‹ Œuvres de Saint-Simon & d'EnfantinChapitre 30 sur 94 · L'INDUSTRIEL · texte numérisé non relu

L'INDUSTRIEL

Je ne doute pas, Messieurs, que la noblesse

de vos idées, que la philanthropie éclairée de vos sentiments ne doive tôt ou lard vous concilier l'estime et l'appui des personnes qui suivent, comme moi, la carrière des travaux industriels. C'est aujourd'hui seulement que j'éprouve cette conviction, vous m'avez, en effet, éclairé sur une foule de points qui restaient obscurs dans mon esprit, vous avez exposé vos principes avec tant de netteté et de bonne foi, que, si je puis juger des impressions d’autrui d'après les miennes, je dois bien augurer du succès futur de vos opinions.

Il ne faut point cependant vous dissimuler les obstacles qui s’opposeront à ce qu'elles soient immédiatement adoptées dans la classe industrielle. Sans doute les individus de cette classe finiront par apprécier vos idées et par en soutenir le développement; sans doute les ‘chefs de l'industrie ont des moyens tout-puissanis de favoriser une entreprise faite dans un but d'utilité générale ; mais 1l faut auparavant que vous parveniez à les soustraire à l'empire des habitudes, à les soulever de leur sphère habituelle, et surtout à leur montrer un avantage positif dans l’exploitation de votre système.

C'est principalement sur les industriels, en-

gagés dans des séries continues de travaux, que s’appesantit le joug de la routine, cette éternelle ennemie du bien. Ils se familiarisent difficilement avec des idées générales, et surtout sont dans une perpétuelle défiance contre les fhéories, mot qu'ils appliquent aux choses les plus positives, lorsqu'elles sortent de leur point de vue accoutumé. [ls discourent volontiers sur les matières politiques du jour; ils ont acquis de l'indépendance dans ce qu'ils appellent /eurs opinions; ils luttent contre chaque abus en particulier, mais ils n’osent regarder en face l’ensemble des abus; ils ne s'attachent qu'à des points superficiels, et n'abordent jamais le fond de la question; ils frondent en détail l'administration, mais ils craignent d'arrêter leur esprit sur tout ce système administratif, entaché du vice général de l’ancienne organisation politique. Affranchis d'hier, ils jouissent de leur liberté sous le bon plaisir de leurs anciens maitres, qui continuent d'exercer à leur égard une grande prépondérance sociale; et c’est là un véritable obstacle à l'établissement d’un ordre de choses directement favorable à la masse des producteurs. Les gens comme 11 faut obtiennent encore auprès d'eux des déférences et une considération

qui prolongent l'existence des débris de la féodalité, et qui prouvent combien ils sont encore éloignés de concevoir leur importance réelle dans la société, et l'immense supériorité d'un industriel, d’un savant ou d’un artiste, sur l’oisif le mieux apanagé. Quand ils entendent dire que la civilisation les appelle à conduire eux-mêmes leurs affaires générales comme ils dirigent leurs affaires particulières, ils s’étonnent, ils traitent de fou celui qui prononce un tel paradoxe, ils repoussent loin d'eux une pareille idée. Ils ont été tellement façonnés au joug de l'administration gouvernementale, qu'ils se refusent à euxmêmes la capacité administrative, et moi-même, ce n’est qu'à l’aide de bien longs raisonnements que je suis parvenu à comprendre ce quest réellement l'administration.

Un homme a paru dans ces derniers temps, qui, le premier, a senti et prouvé l'importance politique de l’industrie, qui a franchi le terrain usé des discussions ordinaires et qui s’est placé à un point de vue assez élevé pour apercevoir toutes les relations du corps social, pour en étudier l’organisation à ses différentes époques, pour en découvrir les besoins présents et en proclamer l'état futur. Qu'est-il arrivé? Ce philosophe n’est

pas encore compris, et il passe auprès de certains esprits superficiels pour un cerveau dérangé!; quelques industriels, il est vrai, ont apprécié ses bonnes intentions, et ont paru sentir le prix de sa doctrine et de ses travaux; d’autres, en plus petit nombre, commencent enfin à se passionner pour des idées dont le progrès des lumières et les besoins du temps préparent de jour en jour le développement et le succès avec une étonnante rapidité. Toujours est-il que sa philosophie, qui était de nature à devenir promptement populaire, n'est encore connue que de quelques esprits, et n'a qu'un nombre très-limité de partisans. La seule trace que sa doctrine ait laissée dans la nation, c'est l'emploi fréquent du mot industriel, mot créé par lui pour rendre une idée nouvelle, et que ses écrits ont décidément popularisé.

Cependant il faut tout dire, et, après avoir exposé franchement les torts inévitables et invo-

1. Galilée écrivait à Képler, en 1597, « qu’il craignait le « sort de leur maître commun, Copernic, qui, en s’acqué- « rant une renommée immortelle dans l'esprit d’un petit « nombre de lecteurs intelligents, s'était rendu ridicule aux « yeux des sots, qui partout composent le grand nombre. » (Histoire de l'astronomie moderne, par Delambre; discours préliminaire, page 28.)

lontaires de l’industrie à l'égard de M. Saint- Simon, ne dissimulons pas ceux du philosophe. Il ne's’est adressé principalement qu'aux industriels, secondairement aux savants et aux artistes. Il a voulu faire entrer directement le corps industriel en activité politique. (Cette tentative était impraticable, et elle le demeurera tant que l'opinion publique n'aura pas été fortement influencée par les travaux des sciences et des beaux-arts. Il a aussi poussé trop loin l’investigation des rapports établis entre les industriels marquants et les non producteurs. Ïl a choqué des amours propres, jaloux de juger par eux-mêmes de la convenance de leurs relations; et d'ailleurs, il aurait dù voir que les industriels, dont les plus grands bénéfices résultent aujourd'ui de leurs opérations avec les gouvernements, sont intéressés à ménager Jusqu'à un certain point les hommes qui leur sont encore utiles pour leurs affaires particulières et personnelles.

C’est en évitant de pareilles fautes, c'est en suivant une marche plus naturelle et plus sage, que vous pouvez espérer de voir vos idées exercer sur les industriels une rapide et puissante influence; pour les soustraire au joug de leurs

L'ARTISTE, LE SAVANT ET L'INDUSTRIEL 249 habitudes, pour les lancer dans une direction nouvelle, il faut mettre en œuvre d’abord les hommes à imagination et les savants; car ce n'est qu'à la science et aux beaux-arts qu’il appartient de former et de développer une opinion nouvelle en politique, pour décider l’industrie par la perspective que le nouveau système peut être immédiatement favorable à ses intérêts pécuniaires, et offrir une malière utile à ses combinaisons commerciales. Car un fait qu'il faut avouer sans détour (puisque, loin d’être humiliant, il n’a rien que d’honorable), c'est que la passion dominante des industriels, c'est l'amour de l'argent, ou autrement, du travail productif.

Ils soutiendront donc largement les travaux philosphiques du x1x° siècle, lorsque, d’une part, ils y trouveront un avantage matériel et un intérêt positif. Ce résultat est imfallible, quand l'opinion publique aura été suffisamment développée. Alors non-seulement les industriels désireront vivement l'établissement du nouveau système, mais encore les banquiers y trouveront l'occasion d’une opération financière plus fructueuse qu'aucune de celles qu'ils ont effectuées jusqu'à ce jour. Les emprunts publics ne sont devenus possibles que lorsque l'opinion publique

a concu assez clairement quelle en était la nature, et quelles chances de succès elles pouvaient offrir. Il en est de même de la grande opération financière dont nous parlons ; il serait inutile de l’'exposer aujourd'hui avec détail, il serait absurde de latenter. Mais lorsque le temps de la commencer sera venu, lorsqu’en un mot il sera possible d’escompter l’avenir politique des peuples comme on escompte aujourd'hui celui des gouvernements, on sera étonné de la rapidité avec laquelle le nouveau système s’établira dans toute l’Europe industrielle. Les moyens des banquiers sont immenses; ils sont fort au-dessus de ce qu'ils imaginent, et de ce qu'ils imagineront, tant que leur vue sera bornée par des considérations générales, devenues fausses dans leur application, et dont la force de l’opinion publique peut seule les débarasser complétement. Ainsi, que les savants et les artistes se rassurent si leurs premiers efforts sont pénibles et si Le corps industriel qui doit retirer les plus grands avantages de la nouvelle doctrine ne leur prête d’abord qu'un médiocre appui. Soyez sûrs que les industriels, dès que nos travaux auront retenti jusqu’à eux, vous apporteront une franche et entière coopération. En attendant, nous nous efforcerons

L'ARTISTE, LE SAVANT ET L’'INDUSTRIEL 951 d'engager ceux d'entre eux qui apprécient déjà l'importance de la doctrine dont nous sommes les disciples, à s'entendre définitivement pour former un centre d'opinions industrielles vers lequel nos travaux puissent faire converger toutes celles des opinions actuelles répandues dans la société, qui ne sont pas incompatibles avec les bases de notre système.

L'ARTISTE

Nous sommes parvenus, Messieurs, à un exposé clair et précis de notre position et de nos devoirs. Nous avons puisé à un foyer commun une philosophie nouvelle; nous éprouvons le besoin de la développer, de la répandre, et de contribuer, chacun selon nos facultés et selon nos moyens, au succès d'application dont nous la croyons susceptible. |

Je vous propose de publier d’abord un premier volume de nos travaux. Nous compléterons plus tard, par un second volume, l'exposition des points les plus généraux de notre doctrine.

Il se peut que cette publication n’obtienne actuellement aucune espèce de succès, et ne produise point de sensation,

Nous ne serions point étonnés de cet échec :

loin d’en chercher la cause ailleurs qu'en nousmémes, nous penserions alors que nous avons mal compris l'esprit de notre époque, et que peutêtre notre livre sera apprécié plus tard : loin de nous laisser décourager, nous poursuivrions nos travaux dans le silence avec plus de zèle que jamais, et nous chercherions à exposer d’une manière plus conforme au goût du temps des principes philosophiques auxquels rien ne pourra nous faire renoncer, parce que nous sommes dans la conviction intime qu'ils sont vrais et salutaires.

Si, au contraire, notre ouvrage, empreint de bonne foi, de franchise et d'amour du bien public, excitait, à ces titres, l'intérêt et l'approbation; si nous nous sentions soutenus par l'opinion, et compris par un certain nombre d'esprits impartiaux ; si l’on disait que nous sommes des gens à intentions honnêtes, qui, voyant la société en souffrance, ont découvert où était le mal, etmon- {ré où était le remède; si, en un mot, nous produisions ce mouvement rapide d'adhésions qui accueille les grandes vérités quand elles sont dites à propos, voici la marche que nous pourrions suivre alors :

Pour le développement littéraire et philosophique de notre doctrine, pour son application à tous les événements du jour, nous publierions un Journal.

Depuis que la révolution, longtemps comprimée par le despotisme militaire, a repris sa marche morale, c'est-à dire depuis la Restauration, deux journaux ont paru, exprimant chacun une opinion politique très-prononcée et très-distincte, la Minerve et le Conservateur.

À l’époque où se publiaient ces deux feuilles, la nation était évidemment partagée entre les deux partis dont chacune était l’interprète et l'organe.

Les écrivains de la Minerve défendaient la cause et les intérêts de la révolution, mais ils commettaient la grave erreur de n’en point séparer Bonaparte. Ils avaient à la fois pour lecteurs et pour partisans toutes les personnes attachées à la dynastie de cet empereur, tous les républicains, anciens ou nouveaux, et un grand nombre d'hommes qui croyaient les principes de la révolution compatibles avec le règne des Bourbons. En un mot, la Minerve représentait alors l'opinion, sauf ses diverses nnances, de la majorité des Français.

Les écrivains du Conservateur étaient franchement et ouvertement attachés aux principes féodaux et théologiques : c’étaient les hommes du passé; ils voulaient l’ancien régime pur; ils faisaient à la révolution une guerre à mort; ils soutenaient, avec chaleur et avec talent, que la France devait regarder cette tumultueuse époque comme l’opprobre de ses annales, en effacer Jjusqu'à la dernière empreinte, se refaire ce qu’elle était, et reculer d’un demi-siècle comme s'il ne s'était rien passé! Ces écrivains avaient pour partisans une partie du clergé, de la noblesse, et un assez grand nombre de roturiers, dont la révolution avait froissé les intérêts, troublé le bonheur domestique, et qui n'étaient point revenus de l’effroi qu'elle leur avait inspiré. Ces diverses classes de lecteurs constituaient l'extrême minorité de la nation.

La Minerve et le Conservateur, quoique défendant des opinions contraires, avaient cependant cela de commun qu’elles puisaient toutes deux leurs armes dans les principes du régime gouvernemental. Ces deux feuilles ont depuis longtemps cessé de paraître, bien moins parce que l'autorité a pu méttre obstacle à leur publication, que parce que les opinions que toutes

deux représentaient se sont peu à peu modifiées, ou ont complétement disparu.

En effet, personne ne rêve plus aujourd'hui la dynastie de Bonaparte ou la République; et, d'autre part, l'idée de rétablir l’ancien régime dans son intégrité n'existe plus que dans quelques têtes frappées de vertige ou de folie. Quant à la Révolution, on n’en craint pas plus le retour qu'on ne songe à en ramener les désordres; on la regarde comme une époque de crise nécessaire, elle n’est plus, dans ses détails, qu'un objet de curiosité et de sensations; dans son ensemble, elle ne produit actuellement que l’idée de grands résultats matériels et moraux qui ne sont guère plus contestés, et le sentiment positif qu’elle a dû servir de transition à l'établissement d’un nouveau système social.

Tant que le nouveau système ne sera point présenté, l'opinion publique restera, pour ainsi dire, en expectative et dans une sorte d’abdication opposante. Nous entendons dire que le nouveau prince qui nous gouverne à opéré la fusion des parlis, et que, grâce à lui, invya plus en France qu’une opinion. On exagère, ou l’on ne voit pas bien les choses. Depuis longtemps les partis se mouraient en France, le

nouveau prince n’en a pas opéré la fusion, mais peut-être en a-t-11 hâté l'extinction totale inévitable. Ses manières franches et aimables, son règne tout extérieur, ont paru montrer à tous la royauté telle que la civilisation devait la faire; mais ce n’est [à qu’un des éléments de l’organisation sociale, et on attend le reste. Au lieu de prétendre qu'il ny a plus en France qu'une opinion, il serait plus juste de dire qu'il n'y a plus d'opinion en France. Charles X, malgré sa juste popularité, ne peut en constituer une à lui seul; il a fait place nette, et rien de plus. Il serait donc possible de faire succéder au Conservaleur et à la Minerve, journaux morts avec les opinions qu'ils représentaient, un journal nouveau, capable de réunir tous les éléments de l'esprit public et de le reconstituer selon les besoins moraux de notre époque.

C'est ce que nous tàcherons de faire si nos premiers travaux sont accueillis avec intérêt, et nous ne bornerons pas encore là notre tâche.

C'est au moyen d’une encyclopédie que les Français sont parvenus à renverser le système théologique et féodal; ce sera au moyen d’une encyclopédie que les Européens parviendront à établir le système scientifique et industriel.

La société peut trouver dans ses longues erreurs, dans ses crises et dans ses agitalions passées, assez de matériaux pour faire enfin le résumé complet de sés devoirs et de ses be- Soins.

Nous tenterons donc de réunir les principaux savants et artistes de France et d'Angleterre pour exécuter une encyclopédie du xix° siècle.

Dès ce moment nous appelons à nous tous les-hommes qui ont l'amour du bien, le désir de coopérer à une grande action morale, et cette bonne foi qui est la vertu de l’indépendance. Nous sommes bien faibles, sans doute, si nous ne considérons que notre nombre; nous avons moins de lumières que de zèle, moins de talent que de dévouement ; mais, ce qui nous soutient, c'est la conviction que nous sommes associés pour le but le plus noble, le plus grand que la volonté humaine se soit proposé jamais :

c'est l'espoir que tous les esprits généreux embrasseront notre cause, se joindront à nos (ravaux, et que nous serons aidés par tous les talents, auxquels nous montrons un digne emploi de leurs forces. Puissent, enfin, les sciences, les-arts et l'industrie, cette grande trinité, former un indissoluble faisceau, et produire, par leur

union, ce bien-être complet auquel la société a le droit de prétendre, puisqu'elle en possède tous les éléments !

Paris. — [mpr. Paul Dupont, #1, rue Jean-Jacques Rousscau.—1678 7.5

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