‹ Œuvres de Saint-Simon & d'EnfantinChapitre 54 sur 94 · COMPARAISON ENTRE LES ROMAINS ET LES ANGLAIS · texte numérisé non relu

COMPARAISON ENTRE LES ROMAINS ET LES ANGLAIS

Jene veux pas établir celte comparaison d’une manière directe; mon intention est seulement de constater la similitude, jusqu’à un certain point et sous un certain rapport, des relalions que les Romains ont eues avec les Grecs et de celles que les Anglais ont entrepris d'établir avec les peuples du continent de l'Europe.

Rome, siluée au centre de la grande Grèce, était une colonie grecque, ou au moins elle était entourée de colonies qui avaient été envoyées par les Grecs. Ses législateurs, Romulus, Numa, et peut-être d’autres dont les noms ne nous sont point parvenus, ont donné à la population élé-

MÉMOIRE SUR LA SCIENCE DE L'HOMME 157 mentare de la nation romaine une constitution radicalement différente de celle de tous les autres peuples grecs. [ls ont donné à cette constitution des bases religieuses et politiques essentiellement différentes. Le polythéisme était bien la religion commune aux Grecs et aux Romains, mais il y avait cette différence que les temples de Delphes et d'Olympie étaient pour les Grecs, de quelque nation particulière qu’ils fussent, les plus respectés, tandis que pour les Romains, les dieux lares étaient les premières divinités. La confiance que les Grecs avaient dans les oracles de Delphes et de Jupiter olympien donnait le moyen aux prêtres attachés au culte de ces temples, de rappeler chacun des membres de cette société politique aux intérêts généraux, de fixer leur attention sur ces intérêts généraux, de les rendre prépondérants sur le sentiment de paltrioftisme national. Si les Romains avaient eu pour objet de premier respect religieux un temple commun à eux et à leurs voisins Sabins, Volsques, Véiens, etc., ces différents peuples se seraient trouvés former une confédération dans la crande Grèce, comme les Grecs dans l'ancienne Grèce; mais l'attachement de prédilection qu'on leur avait inspiré pour leurs dieux lares enflam-

mail leur patriotisme et éteignait en eux tout sentiment d'intérêt commun avec leurs voisins.

L'institution religieuse, sous quelque aspect qu'on l’envisage, est la principale institution politique. Sous son ‘rapport passif, c’est la croyance. Eh bien, des peuples qui sont voisins et qui ont des croyances différentes sont presque nécessairement en guerre sous le rapport actif, qui est l'interprétation des volontés divines par les prêtres. Quand des nations voisines n’ont pas des prêtres formant un même corps sacerdotal, les prêtres de chacune d'elles embrassent les intérêts de chacune d'elles, et, n'ayant pas d’intérêts plus généraux, ne s'opposent point à une ambition qu'ils partagent.

Les Romains, par l'effet de l'éxaltätion de leur patriotisme, sont parvenus à dominer tous leurs voisins, ce qui, comme je l'ai dit, n'aurait pas eu lieu s'ils avaient été unis par un lien religieux. Il sera facile maintenant d'apercevoir le trait de ressemblance entre la politique des Romains et celle des Anglais.

Depuis l'origine de la Société européenne jusqu'à l’époque de la révolution de Luther, les Anglais ont été unis aux peuples du continent par un lien religieux ; aussi leur ambition nationale

MÉMOIRE SUR LA SCIENCE DE L'HOMME 139 s est-elle renfermée, jusqu’à cette époque, dans de certaines bornes ; mais à l’époque de la révolution de Luther, leur politique a complétement changé, ils ont tout à fait brisé les liens religieux qui les unissaient aux peuples du continent. La religion qu'ils ont adoptée est une religion nationale, elle n'existe que chez eux, elle est la religion anglicane. De ce moment, ils ont conçu le projet de subalterniser à leur égard la masse entière de la population européenne, etils finiront par y parvenir, si les Européens ne les forcent pas de se rattacher à eux par une institution générale commune.

Ceci n’est qu’un aperçu que je ne pousserai pas plus loin pour le moment; je reviendrai sur ce sujet quand je parlerai des modernes. de passe -àJ'esquisse que J'ai annoncée, d'une comparaison entre la crise politique dans laquelle nous nous trouvons engagés, et celle dans laquelle les Romains ont été plongés lors de la chute de la république.

L'idée d'une loi générale régissant l'univers est à celle de plusieurs lois particulières réglant les phénomènes des diverses branches de la physique, comme celle d’un seul Dieu à celle du polythéisme. I y avait mille ans environ que le

polythéisme était établi quand les Romains, qui l'avaient adopté en se l’appropriant au moyen-de quelques modifications, se sont trouvés plongés dans la crise politique la plus forte dont l’histoire fasse mention, à l’occasion du passage de l’idée de plusieurs dieux à celle d’un seul. C’est ce changement dans l’idée générale qui a été Ja grande cause du désordre épouvantable dans lequel le vaste empire des Romains s’est trouvé, pendant plusieurs siècles, état de désordre qu’on n’a jusqu'à présent attribué qu'à des causes secondaires. Je ne puis, à cette occasion, m’empécher de remarquer que bien peu de personnes sont en état de raisonner sur les grands faits ; que beaucoup de personnes doivent aimer la lecture de l'ouvrage qui a pour titre : Les grands événements par les petiles causes, et que cependant cet ouvrage n'a été, m'a pu être que le dévelopement d'une conception essentiellement vicieuse, puisque tout effet est nécessairement proportionné à sa cause; ce dont il résulte, pour cn faire l'application au cas présent, que le plus srand désordre dans lequel la société se soit trouvée, depuis qu'elle s’est élevée à une certaine hauteur de civilisation, a nécessairement élé occasionné par la plus grande cause morale qui

MÉMOIRE SUR LA SCIENCE DE L'HOMME 161 puisse agir sur des hommes éclairés. Or, cette cause est évidemment le changement de l'idée la plus importante de toutes, de celle qui est la plus générale, et qui, par conséquent, sert de lien à toutes les autres. En un mot, le passage du polythéisme au théisme a dû occasionner la plus grande crise dans laquelle l'espèce humaine se soit trouvée.

Je vais parler maintenant de l’état de crise dans lequel nous nous trouvons, et je dis que celte crise (qui est extrêmement violente, puisque toute l'Europe est en guerre et que les armées se composent aujourd hui, en comprenant les combattants des deux côtés, de plusieurs millions d'hommes) est nécessairement déterminée par la plus grande cause qui puisse agir. Or, la cause qui peut agir le plus fortement sur la société est un changement, un perfectionnement dans l’idée, dans la croyance générale. C'est etfectivement celle qui agit; c'est, pour la classe instruite, le passage de plusieurs lois particulières, réglant les phénomènes des diverses branches de la physique, à celle d'une seule et unique loi les réglant tous. Il est piquant d'observer, d’une part, qu'il y a maintenant mille ans que les savants arabes, sous le calife Almamoun,

ont fondé les sciences d'observation, et qu'ils ont, par conséquent, conçu des lois particulières régissant les phénomènes des différentes branches de la physique, et que c'est précisément ce même temps qui s’est écoulé entre l’époque à laquelle le polythéisme était enseigné par Les prétres égyptiens à leurs initiés, et celle où la masse entière de la population passa à la croyance de l'existence d'une seule cause. Je me sers de l’expression cause, elnon de celle Dieu, parce qu'elle me conduit naturellement à une explication im portante, ce que l’autre expression n'avait pas fait.

La croyance à une seule cause a élé fondée, bien solidement fondée, par Socrate; mais cette croyance était susceptible d'un perfectionnement que l'esprit humain n’a, comme on voit, obtenu qu'après des travaux qui ont duré des siècles. Il y avait deux manières de concevoir cette idée : une seule cause. Dans l'une, c’était l’imagination qui jouait le rôle capital; dans l’autre, c’était l'observation et le jugement. L'esprit humain a nécessairement commencé par imprimer à l’idée une seule cause, le cachet de l'imagination; car l'imagination est une faculté qui s’est développée, dans l'espèce comme dans l'individu, avant-celle

du raisonnement. J'ai dit plus haut que le développement de l'intelligence générale avait suivi la même marche que celui de l'intelligence indiviuelle, et cette observation ne doit pas être perdue de vue, puisqu'elle tend à éclairer la question qui nous occupe. Un enfant qui se heurte contre une pierre se fàche contre elle; il lui dit : Méchante pierre ! Sa vive imagination lui adresse des reproches ; il la regarde comme un être animé. A cet âge, il y a surabondance de vie, on est porté à la considérer comme abondamment répandue dans la nature. Enfin, et sans pousser la comparaison plus loin, il est tout naturel que les hommes aient commencé par animer la cause de tous les effets produits dans l'univers; il est également naturel qu'ils envisagent aujourd'hui cette cause comme étant une loi, ef cela par un orand nombre de raisons dont je vais énumérer les plus importantes.

4° La croyance à un Dieu ne fait que reculer la difficulté, car cette croyance ne dispense pas de l'étude de la nature, puisqu'elle n'éclaire aucunement l'esprit sur les lois auxquelles l'univers est assujetti.

9° La croyance à un Dieu, sans la croyance à la révélation, ne serait d'aucune utilité, comme

164 ŒUVRES DE SAINT-SIMON l’a fort bien prouvé le chancelier d'Aguesseau, puisque cette croyance ne donne par elle-même aucune règle de conduite. Or, la croyance à la révélation a dû être altérée dès le moment que les connaissances acquises se trouvèrent en avant de celles des hommes qui parlaient au nom de Dieu, et que les erreurs contenues dans les écritures réputées divines ont été mises cn évidence.

3° Le bon sens est choqué de la quantité de contradictions qui se trouvent dans le système théologique. Dieu est présenté comme tout-puissant; on dit qu'il a cu en créant l'homme l’intention de le rendre heureux, et il n’en vient point à bout. Dieu est parfait, dit-on, et, la page d’après, on parle de sa colère contre l’homme. Dieu est d'une prévoyance sans bornes, et cependant l'homme jouit du libre arbitre. L'homme doit être puni de ce qu'il fait de mal et récompensé de ce qu il fait de bien. Ces récompenses et ces chàtiments n'ayant lieu que dans une autre vie, les bons ne sont point encouragés ni les mauvais : contenus par l'exemple. Quand on réfléchit sur le système théologique, on ne peut s'empêcher, d'une part, d'admirer cette conception pour l’époque où elle a été produite ; d'autre part, d'être

frappé de la distance énorme à laquelle elle se trouve de l’état actuel des lumières, et, par conséquent, de la nécessité de la perfectionner, surtout sous ce rapport : produire la démonstralion physiologique que celui qui cherche son bonheur dans une direction qu'il sait étre nuisible à la sociélé, est toujours puni par un effet inévitable des lois de l’organisation.

Revenons maintenant à la comparaison principale. Je veux parler de celle entre la crise dans laquelle l'esprit humain s’est trouvé lors de l'établissement du théisme, et celle dans laquelle il est engagé dans ce moment.

Cicéron, un des plus grands politiques de cette époque, a dit dans son ouvrage Sur la nalure des Dieux : |

« Ego vero eas defendam semperque defendi, « nec me ex ea opinione quam à majoribus ac- « cepi de cultu deorum immortalium, alius un- « quam oratio aut docti aut indocti movebit.

« Sed cum de religione agitur, T. Cornuca- « nium, P. Scipionem, P. Scœævolam, pontifices « maximos, non Zenonem, aut Elianthem, aut « Chrysippum sequor, habeoque O. Lelium au- « gurem, eumdem sapientem quem potins au- « diam de religione, dicentem in illa oratione

« nobili, quam quemquam principem Stoicorum.

«.Cümque omnis populi Romani religio in sacra « el in auspicia divisa sit, tertium adjunctum « sit, si quid prædictionis causa exportentis et « monstris Sybillæ interpretes aruspicesve mo- « nuerant, Harum ego religionum nullam un- « quam contemnendam putavi, mihique ita per- « suasi Romulum auspiciis, Numam sacris « constitutis fundamenta Jecisse nostræ civitatis « quæ unquam profecto sine summa placatione « deorum immortalium tanta esse potuisset", »

1. De natura deorum. (Panckoucke, 1830, Bibliothèque Latine-Française. (Traduction de Matter.) — « Je la défendrai toujours, je l'ai toujours défendue, et jamais discours, ni de savant ni d’ignorant, ne me fera écarter de la doctrine que j'ai reçue de nos pères sur le culte des dieux. Quand il s’agit de religion, je suis Cornucanius, Scipion, Scévola, les grands prêtres, et non pas Zénon, Cléanthe ou Chrysippe, et j'ai devant moi Lélius l’augure, l’un de nos hommes les plus sages, que, sur ce sujet, j'aime mieux écouter {dans son célèbre discours) que le plus grand des stoïciens. Et puisque toute la religion du peuple romain se distingue en sacrifices et en auspices, pratiques auxquelles se joignent, à l’occasion de quelque phénomène extraordinaire ou de quelque prodige, les avertissements des interprètes de la Sybille, ou les aruspices, j'ai-toujours cru qu'il fallait respecter chacun de ces points de notre religion, et je me suis persuadé que Romulus, en instituant les auspices, et Numa en établissant les sacrifices, ont jeté les fondements de notre république, qui jamais ne se fût élevée, si elle ne s'était rendu les dieux favorables par ses hommages. »

Cicéron aurait dû s ‘apercevoir que le polythéisme était usé ; que cette croyance, qui était très en arrière de l’état des lumières, était devenue tellement ridicule, que lui-même disait souvent qu'il ne Concevail pas comment deux augures pouvaient Se regarder sans rire; qu'on ne pouvait rendre la vigueur à cette religion, et qu'elle serait inévitablement remplacée par une autre plus proportionnée à l’état des lumières.

Aujourd'hui beaucoup de personnes très-instruites et frès-capables commettent la même faute que Cicéron ; elles voudraient rendre à une religion usée sa vigueur ; comme lui, elles font des plaisanteries sur le paradis, l’enfer, la maternité de la Vierge, le paradis terrestre, l’infaillibilité du pape, de même qu'il en faisait sur les aruspices, et, comme lui, elles voudraient que ces idées, qui sont l'objet de leurs plaisanteries, fussent respectées.

Une comparaison secondaire découle de celle que nous venons d'établir. Cicéron ne croyait pas à la possibilité de l'établissement d'un nouveau système religieux ; beaucoup de personnes aujourd’hui regardent comme impossible un nouveau système de croyance. Une religion bien supérieure par sa morale au polythéisme s'est

néanmoins établie peu de temps après les assurances données par Cicéron et par une multitude d'autres penseurs de cette époque. On peut avec confiance dire de méme aujourd'hui, qu'un sys-. tème de croyance dont la morale sera très-supérieure à celle du christianisme, s’établira nécessairement avant peu de temps, et que le séul moyen pour nous de sortir du bourbier est d'aller en avant: tout pas rétrograde ne peut nous être ulile ; heureusement il nous est impossible. | |

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