‹ Œuvres de Saint-Simon & d'EnfantinChapitre 4 sur 94 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

D. AJlons-nous continuer l'examen que nous avions commencé dans le second cahier ? allons-nous poursuivre 1a discussion entamée jusqu'à Ce point que nous ayons complétement éclairci nos idées et arrété notre opinion sur. cette question importante ?

Les Français doivent-ils imiter les Anglais en politique? Doivent-ils établir chez eux l'organisation sociale qui a été adoplée dans la Grande-Bretagne, ou bien doivent-ils, de

CATÉCHISME DES INDUSTRIELS 93 préférence, suivre vos conseils, établir chez eux le régime industriel dans loute sa pureté, el s'occuper, pour première mesure politique, d'obtenir du Roi qu'il veuille bien confier aux industriels les plus importants le soin de faire le projet de budget, et qu'il veuille bien aussi déclarer que la classe industrielle {orme la première classe de ses sujets ?

R. Nous terminerons plus tard la discussion que vous venez de rappeler; notre séance d’aujourd’hui sera consacrée à l'exposition du but général de notre entreprise et à l'examen des principes fondamentaux de notre système.

Notre entreprise a pour objet de déterminer Sa Majesté à placer la haute direction des affaires publiques, savoir : pour les finances, dans les mains des industriels les plus importants; et, pour toutes les affaires qui ne sont pas financières ou administratives, dans celles des savanis les plus capables.

Or, pour atteindre à ce but, nous avons trois choses à faire :

1° Exposer clairement aux industriels les

moyens qu ils doivent employer pour obtenir du Roi que Sa Majesté veuille bien confier aux plus

importants d’entre eux le soin de faire le projet du budget;

20 Faire connaitre aux savants la manière dont ils doivent s’y prendre pour obtenir de Sa Majesté que les plus capables d’entre eux soient chargés du soin de diriger l'éducation publique et les autres intérêts moraux de la société:

3° Enfin, indiquer aux industriels et aux savants les bases de l'association qu'ils doivent former pour attemdre au double but; que les industriels les plus importants soient chargés de faire le projet de budget, et que les savants les plus capables soient investis de la direction de l'éducation publique et des autres intérêts moraux de la société.

Dans les deux premières livraisons, nous nous sommes occupés de donner des conseils aux industriels :

4° Relativement à la marche qu'ils devaient suivre pour atteindre au but indiqué ci-dessus;

2 Nous leur avons indiqué la manière dont ils devaient s’y prendre pour combiner leurs forces et leurs capacités politiques avec celles des savants. Dans cette quatrième livraison, c'est directement aux savants que nous allons nous adresser. .

D. Vous auriez dà vous adresser d'abord aux savants, Cela était plus naturel, cela aurail élé plus méthodique.

R. Les savants rendent des services très-importants à la classe industrielle; mais ils reçoivent d'elle des services bien plus importants encore; ils en reçoivent l'existence ; c’est la classe industrielle qui satisfait leurs premiers besoins; ainsi que leurs goûts physiques de tous les genres; c'est elle qui leur fournit tous les instruments qui peuvent leur être utiles pour l'exécution de leurs travaux.

La classe industrielle est la classe fondamentale, la classe nourricière de toute la société, celle sans laquelle aucune autre ne pourrait subsister. Ainsi elle a le droit de dire aux savants, et, à plus forte raison, à tous les autres non industriels : Nous ne voulons vous nourrir, vous loger, vous vêtir et satisfaire en général vos goûts physiques qu'à telle condition.

Votre observation nous a produit un effet diamétralement opposé à celui que vous désiriez, elle nous fait prendre le parli de ne pas nous adresser du tout aux savants, ou plutôt elle nous détermine à ne nous adresser aux savants que comme à une classe secondaire.

D. Quoique vous n'adopliez pas notre observalion, elle vous aura rendu un service {rèsimportant, celui de donner plus de fermeté à votre opinion et une grande clarté au principe qui servira de base à votre système politique. |

Vous allez donc nous dire à quelle condi- {ion vous pensez que les industriels doivent consentir à nourrir les savants et à salisfaire tous leurs goûts physiques.

R. Nous allons vous dire la manière dont les savants doivent s'organiser, et la direction qu'ils doivent donner à leurs travaux pour employer de la manière la plus utile aux industriels l’existence qu'ils reçoivent d’eux.

Les savants les plus capables doivent se séparer en deux classes, c’est-à-dire, former deux académies séparées ; une de ces académies doit se proposer pour but général dans ses travaux de faire le meilleur code des intérêts, et l’autre celui de perfectionner le code des sentiments dont le célèbre Platon a établi les principes, qui ont été appliqués et développés par les Pères de l'Église.

Louis XIV a fondé une de ces académies, celle des sciences physiques et mathématiques ;

cette académie a déjà beaucoup contribué au perfectionnement des observations et des raisonnements; quelques légères additions suffiraient pour mettre cette académie en mesure d'établir le code des intérêts !.

L'autre académie, celle dont les travaux doivent avoir pour but le perféctionnement du code des sentiments, a eu pendant quelque temps un léger commencement d'existence sous le titre de classe des sciences morales et politiques. L'établissement de cette académie serait tout aussi utile que l’a été celui de l'académie des sciences ; il serait même plus utile dans les circonstances actuelles, attendu que depuis douze cents ans, époque à laquelle les Arabes ont commencé à cultiver les sciences d’observation ainsi que les mathématiques, l'étude de la morale a été de plus en plus négligée, et que cette branche de nos connaissances se trouve auJourd'hui très-en arrière de celle relative aux différentes parties de la physique et des mathématiques ?.

4. L’addition la plus importante à faire à l’Académie des sciences serait celle d’une classe de savants en économie politique.

2. La société sent tellement le besoin qu’elle a de l’établissement d’une académie de morale, que le gouvernement ne

L’académie des sciences morales doit se composer de moralistes, de théologiens, de légistes !, des poëtes, des peintres, des sculpteurs et des musiciens les plus distingués.

Il ne sera pas plus extraordinaire de voir des musiciens, des peintres et des sculpteurs dans l'académie destinée à perfectionner les sentiments, qu'il ne l’est aujourd'hui de voir des opticiens, des horlogers et des fabricants d'instruments dans l’académie des sciences physiques et mathématiques. Les faiseurs de théories ne doivent point être séparés de ceux qui se distinguent dans les principales applications. Nous aurons occasion de prouver plus tard que

s’occupant point de satisfaire ses désirs raisonnables à cet égard, elle s’efforce de les satisfaire elle-même autant qu’il lui est possible. C’est ce sentiment qui a déterminé la formation de la Société libre de la morale chrétienne en Fraree, celle de la Société biblique en Angleterre, et celle d’une multitude de sociétés philanthropiques chez toutes les nations européennes.

1. Il doit être établi aussi une classe de légistes dans l’Académie des sciences ; car la société a besoin d’être soumise à des règles fixes pour les rapports d'intérêt entre ses membres, de même que pour ceux de leurs sentiments réciproques; et il faut une capacité et des études particulières pour faire de bons règlements dans l’une et l’autre partie : ainsi ce sont les légistes qui, ayant reçu une éducation spéciale à cet égard, se trouvent les plus capables de faire dans toutes les directions la partie réglementaire du travail,

l'académie des sciences devrait appeler dans son sein un beaucoup plus grand nombre de mécaniciens pratiques.

D. Par qui l'académie des sentiments serat-elle nommée ?

La première nomination doit être faite par le Roi, et le remplacement des membres après la première formation doit être proposé à Sa Majesté par l'académie des sentiments, ainsi que cela se fait aujourd’hui pour l’académie des sCcIences.

D. L'établissement de ces deux académies indépendantes l'une de l’autre, et mises sur le même pied d'importance politique, nous paraît bon et utile. Il est certain que Îa société a également besoin que ses sentiments et que ses idées soient bien coordonnés ct qu’ils soient soumis à de bons règlements généraux, c'est-à-dire à de bonnes lois; mais ces deux académies seront rivales, el il résulte de la nature des choses que celle chargée de perfectionner le code des sentiments travaillera à soumettre le code des intérêts à celui des sentiments, et vice versà. Qui est-ce qui maintiendra la balance entre ces deux académies ? La formation d’une institution

30 ŒUVRES DE SAINT-SIMON scientifique supréme n'est-elle pas nécessaire pour atteindre à ce but?

R. Certainement l'établissement d’un collége scientifique royal ou suprême est indispensablement nécessaire; les fonctions de ce collége consisteront à coordonner les travaux de l’académie des sentiments et ceux de l'académie des raisonnements. Ce collége s'occupera à fonder, dans une même doctrine les principes et les règlements produits par les deux académies; il s'occupera à former d'abord et à perfectionner ensuite la doctrine générale qui servira de base à l'instruction publique de toutes les classes de la société, depuis celle des individus les plus complétement prolétaires jusqu'à celle des citoyens les plus riches" il s'occupera également à former le code des lois générales qui . seront les plus avantageuses à la majorité.

Le collége scientifique royal sera certainement la plus importante de toutes les institutions

4. Les riches jouiront toujours de l’avahtage sur les pauvres de pouvoir consacrer plus de temps à leur instruction; ainsi la doctrine générale leur sera enseignée avec plus de développement qu'aux pauvres. Mais l'instruction de la classe la plus pauvre sera poussée assez loin pour que les riches ne puissent pas abuser à leur égard de la supériorité de leurs connaissances.

CATÉCHISME DES INDUSTRIELS 1 sociales, puisque c’est ce collége qui dirigera d'une manière suprême l’action générale de la société; il semblerait donc que l'établissement de ce collége devrait précéder celui de toutes les autres institutions; mais il résulte de la nature des choses que la formation de l'académie des sentiments et celle de l’académie des raisonnements doivent précéder celle du collége scientifique suprême, par la raison que les hommes les plus capables en élaboration des sentiments ou en coordination des raisonnements sont Îles seuls en état de bien juger quels sont les savants qui réunissent au plus haut degré ces deux genres de capacités, et la conséquence de ce résultat est évidemment que les membres du collége suprême ne peuvent être bien choisis que par l’académie des sentiments et par celle des raisonnements, réunies en une seule assemblée pour effectuer cette nomination.

Les savants, nommés par l'académie des senliments et par celle des raisonnements pour composer le collége scientifique suprême , s adjoindront les légistes les plus capables, et ils leur confieront le soin d'imprimer à la doctrine générale qu'ils produiront le caractère réglementaire: ils s'adjoindront aussi les politiques pra-

tiques qu'ils jugeront capables de leur donner des avis utiles, et ils en choisiront dans toutes les branches de l'administration publique, afin de pouvoir être éclairés sur tous les points et de pouvoir se procurer des renseignements de tous les genres; ainsi ils en prendront dans le département de l'intérieur, dans ceux des relations extérieures, de la guerre, de la marine, des finances, de la police, etc.

Quand les industriels auront obtenu du Roi, d'abord qu'il veuille bien confier aux plus importants d'entre eux le soin de faire le projet de budget; quand ils auront obtenu ensuite de Sa Majesté qu'elle ordonne l'établissement des trois colléges scientitiques dont nous venons de parler, la société se trouvera organisée d’une manière proportionnée à l'état présent de ses lumières et de sa civilisation, elle se trouvera organisée aussi bien que l'espèce humaine puisse l'être pour satisfaire tous les besoins moraux et physiques; car ces quatre institutions composent les dispositions fondamentales de l’ordre social le plus favorable à la production et à la coordination de ce qui peut être le plus utile aux hommes sous tous les rapports moraux ou physiques.

Enfin, quand cette organisation sociale sera établie en France, la célèbre prédiction faite par les Pères de l'Église ne tardera pas à se réaliser; une même doctrine sociale deviendra commune à toute l'espèce humaine, on verra tous les peuples adopter successivement les principes que les Français auront proclamés et mis en pratique. |

Les idées que nous venons de présenter étonneront d'abord, elles ne seront pas adoptées immédiatement, mais les bons esprits ne tarderont pas à reconnaitre que notre projel d'organisation sociale est déduit immédiatement de la marche de l’esprit humain, et que son adoption est une conséquence forcée des précédents politiques de la société européenne.

Jusqu'à ce jour la Sainte-Alliance, les gouvernements de France, d'Angleterre et d'Amérique, les partis politiques qui se sont formés depuis le commencement de la Révolution, ainsi que les publicistes qui ont émis leurs opinions depuis cette époque, n'ont discuté que des questions d’une importance secondaire; ils ne se sont fortement occupés que des événements du jour; aucun d'eux ne s'est placé à un point de vue assez élevé pour saisir l’ensemble des choses.

Le premier travail à faire pour sortir du labyrinthe dans lequel sont entrés tous les hommes qui s'occupent de haute politique par profession ou par attrait, consiste à résoudre les trois questions suivantes d’une manière telle que tout homme, possédant une instruction ordinaire, puisse en apprécier la solution.

Voici ces trois questions :

1° Quel est le moyen de terminer complétement la crise actuelle ? Quels sont les principes d'organisation sociale qui conviennent à l'état présent des lumières et de la civilisation ?

2° Quelle est la véritable cause, c’est-à-dire, la cause la plus générale de la crise qui agite, depuis plus de cinquante ans, les Européens qui habitent l'Europe, ainsi que ceux qui sont passés en Amérique ?

3° Quelles sont les mesures qui ont été prises depuis la guerre qui a eu pour résultat l’indépendance des colonies anglaises de l'Amérique septentrionale, qui ont facilité les moyens de terminer la crise qui agite les Européens depuis plus d'un demi-siècle? Quelles sont celles qui ont rendu cette terminaison plus difficile ?

D. Allez au fait, mettez toute critique de

côlé ; ce qui nous intéresse, Ce que nous désirons Savoir, Cest Si vous éles parvenu à faire le travail qui a élé jusqu’à ce jour inutilement entrepris par la Sainte-Alliance, par les gouvernements de France, d'Angleterre et d'Amérique, par tous les partis politiques qui se sont formés depuis le commencement de 1a révolution, et par tous les publicistes qui ont émis leurs opinions depuis celte époque. Nous allons vous interroger sur les {rois questions que vous avez posées.

Nous vous demanderons d'abord, non pas de nous dire quelles sont les institutions qui doivent servir de base à la nouvelle organisation sociale, puisque vous venez de nous exposer VOS principes à cel égard; mais nous vous prierons de résumer ce que vous venez de nous dire, alin de nous mettre en état de saisir d'un coup d'œil l’ensemble de votre système. |

R. Voici notre réponse à votre première interrogation ; elle mérite de fixer toute votre attention, car elle est un résumé relatif à la quesion la plus importante que vous puissiez nous adresser.

« La royauté héréditaire dans l’ordre de pri-

mogéniture est l'institution fondamentale des grandes sociétés politiques actuelles.

« Le collége scientifique suprême, composé de la manière que nous avons indiquée ci-dessus, forme le conseil initiatif de Sa Majesté.

« Les projets arrêtés dans le conseil imitiatif sont envoyés à l'examen de l'académie des sentiments et de l’académie des raisonnements.

« Ces projets, après avoir été examinés par l'académie des raisonnements et par celle des sentiments, sont présentés, avec les observations faites par ces deux académies, au conseil administratif suprême.

« Le conseil administratif suprême se compose des industriels les plus importants. Ce conseil est composé des industriels : d’abord, parce qu'ils sont, de tous les Français, ceux qui ont fait preuve de la plus grande capacité en administration; ensuite, parce qu'ils sont les représentants naturels de la classe industrielle qui forme l'immense majorité de la nation.

« Ge conseil est chargé de faire tous les ans le projet de budget, et de vérifier si les ministres ont employé convenablement les sommes

« qui leur ont été accordées par le budget pré- « cédent.

« Ce conseil, alloue dans son travail sur le « budget, les sommes qui lui paraissent conve- « nables pour l'exécution des projets qui ont été « soumis à son jugement, et dont la réalisation « lui paraît utile.

« Le projet de budget ainsi élaboré, est remis « au conseil des ministres, qui, d’après les or- « dres du Roi, le présente aux Chambres et en « poursuit l'exécution dans tous les détails. »

D. Ce résumé est très-clair ; toute personne qui prendra la peine de le lire comprendra très-facilement votre système; mais il ne suffit pas que votre système soit compris, Il faudrait qu'il fût approuvé et adopté: or, pour atteindre à ce but, il est nécessaire que VOuS prouviez Ce que Vous avez annoncé quelques lignes plus haut; il est nécessaire que vous fassiez Voir que ce Système se déduit directement de la marche de l'esprit humain, el que son adoption est une conséquence {forcée des précédents de la société européenne.

R. L'école de Socrate a senti plusieurs vérités très-importantes.

Elle a senti que l’homme possédait deux capacités bien distinctes, quoiqu'elles fussent intimement liées entre elles, savoir : d'une part la capacité d'éprouver, de produire, d'élaborer et de coordonner des sentiments; de l’autre: celle de concevoir, de produire, d'élaborer et de coordonner des idées. Elle a senti que le développement de ces deux capacités exigeait des travaux distincts, et qu'ils devaient être l'objet des occupations de deux écoles séparées ; enfin elle a reconnu que le développement des sentiments devait s'opérer d’abord avec plus de rapidité que celui des idées; en conséquenee, cette école s'est principalement occupée de l'établissement des principes de la morale.

Socrate s’est aperçu que les principes de la morale devaient être présentés aux hommes avec : l'appui de l'autorité divine; il s’est aperçu que la éroyance à plusieurs dieux était très-favorable au développement des passions de tous les genres, mais qu'elle s’opposait à la subalternisation de toutes les passions à l'égard de celle du bien public; en conséquence, Socrate a proclamé l'unité de Dieu.

L'école de Socrate a reconnu aussi, d’une part, que la philosophie ne pourrait être cultivée

CATÉCHISME DES INDUSTRIELS 39 d’une manière régulière et continue qu’à l'époque où l’école sentimentale et où celle des raisonnements auraient fait de grands progrès, et lui auraient fourni des matériaux assez abondants pour lui procurer un grand nombre de comparaisons et de combinaisons à exécuter; elle a reconnu d'une autre part, que les hommes ne pourraient établir une organisation sociale directement avantageuse à la majorité, qu'au moment où les lumières répandues par l’école des sentiments et par celle des idées seraient suffisamment parvenues dans les dernières classes, pour que l'esclavage püt être sans inconvénient complétement anéanti.

Nous ne commencerons pas l'histoire des précédents de la société européenne avant Socrate, parce que c'est seulement depuis cette époque que les progrès de la civilisation se sont suivis sans interruplion, parce que Socrate est le premier qui ait lancé l'esprit humain vers un but tel que le résultat des travaux commencés par ce philosophe dût être nécessairement l’établissement de l’organisation sociale la plus directement avantageuse à la classe industrielle, qui est la plus utile et qui forme l'immense majorité de la société.

D. Socrate est mort depuis vingt-quatre siècles. L'histoire des progrès de l'esprit humain depuis l'apparition de ce grand homme jasqu'à ce jour, est une base d'observation suffisamment large pour servir d'appui aux raisonnements que vous voudrez élablir; ne craignez donc pas de reproches relativement à la brièvelé de cette série, rendez ses principaux termes bien saillants, el Si vous parvenez ensuite à déduire d'une manière claire, simple et naturelle, les dispositions 1ondamentales de la nouvelle organisation sociale que vous venez de nous présenter, vous {rouverez tous les hommes de bien, dans quelque position que le hasard de la naissance les ait placés, disposés à adopter votre opinion, c'està-dire votre système.

R. Nous partagerons l'histoire de la civilisalion, depuis Socrate jusqu'à nos jours, en deux parties égales : chacune d'elles comprendra douze siècles. La première commencera à Socrate, et se terminera à l’époque où les Arabes, après avoir traduit les ouvrages d’Aristote, et après les avoir remis en honneur, se sont livrés à l'étude des sciences physiques et mathématiques. La seconde renfermera ce qui s’est passé

de plus important en civilisation depuis Harounal-Raschid et Almamoun jusqu'à ce jour.

D. Donnez-nous la première partie de cette histoire, c'est-à-dire rappelez-nous ce qui mérite le plus d'être remarqué dans la marche de la civilisation depuis Socrate jusqu'au règne d'Almamoun et de Charlemagne.

R. Avant d'entrer en matière, nous devons vous présenter quelques observations ayant pour objet de vous faire connaître le caractère particulier de chacune des deux parties de l’histoire de la civilisation depuis l'apparition de Socrate. Ces considérations préliminaires faciliteront infiniment l'intelligence du grand fait que nous allons constater; fait qui est aussi important en politique que celui de la gravitation universelle en astronomie ; fait qui n'a point encore été directement observé; fait, enfin, qui servira plus tard de base à toutes les combinaisons politiques, de même que celui de la gravitation universelle sert d'appui à tous les calculs astronomiques.

L'école de Socrate s’est trouvée complétement anéantie sous le rapport des travaux de philosophie générale au moment même de la mort de son fondateur; et, chose très-remarquable, il

n'a point paru depuis cette époque de véritable philosophie; il n’a point existé d'école vraiment philosophique; c'est-à-dire, aucun homme, aucune école, ne s’est livré en même temps à l’étude de l’homme physique et de l’homme moral, en accordant une égale attention à l'une et à l’autre de ces études. Mais peu d'années après la mort de Socrate, son école a été remplacée, sous le rapport scientifique, par deux sousécoles, dont l’une s’est essentiellement occupée de l'homme moral, tandis que l’autre s’est particulièrement attachée à l'étude de l’homme physique. La première a principalement travaillé à perfectionner les relations sentimentales ; la seconde s’est particulièrement livrée à des considérations de physique, à la coordination et à la systématisation de ces faits. Platon s’est placé à la tête de la première, qui a pris le nom.

d'académie. Aristote a été le fondateur de la seconde, qui s’assemblait sous le Portique, et dont les élèves ont pris le nom de péripatéticiens.

Or, le grand fait historique que nous désirons énoncer, avant de commencer la récapitulation des progrès de la civilisation depuis Socrate jusqu'à ce jour, est que, pendant les douze pre-

miers sièeles, ce sout les plafoniciens qui ont le plus contribué aux progrès de la civilisation, et que, pendant les douze derniers siècles, ce sont les aristoticiens qui ont joué le rôle Le plus important dans l'histoire des découvertes de l’esprit humain; d’où il résulte que les savants ont été principalement spiritualistes pendant la première partie de la grande période philosophique que nous allons récapituler, et matérialistes pendant la seconde moitié de cette époque; d’où nous concluons que la capacité de l'esprit humain en spiritualisme et en matérialisme ! est

4. Par l'expression spiritualisme, nous avons l'intention de désigner l’étude de l’homme moral, ainsi que la tendance des moralistes à subalterniser l’homme physique à l’homme moral, et nous ne voulons pas désigner autre chose.

Par l’expression matérialisme, nous entendons désigner l'étude de l'homme physique, ainsi que la tendance des physiciens à subalterniser l’homme moral, et nous ne vouions pas désigner autre chose.

Cette déclaration nous a paru nécessaire pour nous mettre à l’abri de tout soupçon d’avoir eu l'intention dé parler avec éloge de la métaphysique, en la désignant par l'expression de spiritualisme, Notre opinion à cet égard est que cette branche de nos connaissances n’a jamais eu qu'une utilité provisoire; que c’est aujourd hui une direction bâtarde, fausse, absurde, puisqu'elle tend à faire jouer un rôle plus important aux idées conjecturales et même entièrement vagues qu'aux idées les plus positives; que par conséquent la philosophie positive doit combattre la métaphysique et la discréditer autant que possible.

Platon, et même Aristote, ont mêlé beaucoup de travaux

égale, qu'il y a des découvertes également importantes à faire dans l’une et l'autre de ces directions ; que le développement de ces deux capacités contribue également aux progrès de la civilisation , et que la véritable philosophie consiste à faire concourir dans une égale proportion les connaissances sur l’homme moral et celles sur l’homme physique à la combinaison d’une bonne organisation sociale.

sur la méthaphysique à leurs travaux d’une utilité positive; mais ils étaient excusables, attendu le peu de connaissances positives qui existaient encore à cette époque. Aujourd'hui les physiciens ont épuré leurs travaux et les ont entièrement débarrassés des considérations métaphysiques, ce qui leur donne un très-grand avantage sur les moralistes qui, en général, noient leurs idées dans un fatras de considérations vagues.

Les moralistes ont incontestablement le droit de se placer sur le pied d'égalité fondamentale à l'égard des physiciens; ils peuvent même jouer, dans les circonstances actuelles, üun rôle plus important qu'eux, attendu que l’étude de la morale a été négligée depuis douze siècles; ce qui rend les découvertes plus faciles dans cette direction que dans celle de la physique; mais c’est à la condition qu'ils présentent leurs observations sur les effets produits par les sentiments généraux ou particuliers, tant sur la société que sur les individus, avec une grande clarté et entièrement dégagées de toute métaphysique.

Dans la seconde partie de ce cahier nous ferons nos efforts pour indiquer aux moralistes la manière dont ils doivent exposer leurs idées pour reprendre dans le corps des savants la place qu'ils ont droit d'y occuper.

D. Cessez de nous occuper d'idées préliminaires; entrez en matière; récapitulez les progrès faits par l'esprit humain en morale pendant les douze premiers siècles qui se sont écoulés depuis la mort de Socrate, el prouveznous que, pendant celte première partie de La grande période philosophique, l’école sentimentale ou platonicienne a plus contribué aux progrès de la civilisation que celle des péripatéticiens, qui était essentiellement occupée de l'étude des 1o1S qui régissent l'univers physique.

R. Platon fait dans la direction morale et senlimentale un pas capital en avant de son maitre; il agrandit la base de la doctrine socratique. Socrate avait proclamé l'unité de Dieu; Platon s'aperçoit que, pour faciliter les combinaisons des moralisies, ainsi que l'exposition de leurs doctrines, il est nécesaire de diviser l'unité divine; en conséquence il proclame l'existence de la Trinité.

Après la mort de Platon, l’école sentimentale, dont il était le directeur, se divise en plusieurs écoles qui s’attachent. toutes à combattre la croyance au polythéisme, et à former un code de morale fondé sur la croyance en un seul Dieu

divisé en plusieurs personnes, ou plutôt considéré sous les rapports de ses différents attributs.

Quand les Romains eurent fait la conquête de la Grèce, les plafoniciens se rélugièrent à Alexandrie. Arrivés à Alexandrie, ils se combinent avec les Juifs qu'ils y rencontrent, et ils fondent l’école chrétienne.

Dans le christianisme , à la formation duquel les platoniciens et les Juifs concoururent, le culte des Juifs et la doctrine des platoniciens furent amalgamés, et c'est à cet amalgame qu'on a donné le nom de christianisme.

L’exaltation sentimentale fut poussée au plus haut degré par les fondateurs de l'école chrétienne; leur zèle, leur amour pour le bien public furent plus dominants chez eux que dans aucune corporation dont l'histoire ait fait mention. Il s'établit dans l'école une division de travaux; les uns eurent pour objet de classer toutes les actions que les hommes pouvaient commettre, en bonnes ou mauvaises, en utiles ou nuisibles à leurs auteurs et à la société, en agréables ou désagréables à Dieu. Les autres travaux consistèrent à propager la morale chrétienne ainsi que le culte auquel elle était liée. Ceux qui s’adonnèrent à la première classe de ces travaux

s'enfoncèrent dans les déserts de la Thébaïde pour se trouver à l'abri de toute distraction dans leurs travaux pour le perfectionnement de la morale chrétienne, et pour la partie réglementaire ou législative de cette morale. Le plus orand nombre des premiers docteurs de la chrétienté se livrèrent à la propagation de la religion chrétienne, religion admirable, qui a prouvé sa supériorité sur toutes les autres, et même sa supériorité absolue, puisque les peuples qui l'ont adoptée sont les seuls dont le sort se soit continuellement amélioré, les seuls chez lesquels l'esclavage se soit successivement adouci et ait fini par s’anéantir.

Saint-Simon fut surpris par la mort, le 19 mai 1825, avant d'avoir*pu écrire la seconde partie de cé Quatrième cahier du Catéchisme des industriels.

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