutes aient ainsi acquis le volume et la force qu’elles doivent avoir.

‘Alors l'activité de la nutrition revient aux parties qu’elle avait d'abord excitées, et ensuite abandonnées, jusqu'à ce que, par cette série de révolutions périodiques, tout le corps ait acquis son entier développement.

Des maladies particulières correspondent à

chacune de ces époques et indiquent bien clairement le défaut d'ensemble dans une organisation tyrannisée tour à tour par quelques parties dont l'activité n'est point en rapport avec l’inertie des autres : les passions les plus désordonnées résultent de cet état général de souffrance et de tourments; et les individus, de même que les sociétés, dont le développement n’est pas complet, ne sont susceptibles que de produire des actions le plus souvent en opposition avec leur bien particulier, pour les individus, et avec le bien général, pour les sociétés.

Pendant toutes ces premières périodes, l'individu est incapable de concevoir un plan de conduite refléchi et convenable à sa position, le manque d'instruction et de santé se montre dans ses projets. Son imprévoyance et sa faiblesse seraient bientôt la cause de sa propre destruction, si on l’abandonnait à ses inspirations ; il a besoin, pour continuer d'exister, d’une surveillance qui l’empêche d'être livré à lui-même, qui comprime ses désirs illégitimes, et qui le force à des travaux utiles pour sa conservation, ASE il n'en conçoive pas l'ulilité.

Mais lorsque chacun des organes a acquis tout le développement dont il est susceptible; lorsque

aucune partie ne prédomine sur les autres:

lorsque l'égalité d'action de chacune d'elles : amène l'harmonie et l'unité dans toute l’économie; lorsque enfin toutes les facultés physiques et morales sont telles qu'elles peuvent èlre appliquées avec instruction et avec calme à l'étude des objets extérieurs dont elles doivent tirer parti; lorsqu'on est en état d'avoir une conscience raisonnée de la position qu'on occupe dans ce monde, c’est alors que l'individu esl capable de coordonner toutes les idées qu'il a acquises pendant la tutelle pour l'heureuse influence de laquelle il a été élevé.

C'est alors seulement que la santé dont il jouit el que l'éducation qu'il a reçue lui permettent de faire servir le passé à la connaissance du présent, d'appliquer son expérience à son état à venir, enfin de se créer un système de conduite dont auparavant il était incapable de concevoir le plan et d'apprécier l'utilité.

La société européenne a successivement présenté ces périodes distinctes de développement el de prédominance organique exclusive : tour à tour elle a été agitée par des activités vicieuses, chaque temps de son accroissement a été caractérisé par des maladies et des mouvements cri-

DE LA PHYSIOLOGIE SOCIALE 18) liques particuliers, comme les individus elle a eu son âge des illusions et des superstitions ; des convulsions terribles ont menacé son existence ; des révolutions affreuses ont été le résultat d'une foule de réactions vitales qui ont bouleversé momentanément l'organisation sociale.

Enfin la plus importante de toutes les révolutions a été produité : l'esclavage a été aboli, l'égalité des droits a été proclamée, la nation a été déclarée majeure, et la cessation des institutions des premiers âges, amenée par le cours naturel des choses, nous à prouvé que les Européens avaient subi tous les accroissements partiels qui devaient les amener à cette époque de maturité que tout être organisé doit acquérir, et à laquelle seulement 1l lui est permis de développer toute l'action, toute l'énergie suffisante pour se créer un plan de conduite favorable à la santé générale, et pour tirer de ses facullés industrielles tout le parti qu'il lui est accordé d'en attendre.

Avant l'abolition de l'esclavage, quel système hygiénique pouvait être adopté? Ou pourra soutenir qu à chaque époque les peuples ont été adininistrés comme ils pouvaient l'être, en raison de leur état moral, et que des règlements plus

conformes à la justice, relativement à nous, eussent été dangereux dans un état de civilisation différent du nôtre. Je suis loin de critiquer ce mode d'administration , puisque la nature a inspiré aux hommes, à chaque époque, la forme de gouvernement la plus convenable, et ce sera précisément d'après ce même principe que nous insisterons sur la nécessité d’un changement de régime, pour une société qui n’est plus dans les conditions organiques qui ont pu justilier le règne de l'oppression. Car, si on accorde que le cours naturel des choses a fait naître Les institutions nécessaires à chaque âge du corps social ; Sil a amené le régime sanitaire qui était le mieux en rapport avec sa constitution aux différentes époques, pourquoi conserverions-nous des habitudes hygiéniques contradictoires avec notre état physiologique ? Pourquoi voudrait-on conserver des principes d'administration créés pour des circonstances antérieures qui n’existent plus pour nous ? Pourquoi voudrait-on maintenir le régime qui convient à l'enfance, aujourd'hui que nous avons acquis l’état organique propre à l'adulte ?

Qu'ont été les nations avant l'époque actuelle ? Une réunion d'individus incapables de s’admi-

nistrer sagement, et par conséquent devant être soumis à une volonté absolue. Les rois, jusqu'à présent, ont donc en quelque sorte toujours agi en dehors des nations ; ils ont fait ce qu'ils ont cru Juste, ou ce qu'il leur a plu de faire ; enfin, ils n'ont en général consulté que leur propre sagesse ou leùr passion ; ils n'ont jamais rendu compte de leur conduite; la chose eût été inutile : ils n'auraient pas été compris. Mais aujourd'hui les rois ne doivent plus gouverner en dehors de leurs peuples ; ils doivent ne rien faire d’important sans leur en exposer les motifs, les admettre dans leurs conseils, leur demander leur opinion sur les mesures à prendre, les consulter sur les besoins de l’État, et leur accorder le pouvoir de voter ou de refuser l'impôt, c'est-à-dire la faculté de favoriser ou d'empêcher les entreprises qu'ils soumettent à leur examen.

Les rois et les nations qui, autrefois, formaient deux partis bien distincts et ennemis comme le sont le maître et l’esclave, n'auront donc plus d’autres rapports que ceux qui existent entre un administrateur et ses administrés, ou bien entre des associés qui chargent un d’entre eux de diriger les intérêts généraux.. . , .

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