‹ Œuvres de Saint-Simon & d'EnfantinChapitre 37 sur 94 · M. BOUGON · texte numérisé non relu

M. BOUGON

Je vais parler de l'obligation que j'ai au docteur Bougon. Il n'y à pas, à cet. égard, la moindre exagéraltion.

Le hasard m'a fait rencontrer le docteur Bougon, qui à été ci-devant prévôt de M. Dubois à Paris, et qui exerce maintenant la médecine en province. C’est un homme d’une sagacité extraordinaire ; 1l a dans sa pensée un grand avenir physiologique. Après lui avoir communiqué mon plan de travail, je lui ai dit que j'étais embarrassé relativement à deux endroits de la série, où il Se trouvait pour moi solulion de continuité dans les faits. IL a fait disparaitre complétement

la première dé ces deux difficultés ; M. Œlsner m'a aplani l’autre. Parlons d'abord du service que m'a rendu le docteur Bougon. de lui ai dit : Un des points importants pour la physiologie, et par conséquent pour mon travail, est de démontrer que l'intelligence de chaque animal est proportionnée à son organisation ; que, par conséquent, elle en est une conséquence, un effet, et que l'échelle intellectuelle est la même que l’échelle organique. Or, je vois que les physiologistes ont placé sur l'échelle organique le singe immédiatement après l’homme, tandis que le castor mérite évidemment d'être placé sur l’échelle d’intelligence avant le singe.

Après de longues réflexions et recherches, le docteur Bougon m'a dit : Les physiologistes se sont trompés en plaçant le singe après l’homme ; il ne doit occuper cette place ni sous le rapport du degré de perfection de son organisation, ni sous celui de sa capacité en intelligence, de son acquis dans ce genre et des résultats auxquels elle l’a fait parvenir. La vérité est que l'organisa- tion du castor est supérieure à celle du singe, sous ce rapport : que le singe n’a dans la main que des moyens de préhension, et que le castor

possède le muscle abducteur du pouce, ce qui lui

constitue le sens du toucher’. La vérité est, égale. ment et constitutionnellement (puisque ces deux

1. À cette occasion, le docteur Bougon a fait une belle application du calcul. Il a dit : L'animal le mieux organisé, c'est-à-dire le plus organisé, est le plus intelligent. L’animal le plus organisé est celui dans la structure duquel il entre le plus grand nombre de tubes, les plus variés en dimensions, placés respectivement dans un plus grand nombre de positions, et contenant en circulation des fluides qui diffèrent davantage de densité. Plus un animal est organisé, plus son organisation se compose d'appareils distincts, c'està-dire de viscères à l’intérieur et de sens à l'extérieur; ainsi, on peut classifier les animaux d’après le nombre d'appareils distincts dont ils sont composés. L'esprit, soulagé par cette division, pour établir la comparaison entre les espèces qui diffèreut peu d'organisation, cherche le degré de perfection d'organisation de chaque appareil, L'animal qui a un sens complet de plus qu'un autre n’a pas seulement une nuance de plus d'intelligence, il a une grande supériorité. La quantité de supériorité peut être déterminée par le calcul des combinaisons dont le binôme de Newton donne la formule. Ainsi l’homme, par exemple, qui a six sens et qui est le seul de tous les animaux possédant le sens du toucher d’une maniere complète, est plus de sept cents fois plus intelligent que l'animal le plus élevé après lui sur l'échelle d’organisation, Cette manière d'envisager les choses vous sera fort utile quand vous serez occupé à établir que la faculté de se perfectionner n’est pas possédée par l’homme exclusivement ; que tous les animaux en jouissent en proportion du degré de perfection primitive de leur organisation; que si l'homme est le seul qui se soit perfectionné, c’est par la raison qu'il a mis obstacle au perfectionnement des autres. Car on vous fera l’objection suivante, on vous dira : Pourquoi ne trouvons-nous pas perfectionnés les animaux habitant depuis longtemps des lieux qui n'ont point été fréquentés par l'homme? A cela vous pourrez répondre, au moyen de la

vérités sont organiquement unies), que l'intelligence du castor est, ainsi que ses travaux l'ont prouvé, très-supérieure à celle du singe. Les travaux qui prouvent dans une espèce le plus haut degré d'intelligence sont les travaux de société. Le castor s’est distingué sous ce rapport essentiel, tandis que le singe ne s’est jamais élevé audessus des actes d'intelligence individuelle ; et, dans ce genre, il fait preuve de vivacité dans les conceptions, mais d'incapacité pour la tenue et la suite dans les combinaisons.

Le docteur Bougon m'a encore dit : Après avoir redressé l'erreur commise par les physiologistes dans la classification des animaux, relativement à la place qu'ils avaient donnée au singe,

considération que je viens d'établir : L'homme est sept cent et tant de fois plus intelligent que l'animal le mieux organisé après lui. La faculté de perfectionnement est, dans chaque animal, en proportion de la perfection de son organisation primilive. Ainsi, l’animal le mieux organisé après lui doit se perfectionner sept cents fois plus lentement que lui, et ceux qui sont à des échelons plus bas, des milliers de fois plus lentement. Il n'est donc pas étonnant que les perfectionnements obtenus par ces animaux ne nous frappent pas; mais dans le castor cependant, la dégradation de l’état d'intelligence à laquelle il était parvenu avant que l’homme eût troublé ses travaux est sensible, etc. Le développement de cette question constituera une partie importante de votre ouvrage; je n'entreprends pas de le faire, je me borne seulement à l'indiquer.

j'ai cherché quelle pouvait avoir été la cause de cette erreur qui est bien grossière, puisqu'elle porte sur une combinaison extrêmement facile de faits qui avaient élé isolément bien observés dans le singe et dans le castor, savoir : que le premier n'a pas vestige du sens du toucher, et que le second en a une ébauche. Voici quelle m'a paru en être la cause, dont je crois que l'analyse est importante à faire avec soin.

Depuis l'établissement de la religion chrétienne, tous les hommes reçoivent une première instruction, qui est l'instruction religieuse. Cette instruction est fondée sur la croyance que le monde a été fait pour l'homme et que l’homme a été créé à l'image de Dieu ; ainsi, ce qui, après l’homme, lui ressemble :e plus, est ce qui existe après lui de plus parfait. Les physiologistes, comme les autres, reçoivent cette première instruction. Leur seconde instruction, qui est l'instruction scientifique, détruit une partie de l'impression produite par les premières idées données, mais ne l'anéantit pas tout à fait, attendu surtout que cette seconde instruction n’est pas fondée, comme la première, sur une idée générale impérative. Les savants occupés d'anatomie comparée ont plutôt obéi à la croyance acquise

MEMOIRE SUR LA SCIENCE DE L'HOMME 33 dans leur première éducation qu'à l'impulsion de la raison, en plaçant le singe après l’homme sur l'échelle de l’organisation.

Le docteur Bougon m'a rendu un service bien plus important que ceux dont je viens de parler. C'est d’avoir conçu clairement en quoi consiste l’entreprise scientifique à l'exécution de laquelle je me livre. Personne plus que lui, peut-être autant que lui, n'est en état d’en exécuter la partie physiologique.

Il me vient à linstant une idée que je vais mettre sur-le-champ à exécution. Je vais écrire au docteur Bougon et placer ma lettre dans cette préface. Dans les pensées les plus particulières du philosophe, il y a de la généralité. Si la nature m'a réellement donné l’organisation philosophique, ce que je vais dire au docteur Bougon doit être un langage convenable à tenir à plus d'un savant.

Lettre à M. le Docteur Bougon.

Mon cher Docteur, mon travail est loin d'être terminé, mais 1l est beaucoup plus avancé qu'à l’époque où vous avez eu la complaisance de recevoir communication de mes idées. À cette épo-

que, ce n'était qu'un aperçu, c'est aujourd'hui une ébauche régulière, ainsi que vous le verrez par le morceau que je vous envoie et par un second morceau que Je vous ferai passer incessamment.

Ce travail serait bien plus avancé si vous aviez voulu, comme je vous y engageais, réunir vos efforts aux miens. Cette lettre a pour effet de solliciter de nouveau votre puissante coopération ; je l'insère ici, parce que ce n’est pas à vous directement que j'adresse cette demande; je la fais également aux personnes qui, comme vous (elles sont en excessivement petit nomb+e), ont reçu de la nature la sagacité suffisante, et ont acquis les connaissances nécessaires pour traiter la question à l'éclaircissement de laquelle j'ai consacré ma vie.

En vous écrivant cette lettre, je ne perds pas de vue la question, je n'en détourne pas l'attention du lecteur; car il s’agit d’une application de la science de l’homme, puisqu'elle a pour objet de vous démontrer que le meilleur usage que vous puissiez faire des forces de votre intelligence pour l'utilité de vos contemporains et de la postérité, pour la gloire de vos compatriotes, pour la satisfaction de vos collègues el

pour votre bonheur personnel, est de les consacrer tout entières au travail dont j’ai l'honneur de vous offrir une ébauche, en vous priant d’agréer tous mes remerciments et l'assurance de ma sincère reconnaissance pour le service que vous m'avez rendu, ainsi qu'à la science, et que j'ai relaté plus haut.

Utilité pour l'espèce humaine.

Les nations, de même que les individus, ne se querellent et ne se battent que faute de s’entendre et de concevoir clairement le moyen de concilier leurs intérêts. La masse entière de la population européenne se trouve engagée dans la plus terrible guerre qui ait jamais existé. Les savants qui cultivent la science<e l'homme, qui sont les physiologisies, sont les seuls qui soient en état d'analyser les causes de cette guerre et de découvrir les moyens de la faire cesser, en mettant en évidence la manière dont les intérêts de tous peuvent se concilier. Vous êtes physiolooiste, mon cher Docteur; vous êtes du trèspetit nombre de ceux qui ont reçu de la nature la capacité suffisante pour cultiver avec succès la physiologie transcendante, qui est la science

de l’homme. Les travaux auxquels je vous propose de vous livrer sont les seuls qui puissent dissiper l’imbroglio d'idées qui cause annuellement le massacre de plusieurs millions d'hommes ; ils sont donc de la plus haute utilité pour l'espèce humaine, dont la société européenne compose la partie la plus intéressante.

Gloire pour la nation française.

Il faut qu'une nation réunisse deux sortes de supériorité sur toutes les autres, pour être décidément classée comme premier peuple par les historiens impartiaux. Ces deux genres de supériorité sont la supériorité militaire et la supériorité scientifique. Les Anglais-et les Français sont, dans ce moment-ci, les deux peuples rivaux. Je veux Croire que nous avons la supériorité militaire, mais je ne puis me dissimuler que, sous le rapport scientifique, nous avons l’infériorité, puisque c'est l'Anglais Bacon qui est le patron de notre école en philosophie ; puisque dans la physique des corps bruts, c'est Newton qui nous sert de guide; et puisque le peu de mots que nous bégayons sur la science de l’homme nous ont été enseignés par Locke. Or,

MÉMOIRE SÜR LA SCIENCE DE L'HOMME 57 Newton, Bacon et Locke sont Anglais, et nos savants les plus distingués, depuis l'apparition de ces trois grands hommes, n’ont été que leurs commentateurs. Je descendrais un échelon plus bas, j'examinerais les auteurs qui ont fait des découvertes du second ordre, je trouverais que ce sont encore les Anglais qui ont eu la supériorité. L'amour-propre national a pu seul nous porter à classer Lavoisier comme auteur en première ligne dans sa direction, car ce sont Cavendish et Priestley qui ont les premiers décomposé l'air et l’eau. C’est Cavendish qui a prouvé par des expériences l'effet de l'attraction des montagnes, faisant dévier de la verticale les corps qui gravitent dans leur voisinage vers le centre de la terre. En descendant encore un échelon plus bas, en examinant les découvertes les plus récentes, je trouve que ce sont encore ces diables d’Anglais auxquels on est redevable de la vaccine, que ce sont eux qui ont trouvé le moyen de congeler l’eau à volonté, etc.

Que cet aveu franc et naïf de la vérité ne fasse point naître dans votre esprit l'idée que je suis anglomane, je ne le suis pas; je vois les choses telles qu’elles sont; mon âme n’a point été amollie, amoindrie par la littérature, qui est une ma-

nière superficielle d'envisager et de traiter les questions les plus importantes. Je ne m'abuse pas au point de croire que ce soit avec des littérateurs que nous puissions lutter contre des colosses scientifiques tels que Bacon, Newton el Locke. Voici exactement quelle est mon attitude : j'ai un œil fixé sur les prozrès que les Anglais ont fait faire aux sciences ; l’autre est dirigé vers le pays des découvertes. Déjà j'y ai aperçu des vérités dont l'analyse nous placerait infiniment au-dessus des Anglais. Mais l’analyse d'idées du premier degré de généralité exige un travail auquel un homme ne peut pas suffire ; c'est pour cela que je vous convie de venir à mon secours. Dites-moi, mon cher Docteur, pensezvous que si vous et moi, associés ad hoc avec quelques autres Français, nous parvenions 1° à élever la physiologie au rang des sciences d'observation dans toute son étendue : 2 à la faire admettre dans l'instruction publique ; 8° à organiser la science générale, de manière à la rendre positive dans toutes ses parties ; 4° à réorganiser lé corps scientifique européen, de manière à en faire le régulateur des prétentions des Francais et des Anglais et à en former une digue assez forte pour contenir les ambitions nationales

MÉMOIRE SUR LA SCIENCE DE L'HOMME 39 de ces deux peuples, nous aurions fait ce qu'il y aurait de plus glorieux pour notre patrie, en même lemps que de plus utile pour l'espèce humaine ? Vous le pensez. Eh bien, vous êtes obligé de convenir que le travail auquel je vous propose d'employer toutes les forces de votre intelligence, est, en elfet, celui par lequel vous pouvez contribuer le plus grandement et le plus directement à la gloire de vos compatriotes.

Satisfaction pour vos collèques.

Dans l'état actuel de la société, tout individu est attaché à une profession intellectuelle ou manuelle, excepté les mauvais sujets elles rentiers, classe encore plus sotte et plus méprisable, qui cherche dans la vie des jouissances obtenues sans travail. Accroître la considération de la corporation dont on est membre, est un des succès qui procurent le plus de jouissance, le plus de bonheur à celui qui l’obtient. Vous êtes médecin, monsieur Bougon, et le travail auquel je vous invite à vous livrer est celui qui peut accroitre le plus rapidement la considération de la Faculté et la pousser aussi loin qu’elle est susceptible d'arriver. Pour raisonner sur ce sujet, je dois

commencer par fixer nos idées sur la quantité de considération dont les médecins jouissent dans ce moment.

D’Alembert, dans son discours préliminaire de l'Encyclopédie, et Condorcet, dans son Æsquisse d’un tableau historique des progrès de l'esprit humain, ont relaté le fait que l’astronomie et la médecine avaient été les premières sciences cultivées ; mais ils n’ont pas fixé l’attention du lecteur sur ce fait important, et ils auraient dû le faire. [ls auraient dû faire observer comment cette division scientifique, établie à l'origine de la science par l'instinct humain, a été depuis confirmée par le raisonnement. Une dissertation plus longue sur ce fait me ferait perdre de vue mon objet. Je me contente donc de dire : Il est de fait qu’à l’origine de la science, la considération des médecins était égale à celle des astronomes. Il est également de fait que la considération obtenue par Hippocrate, a égalé et même surpassé celle dont les astronomes ont joui en Grèce, sans en excepter le fameux Hipparque. Il est encore de fait que, sous les califes, les médecins jouissaient d'une considération égale à celle des astronomes, et que les califes qui se sont distingués par leur passion pour les

sciences, teis que le célèbre Almamoun, ont étudié la physiologie avec autant d'ardeur que l'astronomie. Il est enfin de fait que, jusqu'à ces derniers siècles, le premier médecin du Roi de France portait le titre d'archiâtre ; qu'il présidait à tout ce qui concernait la santé publique, ce qui lui constituait une espèce de ministère, et qu’il fut décoré, sous le règne de Henri IV, du titre de comte, titre qui à cette époque était infiniment plus considéré et plus recherché qu'aujourd'hui, attendu qu'il n’était pas-accordé à un aussi grand nombre d'individus et qu'on n'en décorait pas indifféremment des personnes de toutes les classes. Enfin 1l est de fait que, depuis environ deux siècles, la corporation des médecins a beaucoup perdu de la considération dont elle Jouissait.

Ce dernier fait est celui qui doit fixer toute notre attention et que nous devons analyser sous ces trois rapports : {° indiquer les causes de la déconsidération dans laquelle les médecins sont tombés; 2° préciser ce degré de déconsidération ; 3° faire voir comment 1ls peuvent recouvrer la considération qu'ils ont perdue et se replacer d’une manière honorable dans la société.

Trois causes ont amené la déconsidération des

médecins. La première : l’enseignement de la médecine a été le premier enseignement scientifique qui ait fait partie de l'instruction publique donnée par l'Université. Cela remonte jusque fort avant dans le moyen âge, à l’époque de l'établissement de l’école de Salerne. Quand la révolution de Luther a déconsidéré le clergé qui était à la tête de toutes les universités, la Faculté de médecine, faisant depuis longtemps partie essentielle et intégrante de ces corps, a partagé la déconsidération dans laquelle le clergé est tombé. Les écoles d'astronomie, émules et rivales par la nature des choses (ainsi que je l'ai établi plus haut) des écoles de médecine, ont pris dans le xvi et le xvrr° siècle un grand essor. Ces écoles, fondées par des laïques, à cette époque, et ne faisant point partie des universités, ont acquis toute la considération qui a été perdue depuis le xvr' siècle par le clergé, les universités et la Faculté, qui, sous un certain rapport, ne formaient qu un même corps.

Seconde cause : Dans le xvrr° siècle, la Faculté de médecine, poussée visiblement par le grand ordre des choses vers sa réorganisation (en mème temps que le clergé et les universités, avec lesquels elle faisait corps), prêtait singuliè-

rement au ridicule, sous le rapport de l'antiquité des formes et du langage, comme sous celui de la vétusté des idées et des principes, qui depuis longtemps n'avaient fait aucun progrès et qui étaient, par cette raison, visiblement en arrière des autres branches de la connaissance humaine. Poquelin de Molière, cet homme si spirituel aux yeux des savants, et si profond en comparaison des autres liltérateurs, a répandu sur la corporation le ridicule à pleines mains ; il a, en un mot, déconsidéré les médecins.

Troisième cause : Ne perdons pas de vue que, dès l’origine de la science, l'astronomie et la médecine ont été rivales. Elles ont acquis toutes les deux de la généralité, sans que leur rivalité cesst. Elle ne peut pas cesser, puisqu'elle est un “effet direct de la nature de l'intelligence humaine. L’astronomie, par l'effet de la généralisation des idées, est devenue la physique des corps bruts ; la médecine, en se généralisant, est devenue la physiologie. Newton, grand astronome, orand brutiste, inventeur de l'infinitésimisme, s’est élevé, à la fin du xvu° siècle, à la hauteur d’une idée générale, ou, si l’on préfère, il a observé un fait d’une généralité absolue, celui de la oravitation universelle. De ce moment, la consi-

dération des astronomes s’est accrue ; elle a absorbé presque en entier celle des physiologistes, que les beaux travaux de Locke n'ont pu mettre de niveau, parce qu'ils ne portaient point le cachet d’une grande découverte, parce qu'ils n’avaient point le caractère unitaire, parce qu'ils n'avaient pas le même degré de clarté et qu'ils n'étaient, en un mot, pas aussi importants.

Il était nécessaire d'établir les causes de la déconsidération des médecins, pour préciser le point auquel elle est arrivée‘, et pour avoir les moyens d'indiquer clairement la manière dont ils doivent s'y prendre, afin de reconstituer avantageusement leur existence dans la société.

Pour se soustraire au ridicule que Molière avait déversé sur la Faculté, les médecins orit changé leurs manières ; ils sont allés trop loin : c'est ce qui arrive presque toujours en pareil cas, ils ont versé la charrette de l’autre côté. /n inedio stat virtus ; ce milieu est un point sur lequel il est bien difficile de se tenir en équilibre,

1. Je m'aperçois bien, mon cher docteur, que cette partie de ma lettre est horriblement mal rédigée. Si je ne la recommence point, c'est un peu par paresse, c'est aussi parce que je suis fort occupé; mais c'est surtout parce que j'ai confiance dans la sagacité de mes lecteurs, dans la vôtre surtout, qui est réellement admirable.

c'est une ligne bien mince sur laquelle il est bien difficile de faire route, et quand on réussit à s’y placer, on n'y réussit jamais qu'en vertu de mouvements oscillatoires qui font alternativement et également dépasser le point vrai des deux côtés. Enfin, les médecins étaient pédants du temps de Molière ; ils sont devenus légers, petits-maitres et habitués des salons et des boudoirs. On ne peut plus les mettre en scène aujourd'hui que comme Poimsinet l'a fait dans /e Cercle. Beaux esprits, presque au niveau des petits abbés de boudoir, des ridicules desquels ils ont hérité en grande partie.

I n’y a pas un seul médecin, pas un seul physiologiste dans le Sénat. Voilà un fait positif, voilà une preuve sans réplique de la déconsidération de cette corporation scientifique dans l’opinion publique. L'Empereur, qui en est un juste appréciateur, et qui a eu soin de lui donner satisfaction, eu égard à la composition du Sénat, l’a fourni de brutistes et n y a pas, comme je viens de vous le dire, fait entrer un seul physiologiste.

Me voilà enfin arrivé à la fin de cette dissertation ; elle a été longue, j'en conviens ; mais convenez aussi, de votre côté, qu'il était bien difficile, peut-être impossible d’éclaircir une question

aussi neuve et aussi importante en peu de mots. Il ne me reste plus, à cet égard, qu’à vous parler des moyens que les médecins me paraissent devoir employer pour relever leur considération et améliorer leur situation sociale. Je me bornerai à peu de lignes, attendu que j'ai déjà beaucoup discuté ces moyens dans le commencement de cette lettre et dans celui de la préface.

Les travaux de Vicq-d’Azyr, de Cabanis et de Bichat ont commencé à rendre de la considération aux médecins, parce que ces trois médecins ont abordé la question générale.

M. Cuvier, dont je parlerai et à qui j adresserai la parole dans ce mémoire, marche glorieusement et avec rapidité dans la direction qu'ils ont donnée, dans la route qu'ils ont ouverte. Déjà il a mérité et obtenu les bonnes grâces du publie et de l'Empereur. Il a annoncé dans son dernier cours, qu'après les vacances il traiterait la partie transcendante de la physiologie. J'attends ce moment avec bien de l’impatience. Depuis plusieurs années, les cours de physiologie de M. Chaussier et d'hygiène de M. Hallé préparent la révolution scientifique à laquelle je vous engage de travailler.

Votre bonheur personnel.

Aucune jouissance n'égale celle de se sentir force virtuelle et de donner une impulsion harmonique aux différentes parties constituant la masse de la matière organisée.

Salut physiologique.

M. ŒLSNER.

ES

Relativement au compte à rendre des progrès de l'esprit humain, je me trouvais très-embarrassé ; j'ai rencontré M. Œlsner qui m'a tiré de peine ; voici le fait :

D'Alembert, dans son discours préliminaire de l'Encyclopédie ; Condorcet, dans son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l'esprit humain, et à plus forte raison les auteurs subalternes, ont présenté le moyen âge comme une époque durant laquelle l'esprit humain a rétrooradé. Je ne voyais pas le moyen de faire disparaitre cette idée de rétrogradation. Je cherchais inutilement la manière de présenter les faits pour établir une série de progrès continus.

6: ŒUVRES DE SAINT-SIMON M. Œlsner, qui a remporté le premier prix donné par l'Institut au mémoire qui a le mieux analysé l'influence des travaux scientifiques des Arabes sur Fintelligence des Européens, m'a dit: Les Européens (formant l'avant-garde scientififique de l'espèce humaine) ont suivi la direction donnée par Socrate, jusqu’à l'époque où les Arabes ont imaginé de chercher les lois qui régissaient l’univers, en faisant abstraction de l’idée d’une cause animée le gouvernant. Les Arabes ont guidé l'esprit humain dans le pays des découvertes jusqu'au xv° siècle, époque à laquelle les Européens ont chassé les Arabes d'Espagne etles ont devancés en intelligence, par les efforts qu'ils ont faits pour découvrir une loi unique à laquelle l'univers fût soumis.

J'ai compris l’idée de M. (Œlsner, mon travail le prouvera ; mais avant de le produire il était de mon devoir d’honnête homme d’acquitter le tribut de reconnaissance que je dois à M. Œlisner C’est ce que Je fais avec plaisir de cœur.

4. Nous ne saurions trop engager le lecteur à apprécier la loyauté avec laquelle Saint-Simon reconnaît et proclame les services scientifiques qui lui auraient été rendus par MM. Burdin, Bougon et Œlsner. Personne au monde cependant n’a appris que les idées attribuées si libéralement par

Je terminerai cette ébauche de préface en priant le lecteur de ne pas perdre de vue, pendant la lecture de cette première portion de mon travail, ainsi que dans celles que je lui communiquerai successivement : | |

4° Que ce travail n’est qu'une esquisse sur laquelle je lui demande son avis;

2° Que je suis convaincu qu'il existe des personnes infiniment plus en état que moi de mettre ce plan à exécution; que je les invite à en prendre la direction, et que le plus beau jour de ma vie sera celui où ils primeront mes idées et ou ils présenteront des conceptions plus claires que les miennes :

3° Qu'aucune des questions que je traite ne

Saint-Simon à ces savants modestes aient été fécondées et mises au jour par eux.

On va voir bientôt, à l'égard de Vicq-d’Azyr, le même sentiment de reconnaissance se produire sous des formes plus excessives encore, Saint-Simon attribuant lui-même à Vicqd’Azyr des idées dont cet illustre écrivain n’a jamais eu connaissance, et qui sont à peine en germe dans ses ouvrages.

Ces exemples sont de nature à faire réfléchir les hommes qui, au contraire, se sont emparés des idées de Saint-Simon et ont fait par elles leur fortune scientifique, politique ou industrielle, mais qui ont caché, troublé, sali la source de leurs propres succès, avec autant de déloyauté que d'ingratitude.

peut avoir ni entrainer aucun inconvénient, puisqué mon ouvrage ne sera point imprimé ;

4° Que les idées contenues dans cette préface, qui lui paraîtront obscures, seront éclaircies dans le cours de mon travail, consacré à leur dévéloppement.

J'entre en matière. C’est au nom de Vicq-d’Azyr que jé parlerai dans celte première portion dé mon travail. C'est lui qui 4 posé les premiers termes de la série; toute la série doit étre en son nom.

Page 1