‹ Œuvres de Saint-Simon & d'EnfantinChapitre 6 sur 94 · DEUXIÈME OPINION · texte numérisé non relu

DEUXIÈME OPINION

Sur l’état de la civilisation chez les peuples de l'antiquité, et sur ses progrès chez les peuples du moyen âge.

La supériorité . du système d'organisation sociale théologique et féodal sur les régimes politiques qui avaient élé adoptés par les peuples de l'antiquité est évidente, et cependant ce fait n'a point encore fixé l'attention des bons esprits, aucun philosophe ne l’a encore franchement proclamé ; l’école est encore dominée par les idées philosophiques et politiques qui ont été produites dans l'antiquité ; les professeurs de philosophie ne parlent qu'avec la plus srande exaltation et avec le plus saint respect des législateurs Minos, Licurgeue et Solon; ils ne disent pas un seul mot de Charlemagne, d'Alfred ni de Grégoire VII Les systèmes politiques des Lacédémoniens, des Athéniens et des Romains, sont pour eux des objets d’admiration, etle système d'organisation sociale qui s'est formé dans le moyen âge et qui a uni, par des liens politiques, toute l'immense population européenne, ne leur parait qu'une

conceplion mesquine qui ne mérite pas la plus légère attention.

Nous allons expliquer en peu ge mots la cause de cette erreur. Toutes les opérations de l'esprit humain se réduisent à des comparaisons: ainsi, dire qu’une chose est bonne ou qu'elle est mauvaise, c'est dire qu'elle est meilleure ou pire que telle autre à laquelle on la compare, Quand les philosophes modernes ont vu que le système théologique et féodal avait atleint les extrêmes limites de son perfectionnement; qu’il ne pouvait plus subir les modifications nécessaires pour le mettre en rapport avec le progrès de la civillsation, et qu'il est devenu indispensable de le renverser, ils se sont mis à le critiquer; or, pour prouver qu'il était mauvais, ils avaient besoin d’un terme de comparaison; ils n'avaient pas le:

moyen de concevoir un système supérieur, puisque ce système ne pouvait être conçu qu'après le renversement de celui qui existait alors : ils ont pris le parti de le comparer au système antérieur des Grecs et des Romains,

pour atteindre leur but, ils ont établi la comparaison entre ce que le système des peuples de l'antiquité avait eu de bon, et ce

QUELQUES OPINIONS PHILOSOPHIQUES 55 que le système théologique et féodal avait de pire.

Maintenant qu'on peut concevoir un système d'organisation sociale supérieur au système théologique et féodal, on peut sans inconvénient établir la supériorilé de ce dernier système sur celui des peuples de l'antiquité : c'est ce que nous allons faire.

Pour rendre clair et facile à. juger ce que nous allons dire à ce sujet, nous commencerons par énoncer les principales conditions qui . doivent être remplies par un système d'organisation sociale; cela fait, il ne s’agira plus que de comparer les régimes politiques des peuples de l'antiquité avec celui qui s’est établi chez les Européens, à l’époque du moyen age.

Nous ne ferons cette comparaison qu'entre le système politique suivi par les Grecs et les Romains, et le système d’orgauisation sociale qui s’est établi au moyen âge, par la raison que l’école accorde sans aucune hésitation la supériorité à ces deux peuples, dans tous les genres, et particulièrement en politique, sur toutes les peuplades qui leur ont été contemporaines.

Nous disons donc et nous ne craignons pas

que cela nous soit contesté:

« La meilleure organisation sociale est celle qui rend la condition des hommes composant la majorité de la société la plus heureuse possible, en lui procurant le plus de moyens et de facilités pour satisfaire ses premiers besoins.

« C’est celle dans laquelle les hommes qui possèdent le plus de mérite, et dont la valeur intrinsèque est la plus grande, ont le plus de facilité à parvenir au premier rang, quelle que soit la position dans laquelle le hasard de la naissance les ait placés.

« C'est encore celle qui réunit dans une même société la population la plus nombreuse et qui lui procure les plus grands moyens de résistance contre l'étranger. | « Enfin, c'est celle qui donne pour résultat des travaux qu'elle protége, les découvertes les plus importantes et les plus grands progrès en civilisation et en lumières. »

Comparons maintenant, sous ces quatre rap-

ports différents, les sociétés grecque et romaine avec celle qui s’est formée en Europe dans le moyen àge.

Première comparaison. Chez les Grecs et chez les Romains, l’esclave appartenait directement au maître, qui avait sur lui droit de vie et de mort.

Aucune loi, aucune institution, aucun principe de morale publique, aucune opinion religieuse ne protégeait l’esclave et n'avait pour but de limiter le pouvoir arbitraire du maître à son égard.

Sous le régime théologique et féodal, l’esclave était attaché à la glèbe; ce n'était plus que d’une manière indirecte qu’il appartenait au propriétaire du sol qui l'avait vu naître. La loi du rachat des crimes donnait une valeur à la vie d'un esclave, à chacun de ses membres, à toutes les parties de son corps : ses yeux, ses oreilles, avaient un prix déterminé, de manière que le maître qui avait tué un de ses esclaves, ou qui l'avait mutilé, était obligé d’indemniser ses enfants dans la proportion fixée par le tarif. |

La morale généralement admise, ainsi que la religion, protégeaient l’esclave contre l’abus du pouvoir arbitraire de son maitre; la morale chrétienne prescrivait à tous les hommes de se regarder comme frères; elle recommandait à

chacun de se conduire vis-à-vis de son prochain comme il désirerait voir son prochain se conduire à son égard, et la religion chrétienne enseignait que tous les hommes, sans aucune exception, sont égaux aux yeux de Dieu.

Chez les Grecs et chez les Romains, les maîtres étaient toujours armés, journellement réunis sur la place publique; ils habitaient presque en totalité l'enceinte des. villes, qui étaient toutes fortifiées, tandis que le plus grand nombre des esclaves était répandu dans les campagnes, où ils exécutaient les travaux de la culture. IL s’ensuivait que les maitres n'étaient point contenus par la crainte des insurrections, puisqu'elles étaient presque absolument impossibles. Sous le régime théologique et féodal, au contraire, C'étaient principalement les artisans qui habitaient les villes ; les maitres avaient leur domicile à la campagne; de sorte qu'ils se trouvaient isolés au milieu de leurs esclaves, d'où il résultait qu'ils étaient jusqu’à un certain point contenus par la crainte d’une vengeance de leur part, vengeance dont l'exécution était possible, et qui avait lieu quelquefois quand les esclaves étaient exaspérés par de trop mauvais traitements.

Les jeunes Lacédémoniens allaient fréquemnment à la chasse aux ilotes, et il ne résultait . jamais pour eux aucun inconvénient des plaisirs barbares qu'ils se procuraient decette manière. De pareils excès ne sont point arrivés sous le régime théologique et féodal.

Ainsi le sort des hommes composant la très-orande majorité de la société a été beaucoup moins malheureux sous le régime théologique et féodal qu'il ne l'avait été sous le système d'organisation en vigueur chez les Grecs et chez les Romains.

Deuxième comparaison. Chez les Grecs et chez les Romains, ce sont les patriciens qui ont habituellement et presque exclusivement dirigé les affaires publiques; ce sont eux qui ont occupé les emplois les plus importants du pouvoir temporel. Les sénateurs étaient patriciens, les grands prêtres, les aruspices el les augures étaient également patriciens. Les magistratures occupées par les plébéiens n'étaient que d'un oïdre inférieur, et ne les faisaient point participer à l’action directrice, elles leur procuraient seulement quelques moyens de s’opposer au pouvoir arbitraire qui était confié aux patriciens; jamais les plébéiens n’ont obtenu le

premier degré d'importance, et le degré d’importance qu'ils ont oblenu par les insurreclions ne s'est jamais consolidé.

Dans l'habitude de la vie, les plébéiens se trouvaient presque dans un état de domesticité à l'égard des patriciens ; d’après les usages de ce temps-là, ils se constituaient les clients des patriciens les plus importants, et en cette qualité, ils les suivaient dans les rues, et faisaient antichambre dans leurs maisons.

Les avantages les plus essentiels dont les plébéiens jouissaient à l’égard des esclaves, consistaient en ce que les premiers choisissaient à’ leur gré le maitre auquel ils s’attachaient, que la loi les protégeait contre tout mauvais traitement physique, et qu’il leur était assez facile de se coaliser entre eux pour effectuer d'importantes insurrections.

En un mot, tout homme qui examinera sans préjugé les dispositions principales de l'organisation sociale des Grecs et des Romains, reconnaitra qu’elles étaient toutes'à l'avantage des patriciens, qui formaient une aristocratie héréditaire; il reconnaîtra que le pouvoir de diriger les intérêts généraux de la société fut constamment la propriété des patriciens, et que

QUELQUES OPINIONS PHILOSOPHIQUES 61 cette hérédité pour eux des pouvoirs politiques élait fortement cimentée par la disposition législative qui accordait droit de vie et de mort aux pères sur leurs enfants. Cette disposition empêchait les jeunes gens de se livrer aux idées généreuses ayant pour but l'établissement de l'égalité, puisqu'elle les mettait sous la dépendance absolue des vieillards, qui sont infiniment moins susceptibles que les jeunes gens de -passions nobles et élevées.

Enfin, si on observe attentivement les obstacles qui s’opposaient à ce que les hommes de mérite parvinssent au premier rang, quand ils n'étaient pas patriciens, on sera forcé de convenir qu'en général l’organisation sociale des Grecs et des Romains condamnait à l‘obscurité les hommes nés dans la classe la plus nombreuse de là nation, quelle que füt leur valeur intrinsèque relativement à celle des patriciens.

Le système théologique et féodal s’est fondé sur des principes très-dillérents, et, sous certains rapports, tout à fait opposés à ceux qui avaient servi de base au système politique des Grecs et des Romains.

Chez les Grecs et chez les Romains, le pou-

voir spirituel était subordonné au pouvoir temporel, auquel il servait humblement d’auxiare.

Chez les Européens du moyen âge, l'influence du pouvoir spirituel était prépondérante ; le pouvoir spirituel était général, les pouvoirs temporels n'avaient qu'une autorité locale.

Chez les Grecs et chez les Romains, le pouvoir spirituel était exclusivement dirigé par les patriciens.

Chez les Européens du moyen äge, ce furent les plébéiens qui dirigèrent habituellément le pouvoir spirituel pendant tout le temps que le système théologique et féodal fut dans sa vigueur.

Ce furent, en un mot, les patriciens qui dirigéerent les intérêts des Grecs et des Romains, tandis que ce furent les plébéiens qui se placèrent en tête de la sociélé européenne, et qui lui servirent de guides, pendant toute la durée du moyen àge. |

C'est du clergé, composé essentiellement de plébéiens, et qui a été constamment dirigé par eux-mêmes, dans le petit nombre de cas où les papes ont été pris dans les rangs des patriciens, que l’espèce humaine doit les progrès faits par la civilisation depuis Hildebrand jusqu'au

QUELQUES OPINIONS PHILOSOPHIQUES 63 «vi siècle.Or, ces progrès ont été immenses, et ils ont placé l'esprit humain à une hauteur beaucoup plus grande que celle où il s'était élevé à l'époque la plus brillante des sociétés grecque et romaine.

C'est le clergé catholique qui a déterminé tous les défrichements qui se sont effectués dans les Gaules, dans la Germanie et dans tout le nord de l'Europe ; c'est lui qui a dirigé et personnellement exécuté les premières opérations de ce genre.

C’est le clergé qui a rendu les Européens susceptibles.de faire des progrès en intelligence, par le soin qu'il a eu, pendant tout le moyen âge, d’entretenir dans toutes les parties de l’Europe des écoles où l’on enseignait à lire et à écrire.

C’est le clergé qui a conservé tous les monuments de science, de littérature et de beaux-arts qu'avaient produits les Grecs et les Romains, et qui avaient survécu aux ravages des barbares.

C’est encore le clergé qui a mis un frein à l’humeur guerroyante des chefs du pouvoir temporel, en établissant /a trêve de Dieu.

C'est lui qui a commené à faciliter les communications, en suscitant la construction des ponts et des chemins par les indulgences qu'il accordaif à ceux qui se livraient à ce genre de travaux.

“est lui qui a introduit en législation les formes conservatrices des intérêts particuliers dans les procès civils et criminels.

Enfin, c’est lui qui a exclusivement cultivé les sciences et les autres travaux intellectuels, depuis Hildebrand jusqu'à Luther.

On objectera, peut-être, à l'éloge que nous venons de faire de la disposition fondamentale qui a placé la haute direction des intérêts de la s0ciété dans les mains des prêtres, que,.chez les Égyptiens, le pouvoir spirituel avait eu la prépondérance sur le pouvoir temporel, et qu'il avait été aussi dirigé par les plébéiens de cette époque.

À cela nous répondons, que la belle combinaison du système théologique et féodal a consisté en ce que‘le clergé était le lien politique qui unissait toutes les nations européennes, et que le pouvoir spirituel se trouvait renfermé dans les limites qu'il ne peut point franchir sans qu'il en résulte les plus grands inconvénients pour la société : il avait la direction des intérêts communs à tous les peuples européens, mais il ne gouvernait directement aucun d'eux ; tandis que les prétres égyptiens avaient entièrement absorbé le pouvoir temporel, et soumis toute la population

d'Égypte à un régime monacalet à une complète apathie morale.

Nous concluerons de cette seconde comparaison, que nous ne croyons pas devoir pousser plus loin, que les hommes de mérite, quelle que füt leur naissance, ont eu beaucoup plus de facilité à s'élever au premier rang chez les Européens du moyen âge, qu'ils n'en avaient eu chez les Grecs et chez les Romains.

Troisième comparaison. La nation romaine a été infiniment plus nombreuse que ne l'avait été aucune des nations grecques, et cependant jamais elle n’a compté dans la même génération cinq cent mille citoyens. |

Le territoire national des Romains a été beaucoup plus étendu que ne l'avait été celui d'aucun peuple grec ; cependant jamais sa dimension n’a égalé celle de la Normandie.

Les Romains appelaient barbare tout ce qui n’était pas Romain, etils disaient: Pour les barbares, les fers ou la mort. Le même principe antiphilanthropique avait été précédemment adopté par les Grecs, qui considéraient les étrangers comme des ennemis, et qui les regardaient comme de bonne prise, eux et tout ce qui leur appartenait, quand ils pouvaient s’en emparer.

Les Grecs et les Romains, s'étant constitués ennemis du genre humain, ont dû finir par être conquis par lui et anéantis comme société politique. Car, malgré leur supériorité en capacité militaire et en développement d'intelligence, ils n'étaient pas aussi forts que le surplus de l’espèce humaine, qu'ils avaient ligué contre eux en se déclarant ennemis de tous les étrangers : leur perte était d'autant plus certaine, qu’ils étendaient leurs conquêtes.

Enfin, en résultat du vice radical de l’organisation sociale que les Grecs et les Romains avaient adopté, leur société politique a été complétement anéantie.

Le contraire est arrivé aux Européens du moyen âge : dès le moment qu'ils ont eu adopté le système d'organisation sociale théologique et féodal, leur société politique s’est trouvée composée de plus de soixante millions d'individus, et toute la partie centrale et occidentale de l'Europe leur a appartenu, à titre de possession sociale.

Cette société s’est ensuite continuellement augmentée, sous le rapport de la dimension de son territoire, ainsi qu'à l'égard de l’accroissement du nombre des sociétaires.

Elle a d'abord été vivement attaquée par les Sarrasins et par les Saxons, mais elle a converti les Saxons qui se sont unis à elle; quant aux Sarrasins, elle les a vigoureusement chassés de la France; elle les a relégués dans le sud de l'Espagne ; elle a porté ensuite la guerre dans leur propre pays, et elle les a fait renoncer, par ce moyen, à toute nouvelle tentative de conquête en Europe.

Cette société a également repoussé d’abord, ensuite converti et réuni à elle les peuples du nord, qui l'avaient longtemps tourmentée par des incursions sur ses côtes.

Enfin, cette société est parvenue, depuis plusieurs siècles, à un point de supériorité tel, à l'égard de tout le surplus de l'espèce humaine, qu’elle n’a plus rien à craindre de la part de l'étranger.

C'est au principe institué par la religion chrétienne : « Tous les hommes doivent se regarder comme frères, » que les Européens du moyen âge ont dû l’avantage, dont ils ont joui , de voir l'importance de leur société politique s’accroitre continuellement, de la voir devenir plus nombreuse qu'aucune de celles qui avaient existé avant elle, de la voir enfin parvenir à un degré

de solidité tel, qu’elle avait cessé, dès le xv° siècle, d'avoir rien à craindre de l'étranger.

Ilest donc évident, en résultat de cette troisième comparaison, que la sociélé théologique et féodale instituée dans le moyen âge, a possédé une organisation politique supérieure à celle qui avait été adoptée par les Grecs et par les Romains, puisque celte société a été beaucoup plus nombreuse, qu'elle a possédé de plus grands moyens de résistance à l'égard de l'étranger que toutes celles qui l'avaient précédée, et qu’elle a fini par devenir absolument prépondérante à l'égard de tout le reste de l'espèce humaine.

Quatrième comparaison. Ce sont les peuples de l’antiquité qui ont inventé les langues, l'écriture et la numération. Ce sont eux qui ont fabriqué les premiers instruments au moyen desquels l'espèce humaine a pu commencer l’exécution de grands travaux.

Ce sont les peuples de l'antiquité qui ont créé les beaux-arts; ils les ont portés au plus haut degré de perfection qu'ils aient jamais atteint.

Pour l'invention directe, pour limagination agissant immédiatement sur les sens, les peuples de l'antiquité sont restés maitres.

On est forcé de reconnaitre que les travaux des peuples de l'antiquité, en ce genre, sont restés supérieurs à {ous ceux qui ont été produits par leurs successeurs.

Mais pour les observations approfondies, pour les calculs étendus, pour les idées abstraites, pour la connaissance des lois qui régissent les phénomènes de la nature, les peuples de l’antiquité sont restés dans l'enfance. Les sciences physiques et mathématiques leur ont été presque entièrement inconnues, et les idées de morale générale qu'ils ont conçues n'ont eu chez eux qu'une valeur théorique : ils n'ont point imaginé les moyens de les appliquer à la politique.

L'idée que le soleil était plus grand que le Péloponèse paraissait aux Grecs une conception extravagante et absurde.

En politique, ils ont considéré les divers peuples comme étant des ennemis-nés et irréconcilables ; ils ont beaucoup travaillé à découvrir, pour chacun d’eux, les moyens de parvenir à la domination de tous les autres ; mais ils ne se sont pas attachés à leur faire sentir l'intérêt qu'ils avaient à s'unir, et à combiner leurs forces pour agir sur la nature et pour la modifier de la manière la

plus convenable à l'accroissement de leur bienêtre.

La classe militaire leur a paru celle qui devait être à tout jamais prépondérante; ils ont regardé les occupations industrielles comme avilissantes, et, par cette raison, une classe très-nombreuse, composée d'esclaves, est devenue à leurs yeux nécessaire à l'existence politique.

Ils n’ont point inventé d'autre organisation sociale que celle dans laquelle le pouvoir aristocratique, par droit de naissance, était le pouvoir dirigeant. La société était divisée chez eux en trois grandes classes : les maîtres qui avaient des esclaves, les maitres qui n’en avaient pas, et les esclaves; et les maitres qui n'avaient pas d'esclaves se trouvaient nécessairement dans la dépendance de ceux qui en avaient, puisque les travaux au moyen desquels ils auraient pu pourvoir à leur subsistance étant réputés avilissants, ils ne pouvaieut pas s’y livrer, et qu'ils en auraient d’ailleurs été détournés par leurs occupations politiques, qui les amenaient fréquemment sur la place publique.

Ils n’ont conçu le pouvoir spirituel que comme auxiliaire du pouvoir temporel. Ils n’ont point senti que la morale générale était la science qui

devait régler l’action de la société, et que la superposition d’une institution chargée de l’enseignement et de la conservation de la morale générale, sur tous les pouvoirs militaires et temporels quelconques, était le meilleur de tous les moyens qui pussent être employés pour hâter les progrès de la civilisation.

Les Européens du moyen âge se sont placés au point de vue le plus élevé auquel les peuples de l'antiquité soient parvenus, et ils ont marché en avant.

Ils ont considéré le système des beaux-arts comme ayant élé suffisamment avancé par leurs prédécesseurs pour les circonstances où la civilisation se trouvait ; ils ne se sont point occupés de les perfectionner ; ils ont porté toutes leurs forces et toute leur attention vers le système de morale et de politique !,

1. Plusieurs siècles ont séparé le système social des Grecs et des Romains de celui dont Charlemagne et Grégoire VI] ont été les fondateurs. Ces siècles doivent être considérés comme une époque de transition; la faiblesse de l’intelligence humaine exige que la complète désorganisation d’un système précède la formation théorique et l'établissement pratique du système qui est appelé à le remplacer.

Les peuples barbares ont rendu un service immense à l'espèce humaine, en détruisant entièrement l’organisation sociale qui avait été établie par les Grecs et par les Romains.

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