LE SAVANT
Il me semble, en effet, que si l’on vous accuse de mauvaises intentions, il vous est facile de prouver que vos Intentions sont pures.
Maintenant que vous avez expliqué très-clairement l’action des beaux-arts dans la société, que vous avez relevé leur importance aux yeux des savants, trop accoutumés, en général, à
L'ARTISTE, LE SAVANT ET L'INDUSTRIEL 9237 l'exemple d’un célèbre légiste", à ne considérer que comme un simple amusement, un simple jeu destiné à reposer l’homme de ses fatigues, et que vous avez également abjuré les préjugés des beaux-arts à l'égard des ‘sciences et de l'industrie, il m'appartient à mon tour de préciser plus que vous n'avez pu le faire, toute l'étendue des services que les savants peuvent rendre à la société, par la combmaison générale de leurs efforts pour l'établissement d’un: système de bien public.
C’est une chose bien reconnue, que les progrès des sciences ont puissamment contribué à ceux de l’industrie, à ceux de toute la civilisation. Mais ce qui n'a pas été aussi bien observé jus-
1. « Sous le nom d'arts agréables, je désigne ceux qu’on, nomme ordinairement beaux-arts : la musique, la poésie, lat peinture, la sculpture, l’art dramatique, l'architecture et l’ar des jardins, etc.... Les jeux pourraient être compris dans cette classe..... l'utilité, le mérite de tous ces arts est exactement en proportion du plaisir qu’ils donnent, toute autre prééminence qu'on voudrait établir entre eux serait fantastique. Préjugé à part, le jeu d’épingles, à plaisir égal, vaut la poésie, s’il amusait autant, il serait préférable; le jeu d’épingles est à la portée de tout le monde; la poésie ne plaît qu'à un petit nombre d’élus ; le jeu d’épingles est toujours innocent; qui osera donner le même éloge à la poésie?..., » (Théorie des peines et des récompenses, par J. Bentham, tome Il, pages 257-259.)
238 ŒUVRES DE SAÏNT-SIMON qu’à présent, c'ést qu'il n'a existé encore entre les sciences et l’industrie que des rapports particuliers, souvent même très-indirects. Or, il semble que les savants sont appelés aujourd'hui à prendre un essor plus élevé, à se constituer dans la s0ciété, et à établir des rapports généraux de toute la science avec touté l’industrie; en un mot, l'Académie des sciences doit devenir uné institution politique. |
Il est vrai que les sciences ont dû leurs plus grands progrès aux méditations solitaires : les savants ont longtemps vécu dans une retraite profonde; étrangers à l'ordre politique, ils se sont crus déstinés à un isolement perpétuel dans la Société, he cherchant d’ailleuüré de considération morale qu'auprès de leurs pareils, seuls capables d'apprécier l'importance de leurs travaux intellectuels. Rassemblés en académie des sciences pour conférer d'objets scientifiques, enregistrer les progrès des théories, et offrir le tribut de leurs lumières aux différentes branches de l’industrie, les savants ont toujours éloigné de leurs études les considérations politiques ; ils se sont strictement renfermés dans le cercle de leurs travaux spéciaux, et ils n'ont même pas encore entrepris de constituer la philosophie gé-
nérale des sciences, destinée à les unir entre elles.
Tellé a dû être là marche du pouvoir spirituel positif qui s'élevait pendant le déclin du système théologiqué, naguère tout-puissant dans la 80 ciété. Mais cet état de choses doit changer: l’épo que est venué où toutes les capacités positives doivent se constituer et combiner leurs efforts dans l'intérêt du bien public. L’Académie des sciences, je le répète, ést appelée à devenir une institution politique. Dés lors les savants démontréront une grande vérité philosophique dans l'ordre des sciences, C’est que les travaux de la haute abstraction dans chaque science particulièré, considérée par eux jusqu’à ce jour comme les plus importants, doivent maintenant céder la place aux travaux d'ensemble, suflisamment préparés par les travaux particuliers de chaque branche de nos connaissance, ou, en d’autres termes, que les théories particulières sont assez avancées pour qu'il soit infiniment plus nécessaire de combiner la théorie générale des sciences avec la pratique, que de continuer uniquement à les perfectionner séparément.
Certainement les spéculations scientifiques les plus abstraites, les formules les plus inexiri-
cables, les plus transcendantes, ont une utilité future qui n’est pas douteuse. On sait assez que les méditations de Platon sur les sections côniques, dont l’utilité pratique était nulle de son temps, ont préparé les découvertes astronomiques de Kepler, survenu deux mille ans plus tard; mais il est également très-vrai que les travaux scientifiques embrassés dans une vue générale présentent une grande division : 1° des travaux distincts dans chaque science, destinés à en perfectionner les théories et les applications particulières ; 2° des travaux d'ensemble, ayant pour objet la philosophie des sciences, et leur application générale aux besoins de la société. Or, il est évident que les travaux d’ensemble n’ont point encore été commencés directement par les académies, et qu’ils sont tellement réclamés par l’état actuel de la société, qu’ils seront aujourd'hui bien plus importants que ceux de l’abstraction la plus sublime.
Lorsque les savants, une fois déterminés à combiner leurs efforts pour l'amélioration générale de la société, auront porté leurs vues sur le corps social, ils seront assurément frappés de la grandeur de leur entreprise.
Jetant les yeux sur la situation morale des
L'ARTISTE, LE SAVANT ET L'INDUSTRIEL 941 peuples, ils sentiront qu'ils doivent s'occuper sur-le-champ de la réforme de l'éducation publique ; ils lui donneront des bases analogues à l’état actuel de la civilisation, et à sa tendance toute industrielle, toute pacifique. Ils s'entendront avec les artistes pour unir, dans l’éducation, l’action scientifique à celle des beaux-arts, en sorte que le développement de l'individu destiné à exercer dans la société une action utile soit également complet quant au perfectionnement des idées et quant à celui des sentiments SOCIAUX.
Considérant ensuite l'état physique des peuples, ils résoudront ce beau problème :
1° Quels sont, dans l’état actuel de toutes les connaissances positives de l’homme, les moyens à employer pour porter au plus haut degré, le développement de ses facultés, la production?
20 Quelles sont les applications générales de la mécanique ou mêine de toutes les sciences, au moyen desquelles la classe la plus nombreuse des producteurs verrait augmenter son aisance et diminuer ses labeurs physiques, le prix de la force musculaire humaine augmenter continuellement dans la proportion des procédés scientifiques ?
En un mot, les savants entreprendront une série de travaux directs destinés à perfectionner l'ensemble des arts industriels. Déjà l’industrie commerciale doit à leurs efforts des tables de navigation; l’industrie fabricante et agricole, des procédés chimiques et mécaniques.
Mais, comme je l’ai déjà observé, les rapports des sciences avec la société ayant été particuliers et nullement généraux, ils se sont développés lentement, et l’on doit s'attendre, au contraire, aux progrès les plus rapides lorsque la science et l'industrie auront contracté une alliance directe de corps à corps. |
On a vu, dans la Révolution, un grand exemple de la force des sciences combinées pour un but d'utilité générale. Appelés pour perfectionner les moyens de défense lors de l'invasion du territoire français, les savants firent des prodiges. Mais depuis, le but et l'impulsion ayant disparu, les savants sont rentrés dans leur cercle accoutumé, et l’on doit convenir que leur mise en activité pour favoriser l'établissement d'un nouveau système social, industriel et scientifique, rencontrera des obstacles insurmontables, tant que l’action administrative ne sera pas superposée à l’action gouvernementale. Car les savants
sont bien moins en contact avec la masse de la société, que les artistes et les chefs des travaux industriels. [ls sont presque tous dans la dépendance des gouvernements, qui leur donnent les moyens de poursuivre leurs travaux respectifs. Absorbés par de profondes médilations, ils ont moins de penchant et de facilité que les artistes et les industriels à s'occuper de la chose publique. Et c'est seulement lorsque l'opinion publique, passionnée par l’action des beaux-arts pour l’organisation scientifique et industrielle, aura déterminé le triomphe de la capacité administrative, que le corps scientifique prendra sa place dans la société, et commencera ses grands ira vaux.
En attendant, les industriels qui dirigent dans ses travaux journaliers le peuple, auquel tout se rapporte en dernier lieu, pourront contribuer de la manière la plus efficace au succès d’une entreprise destinée essentiellement à améliorer le sort des producteurs, à placer dans une position plus avantageuse les hommes d’une capacité réelle et d'une utilité positive.