‹ Œuvres de Saint-Simon & d'EnfantinChapitre 7 sur 94 · LE · texte numérisé non relu

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Les peuples de l'antiquité avaient terminé leurs travaux par la production de la religion chrétienne, qui contenait les principes de la morale générale la plus pure; mais ils n'avaient fait aucune application politique de la sublime théorie qu'ils avaient établie. Les Européens du moyen âge ont fondé leur organisation sociale sur les principes de la religion chrétienne, qu'ils ont rapetissée, et à laquelle ils ont donné la forme de catholicisme ou de religion papale, pour l’accommoder à l’état d’ignorance dans lequel l’Europe se trouvait après les invasions successives multipliées des barbares sortis des régions septentrionales.

Quand on observe d'une manière philosophique la marche suivie par la civilisation pendant le moyen âge, on reconnait que, durant celte grande époque, les travaux de l'esprit humain ont eu successivement trois caractères bien distincts.

Pendant la totalité du 1x°, du x’, du xr° et du xI1° siècle, ainsi que pendant la première moitié du xu1°, les Européens qui possédaient les capacités intellectuelles les plus distinguées s’occupèrent exclusivement de perfectionner le système

d'organisation sociale : ils avaient une tâche bien difficile à remphr.

Ils devaient adoucir le sort des esclaves et préparer l'entière abolition de l'esclavage.

Ils devaient superposer les moralistes aux militaires, les hommes pacifiques aux guerriers, et procurer aux maitres pauvres, c'est-à-dire à ceux qui ne possédaient pas d'esclaves, des moyens honorables d'existence et des facilités pour s'élever à un rang social proportionné à la capacité qu'ils développeraient et aux services qu'ils rendraient à la société.

Ils devaient encore assurer la durée indéfinie d'existence de la nouvelle société, en lui faisant adopter des principes de politique générale qui ne provoquassent point l’inimitié du surplus de l'espèce humaine, et qui fussent tels qu’elle pût facilement admettre comme associés les peuples qui auraient été ses ennemis les plus acharnés.

Enfin elle devait faciliter à l'intelligence humaine les moyens de se développer, et préparer les travaux ayant pour objet l’étude des lois qui régissent les phénomènes de la nature, ainsi que les efforts des industriels ayant pour but de modifier la nature de manière à la rendre

la plus propre possible aux usages et aux besoins de la société.

Cette tâche a été admirablement remplie par Charlemagne, par Alfred, par Grégoire VII el par une multitude d'hommes dont le génie est amplement constaté aux yeux de celui qui observe le résultat de leurs travaux.

Ce sont les principes proclamés par les philosophes grecs et par les philosophes juifs réunis à Alexandrie, où ils ont établi la philosophie chrétienne, qui ont servi de base au système théologique féodal. Mais quels immenses travaux les philosophes du moyen âge n’ont-il pas eu à faire pour adapter ces principes à l’organisation sociale convenable aux circonstances où ils se trouvaient!

La religion chrétienne était essentiellement démocratique et elle aurait inévitablement conduit la société à l'anarchie si on avait voulu l'adapter dans toute sa pureté au système politique. Les philosophes du moyen âge lui ont substitué la religion catholique, qui était essentiellement monarchique, et qui, pour cette raison, remplissait les conditions nécessaire pour l’établissement de la nouvelle organisation sociale.

Pour opérer ce grand remaniement des idées

fondamentales, il a fallu d'abord convertir le grand principe de l'infaillibilité de l'Église, qui signifiait primitivement l'infaillibilité de la majorité des fidèles, en infailhbilité du clergé; il a fallu ensuite convertir l’infaillibilité du clergé en infaillibilté papale.

Il a fallu encore changer le désintéressement qui animait le clergé primitif en un sentiment tout à fait opposé, celui de l'ambition des richesses, afin de lui donner des intérêts matériels à défendre, seul moyen qui pouvait être employé pour faire du clergé une institution vraiment politique.

Enfin, pour opérer la substitution de la religion catholique à la religion chrétienne, que sa trop grande pureté rendait inadmissible en politique, il a fallu inventer les fausses décrétales et produire une multitude d’autres inventions toutes admirables, puisque ce sont elles qui ont commencé à donner de la solidité à la société enropéenne, société qui est devenue la gloire et l'espoir de l'espèce humaine.

En un mot, c'est aujourd'hui une vérité incontestable aux yeux des philosophes, que le pouvoir matériel, c'est-à-dire, que les richesses possédées par le clergé, et particulièrement par le

papes, pendant le moyen âge, leur étaient nécessaires pour soumettre la direction militaire à la direction scientifique, et les passions violentes aux capacités intellectuelles des Européens, jusqu’à l’époque où Louis IX a paru.

Par une conduite fondée sur les principes de la morale la plus élevée, ce philosophe a donné une nouvelle direction aux travaux de la société européenne ; il parait cerlain que cet homme, prodigieux pour l’époque où il a paru, avait conçu le plan d'une encyclopédie.

Pendant les 1x°, x°, xr° et xrr° siècles, ainsi que pendant la première moitié du xurr°, les Européens se sont presque exclusivement occupés, ainsi que nous venons de le dire, de la formation et de la consolidation de leur société politique ; et c’est seulement vers le milieu du x° siècle, et en résultat des travaux politiques qui les avaient presque exclusivement occupés pendant les cinq siècles précédents, qu'ils sont parvenus à primer le surplus de l'espèce humaine, qu'ils ont eu la conscience de leur supériorité, et qu’ils ont senti qu'ils n'avaient plus rien à craindre de l'étranger.

Les Européens, n'ayant plus rien à craindre de l'étranger, purent disposer d'une grande

partie des forces d'intelligence qu'ils avaient employées jusque-là dans la direction de la politique extérieure, et ils prirent sur-le-champ le parti de donner à ces forces la direction dans laquelle elles pouvaient contribuer, de la manière la plus positive, à l'accroissement de leur bien-être.

Pour atteindre ce but, la classe plébéienne se livra en même temps à deux espèces de travaux : d'une part, certains plébéiens commencèrent à mettre en activité les différentes branches de l’industrie. Ce sont ces plébéiens laïques qui se sont adonnés à l'industrie, tandis que les plébéiens composant le clergé se sont livrés à l'étude des sciences physiques et mathématiques. Roger Bacon a été le plus grand physicien de celte époque, et Roger Bacon était moine.

Le fait que c'est le clergé qui a commencé à s'occuper des sciences physiques et mathématiques, que c'est lui qui les a presque exclusivement cultivées jusqu'au xv° siècle, est très-important à remarquer; car il en résulte la preuve que l'existence du clergé a été éminemment utile à la société jusqu'au xv° siècle, ce qui se trouve en-opposition directe avec les fausses idées de philosophie qui sont encore dominantes dans

l’école. C’est évidemment au clergé que les progrès de la civilisation ont été dus jusqu'au xv* siècle, et les littérateurs de nos jours accusent encore le clergé d’avoir été le plus grand obstacle au progrès des lumières!

Passons à l'examen de la troisième époque du système théologique et féodal. Cette époque renferme le xv° et le xvir° siècle.

Les grandes découvertes ne sont jamais dues

au hasard ; elles sont toujours une suite de travaux qui ont préparé l’esprit humain à les concevoir ou à les apercevoir.

C'est, d’une part, la découverte de la boussole, qui a eu lieu bien longtemps avant le xv° siècle; ce sont, d’une autre part, les proorès faits dans l’art de la navigation pendant le xir° et le x1v° siècles, qui ont procuré aux Européens du xv° siècle les moyens de découvrir l'Amérique, découverte dont les résultats ont exercé sur le système des idées l'influence philosophique la plus heureuse, enfaisant connaitre d’une manière matérielle, aux hommes, la dimension de la planète qu'ils habitent, et en faisant cesser la croyance que tout l'univers avait été créé pour l’homme, croyance qui rendait l’homme orgueilleux et peu propre aux travaux

nécessaires à l'amélioration de son existence et à l'accroissement de son bien-être positif :

croyance qui est devenue évidemment absurde, quand la dimension de notre planète, relativement à celle des autres corps célestes, a été bien connue.

Ce sont les observations astronomiques faites pendant le x et le xiv° siècle, ainsi que les progrès des mathématiques pendant cette époque préparatoire, qui ont donné au chanoine Copernic les moyens de découvrir la véritable construction du système solaire.

Ce sont les premiers essais dans la gravure, ayant pour objet de multiplier promptement les copies des écritures, essais tentés pendant le xiv° siècle, qui ont conduit les hommes du xv° à la découverte de l'impression au moyen de caractères mobiles.

Ce que nous venons de dire sur les découvertes faites pendant le xv° siècle n’est qu’une considération spéciale à ce sujet. Nous allons considérer ce siècle admirable d’un point de vue plus général et plus élevé.

Ce n’est pas seulement sous le rapport des sciences physiques et mathématiques, et sous celui des arts et métiers que les Européens du

xv® siècle se sont distingués ; ils se sont lancés en même temps dans les carrières les plus importantes et les plus étendues que l'esprit humain puisse parcourir; ils ont été des hommes généraux, les premiers hommes généraux qui aient jamais existé. Ils ont recréé,les beaux-arts, ils ont reproduit la morale sublime de lPécole chrétienne d'Alexandrie. D'une part, ils ont dégagé cette morale de tous les amoindrissements que le catholicisme lui avait fait subir, ainsi que de toutes les superstitions dont il l'avait surchargée ; d'une autre part, ils ont perfectionné cette doctrine en en faisant disparaitre toutes les croyances qui se trouvaient en opposition avec les découvertes faites depuis dans les sciences naturelles. Ainsi les hommes du xv° siècle se sont distingués en même temps dans les sciences morales et religieuses, dans les sciences physiques et mathématiques, dans lés beaux-arts et dans les arts et métiers. Ils ont donc été, ainsi que nous venons de le dire, des hommes généraux : car il n’existe point de travaux utiles qui ne fassent partie d’une de ces quatre divisions.

Ce qui a été surtout remarquable, c’est que les véritables chefs du peuple, c’est-à-dire ceux

qui le commandent dans ses travaux journaliers, se sont placés en tête de ce mouvement; qu'ils ont protégé, dirigé et régularisé cet élan général de l’espèce humaine. Les Médicis étaient tous négociants et fabricants ; et ce sont eux qui ont joué le rôle le plus brillant et le plus important au xv° siècle. |

C'est donc au xv° siècle que le sceptre du monde est parvenu à se placer dans les mains du bon sens, dans celles du sens commun !.

L'époque du xv° siècle a été la plus mémorable de toutes les époques de l'esprit humain;

1. Nous employons l'expression bon sens, sens commun, dans sa propre acception. Nous entendons par bon sens, sens commun, le sens, l’opinion du grand nombre, celui de la majorité absolue. Notre intention est de faire remarquer que c’est seulement à cette époque que la voix du peuple a pu et a dù être considérée comme celle de Dieu.

La majorité de la société s’est toujours composée et se composera toujours des ouvriers, occupés de travaux manuels : ainsi les entrepreneurs des travaux industriels se trouvent, par la nature des choses, directeurs el représentants de l'opinion de la majorité.

C'est au xv° siècle, pour la première fois depuis l’existence du monde, que la voix du peuple, proclamée par les Médicis, s’est montrée avec un caractère vraiment divin, puisque c’est pour la première fois que le peuple, par l’entremise de ses chefs, a clairement accordé sa protection aux ‘ sciences, aux beaux-arts, à la philosophie et à tous les travaux pacifiques qui peuvent accroître le bien-être physique et moral de l'espèce humaine.

tous les travaux précédents ne doivent être considérés que comme des opérations préliminaires et préparatoires ; il semblerait qu'à cette époque tous les grands hommes qui avaient existé soient sortis du tombeau, et se soient réunis en une assemblée, pour aviser aux moyens de faire concourir toutes les capacités intellectuelles à l'amélioration du bien-être de l'espèce humaine. C'est seulement à cette époque que les hommes ont possédé tous les instruments intellectuels nécessaires pour combiner leurs forces et leurs capacités dans toutes les directions pacifiques.

On a pu dès lors entrevoir la possibilité d’effectuer la grande opération morale, poétique et scientifique, qui doit déplacer le paradis terrestre et le transporter du passé dans l'avenir.

Cette opération intellectuelle est la plus importante de toutes celles qui peuvent être faites ; elle est celle qui améliorera le plus directement le sort de la société en perfectionnant sa morale ; elle anéantira l'idée fausse et décourageante que le bien a précédé le mal ; elle établira l'idée juste, consolante et puissamment stimulante, que les travaux auxquels nous nous livrons accroitront le bien-être de nos enfants, idée essentiellement religieuse, puisqu'elle pré-

sente le paradis céleste comme la récompense finale de tous les travaux qui auront contribué à l'amélioration du sort de l'espèce humaine pendant toute la durée de son existence terresire. |

Nous résumons cette seconde opinion en disant : Le système théologique et féodal qui s’est formé dans le moyen âge a poussé la civilisation beaucoup plus loin que ne l'avait fait le système politique et religieux des Grecs el des Romains: il a produit, en résultat final, les travaux du xv° siècle, qui ont placé les peuples modernes infiniment au-dessus des peuples de l’antiquité.

Depuis le xv° siècle les philosophes ont dù s'occuper principalement de la désorganisation du système théologique et féodal, puisque les découvertes faites à cette époque ont fourni les matériaux nécessaires pour établir un système d'organisation sociale très-supérieur à celui qui s'est formé dans le moyen âge.

Aujourd'hui les travaux de désorganisation se trouvant suffisamment avancés et les préjugés n'opposant plus que de faibles obstacles à la production de nouveaux principes, les philosophes doivent unir leurs forces pour produire un

gi ŒUVRES DE SAINT-SIMON

système social proportionné à l’état présent des lumières et de la civilisation. ,

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